Missionnaires d'Afrique

Maurice Oudet
Burkina Faso, Mali

L’or tue, il tue
bon nombre de nos enfants

125e anniversaire de la campagne anti-esclavagiste de Lavigerie.

En septembre 2012, s’est tenue à Bobo-Dioulasso la première rencontre commune des commissions JPIC et “Rencontre et Dialogue” de la Province de l'Afrique de l'Ouest . Cela nous a donné l’occasion de réfléchir ensemble sur ce que nous pouvons faire dans la Province à l’occasion de la célébration du 125e anniversaire de la campagne anti-esclavagiste du Cardinal Lavigerie. À la suite de cette réunion, une lettre a été envoyée à toutes les communautés de la Province, pour inviter les confrères à identifier “quelques esclavages modernes” présents dans leur paroisse ou tout simplement autour d’eux, voire dans leur pays.

Le travail de ces femmes, en compagnie de leurs enfants, consiste à tamiser la terre recueillie et à apporter l’eau pour le lavage afin de recueillir l’or. Ensuite, nous avons profité des deux forums de la Province qui se sont tenus en janvier 2013, pour mettre en commun nos réflexions. Elles étaient riches et variées. Je ne peux pas les mentionner toutes dans le cadre de cet article. Notons qu’il apparaît que la pauvreté très réelle de nombreuses familles entraîne l’exploitation de très nombreux enfants ou jeunes. Voici les exemples le plus souvent mentionnés : les filles de ménage, appelées souvent “les petites bonnes” ; les apprentis (dans les garages, les salons de coiffure, etc.) qui ne sont pas payés mais restent des années au service de leur “maître” ; les élèves à la recherche d’un logeur en ville pour poursuivre leur scolarité, qui vivent des situations très difficiles, souvent conflictuelles.

Les enfants sur les sites aurifères
Je voudrais m’attarder sur une particularité de notre Province : plusieurs communautés ont signalé les enfants exploités sur les sites aurifères. Il s’agit des sites où l’on pratique l’orpaillage, c’est-à-dire la recherche et l’exploitation artisanale de l’or.

En décembre 2009, j’ai été choqué de voir un enfant devant une meule à moteur, un caillou à la main : il transformait une pierre en poudre. La poudre tombait dans une simple bassine en aluminium. Mais la meule produisait également un épais nuage de poussière. Et l’enfant respirait, à longueur de journées, la poussière de ce nuage. J’ai alerté les deux hommes “en tenue” qui était là pour assurer la sécurité. Nullement troublés, ils m’ont simplement répondu : “Nous ne sommes pas là pour ça !”

Ces sites aurifères exploités artisanalement entraînent le décrochage scolaire.Au Mali, la paroisse de Dyou-Kadiolo, du diocèse de Sikasso, abrite sur son sol un site d’orpaillage dont la population atteint près de 40 000 habitants. La communauté n’a pas attendu l’anniversaire de la campagne anti-esclavagiste du Cardinal pour s’y intéresser. Au forum de Sikasso, elle a pu projeter un diaporama pour présenter le travail des orpailleurs et nous faire comprendre quelques-uns des problèmes vécus par cette population. En plus du travail des enfants, ils ont noté la poussière qui pollue les poumons et l’accaparement des terres agricoles par les orpailleurs. La présence de prostituées a également été notée.

Au Burkina, selon le Ministère des mines, il y aurait au moins 600 000 orpailleurs répartis sur 700 sites. Une étude de l’UNICEF a dénombré 20 000 enfants de 5 à 18 ans sur un échantillon de 90 sites. En supposant que cet échantillon soit représentatif des 700 sites, nous pouvons estimer que plus de 150 000 enfants, de 5 à 18 ans travaillent sur les sites aurifères du Burkina. À cela, il faut ajouter les bébés et les enfants de moins de 5 ans qui accompagnent leur maman, et qui sont menacés par la poussière de ces sites.

Impact de l’or sur le système éducatif des villages
L’impact de l’or sur le système éducatif des villages riverains est assez révélateur des dangers encourus.
Entourée par quatre sites d’orpaillage, la circonscription d’éducation de base de Kampti 1 (au sud-ouest du Burkina) en a subi les effets négatifs. De 2010 à 2011, soit en une seule année, 596 élèves (269 filles et 327 garçons) ont abandonné l’école pour rejoindre les sites. Soit un taux d’abandon de 14,19 %. 45,97 % de ces élèves qui ont abandonné l’école sont issus des classes de CE et CM dont l’âge moyen est de 11 ans. Hormis cela, il y a des enfants qui font la navette entre l’école et les sites. Ces élèves, exténués par le travail des mines, ne sont plus en capacité de suivre les cours. Une véritable catastrophe.

En mars 2013, je me suis rendu sur un site aurifère du diocèse de Koudougou. J’ai visité le site en compagnie d’un ami peul et de son ami. Ce dernier était “propriétaire” d’un trou. C’est-à-dire qu’il avait passé un contrat avec le propriétaire du champ dans lequel les orpailleurs creusaient les puits dans l’espoir d’y trouver de l’or. Chaque site a ses règles et ses lois. Sur ce site, le contrat est le suivant. Celui qui est capable de constituer une équipe, de la nourrir, de la soigner… va trouver le propriétaire du terrain qui lui accorde le droit de creuser un “trou” avec son équipe. Quand l’équipe a atteint la couche susceptible de contenir de l’or, le partage est le suivant. La terre est évacuée dans des sacs dits de “50 kg”. Chaque fois que dix sacs sont extraits du puits, on fait une pause : le premier sac de terre est pour le propriétaire, le second pour le propriétaire du trou. Ensuite, quatre sacs iront aux membres de l’équipe qui travaillent dans le puits, et les quatre autres à nouveau pour le propriétaire du trou.

Notre compagnon qui, il y a quelques mois, gagnait à peine 30 000 F CFA par mois (45 €), gagne aujourd’hui des dizaines de sacs de cette terre précieuse dont la valeur, au moment de ma visite, était évaluée à plus d’un million de francs. Son cas n’avait rien d’exceptionnel. Ce ne sont donc pas les moyens financiers qui manquent sur un tel site pour assurer la sécurité des orpailleurs, pour équiper de masque protecteur ceux qui travaillent dans la poussière, pour construire un restaurant à l’écart de cette terrible poussière… et même, pourquoi pas, pour construire un lycée pour la jeunesse de Fara. C’est ce que j’ai dit à mes compagnons qui semblaient approuver mes propositions, dont celle-ci : que les propriétaires des trous créent une association pour prendre en main ces questions vitales pour tous.

Aujourd’hui, cette association n’existe pas, mais plusieurs propriétaires de puits cotisent un sac sur onze pour construire ensemble un puits à large diamètre plus sécurisé.

D’autres sites fonctionnent comme une bourse des valeurs. J’ai visité un site où le prix d’un sac de terre (de volume identique) se monnayait à 5 000 F, 10 000 F, jusqu’à 25 000 F le sac suivant le puits dont la terre était extraite ! Donc, selon la probabilité d’y trouver peu ou beaucoup d’or !

Il est sans doute difficile d’être très efficace sur un site aurifère où les nuisances sont solidement installées depuis plusieurs années. Mais au Burkina, chaque année, de nombreux sites disparaissent (car non rentables) et d’autres apparaissent. Si nous sommes attentifs, nous pouvons plus facilement accompagner la naissance d’un site pour que les premiers occupants prennent en charge les besoins collectifs… Une communauté paroissiale me semble la mieux placée pour cela.

Le temps d’agir est arrivé
La célébration du 125e anniversaire de la campagne anti-esclavagiste nous a aidés à nous intéresser à divers esclavages modernes, et ce n’est pas fini. Après un temps de réflexion, le temps d’agir est arrivé. Mais si nous cherchons les causes de ces esclavages modernes, le plus souvent nous trouverons la pauvreté. Or, si nous cherchons les causes profondes de cette pauvreté, notamment en Afrique (et tout spécialement en Afrique de l’Ouest), nous trouverons l’injustice économique et commerciale flagrante à l’échelle du monde. Il y a 10 ans, en septembre 2003, un paysan sud-coréen se suicidait à Cancun, au Mexique, durant la conférence ministérielle de l’Organisation Mondiale du Commerce devant un panneau où était écrit : “L’O.M.C. tue les paysans”. La meilleure façon de garder l’esprit de notre fondateur n’est-elle pas de lancer une campagne internationale pour un commerce plus juste*.

Maurice Oudet

* À ce sujet, lire les lettres 472 (Réguler les prix agricoles et alimentaires) et 473 (Les règles de l’OMC ne permettent pas à la CEDEAO de protéger son agriculture) dans www.abcburkina.net. Aussi, un dossier de 132 pages de Human Rights Watch sur l'orpaillage au Mali : www.hrw.org/fr/reports/2011/12/06/un-melange-toxique.


Tiré du Petit Echo N° 1045 2013/9

 


 

Missionaries of Africa

Maurice Oudet
Burkina Faso, Mali

Gold kills,
it is killing our children

125th Anniversary of Cardinal Lavigerie’s Anti-Slavery campaign.

In September 2012, the first meeting of the commissions for JPIC and Encounter and Dialogue of the PAO met in Bobo-Dioulasso. It gave us the opportunity to reflect on what we could do to mark the 125th Anniversary of the Anti-Slavery campaign of Cardinal Lavigerie. Following on from that meeting, a letter was sent to all the communities of the Province inviting the confreres to identify modern day forms of slavery in their parish, in the surrounding areas or even in their countries.

The work of these women, along with their children, is to sieve the earth and to bring water to wash it in order to collect the gold.Afterwards we were able to take advantage of two forums of the Province which took place in January 2013 to draw up some conclusions. They were rich and varied. I cannot mention everything in the context of this article. However, we were able to observe that a lot of the poverty experienced in many families involved exploitation of a great many children and young people. The examples mentioned most often included female house servants, apprentices (in garages and hairdressing salons) who are not paid but spend many years in the service of their “master”. Another area of concern was that of students looking for lodgings in town in order to follow their studies and who often live in very difficult circumstances and in situations of conflict.

The children working in gold fields
I would like to pay more attention to something that is particular to our Province: many communities have pointed out the problems facing children working in gold fields. It is particularly so in the sites where the gold is panned as part of small individual operations.

In December 2009, I was shocked to see a child working at a mechanised crusher reducing stone into powder. The powder fell into an ordinary aluminium basin but an awful lot of dust was produced and the child was breathing this in throughout the day. I pointed this out to two uniformed security guards but they were not in the least bit concerned and told me they were not there for that.

These primitive gold mining activities mean children drop out of school.The parish of Dyou-Kadiolo in the Diocese of Sikasso in Mali has a site for panning gold. The population is nearly 40,000 people. The community did not wait for the Anti-Slavery Campaign of the Cardinal to get involved. For the forum in Sikasso, they had already prepared a power point on the work of the gold washers and helped us to understand some of the problems that these workers experienced. Over and above the problem of child workers, there was also the problem of the dust that polluted the lungs and the buying up of land by gold prospectors. Prostitution was also an issue.

According to the Ministry of Mines in Burkina Faso, there are at least 600,000 gold miners working on 700 sites. A UNICEF study, based on a sample of 90 sites, estimated that 20,000 children between 5 and 18 are working in them. If we accept that this sample is representative of the 700 sites, then we can estimate that there are more than 150,000 children working in the gold fields of Burkina. We also have to include the babies and children under 5 who are with their mothers and who are also threatened by the dust from these sites.

The impact of gold on the education system in the villages
The impact of gold on the education system in villages close to the mines reveals the dangers involved. Surrounded by four gold mines, the Kampti 1 education area (in south west of Burkina) has suffered many negative effects. In the period from 2010 to 2011, 596 pupils (269 girls and 327 boys) left school to go to work in the mines. This is a dropout rate of 14.19%. Of these, 45.97% are pupils who come from primary school in classes where the average age would be about 11 years. One must also take into account those children who commute between school and mine. These children are often exhausted by their work in the mines and are not able to follow the courses. This is a real catastrophe.

In March 2013, I visited a gold mine in the Diocese of Koudougou. I was accompanied by a Peul acquaintance and his friend. The latter was the leaseholder of the well. That is to say he had made a contract with the owner of the land in which the miners were digging the wells in the hope of finding gold. Each site has its rules and regulations. On the site I visited, the contract was as follows: Somebody who is able to put together a gang, to feed them and to look after them, approaches a landowner who will give him the right to dig a hole with his gang. When the workers reach the layer likely to have gold, the following procedure takes place. The soil is dug out in sacks of about 50kgs. Once 10 sacks have been extracted, work stops. The first sack is for the owner of the land, the second is for the leaseholder of the well. Then four sacks go to the members of the gang who work in the well and the remaining four bags go to the leaseholder.

My companion, who a few months ago barely made 30 000 F CFA in a month (€ 45euros), now gets dozens of sacks of this precious earth which might be valued, at the time of my visit, at more than one million CFA. His case is not exceptional. It is therefore not a question of lack of financial resources that prevents the provision of safer working conditions, to equip those working in the dust with face masks and to provide a canteen away from the dust and (why not?) a secondary school for the young people of Fara. This is what I said to my companions who seemed to accept my proposals which also included the idea of forming an Association of Owners who would look into these important matters. Today this association does not exist yet but many owners of the wells have set aside one sack in eleven to construct an open cast mine with a diameter that would ensure greater security.

Some sites function like a stock exchange. I visited one site where the price of a sack of earth was fetching between 5,000 CFA and 25,000 CFA according to where the soil was extracted. In other words the price depended on the likelihood of finding a lot or very little gold in the sack.

No doubt it is very difficult to reform gold mining practices where pollution has been a fact for many years. However in Burkina, each year, numerous sites close down (because they are no longer viable) and others start up. If we are vigilant it might be possible to persuade the new owners to respect the collective needs of the workers. It seems to me that a Parish community would be the best place to do this.

The time to act is now
The celebration of the 125th Anniversary of the Anti-Slavery campaign helped us to be more alert to different forms of modern slavery and it is not yet finished. After a time of reflection, the time to act is now. If we look for the reasons for modern day slavery, the most likely reason one finds is poverty. If one goes deeper into the reasons for this poverty, especially in Africa (particularly in West Africa), we find flagrant economic and commercial injustice on a world scale. 10 years ago, a South Korean farmer committed suicide in Cancun, Mexico during a ministerial meeting of the World Trade Organisation. He was carrying a placard which said: “WTO is killing farmers”. Maybe the best way to keep the spirit of our founder alive might be to start an international campaign for fair trade?*

Maurice Oudet

* On this subject, read letters 472 (to regulate food and agriculture prices) and 473 (The WTO rules forbidding the CEDEAO from protecting its agriculture) in www.abcburkina.net. Also, a 132 page booklet from Human Rights Watch on gold mining in Mali: www.hrw.org/fr/reports/2011/12/06/un-mélange-toxique.

From Petit Echo n° 1045 2013/9