1. Nous, Cardinal, Archevêques et Evêques du Burundi, de
la République Démocratique du Congo et du Rwanda, conscients
de notre fraternité humaine et chrétienne et de notre
appartenance à une famille qui ne connaît pas de frontières,
nous n'avons pas hésité, dès le début de
cette année, à nous rendre successivement à Kinshasa,
à Bujumbura et actuellement à Kigali, pour partager ensemble
nos soucis pastoraux et pour délivrer un message commun concernant
la paix qui nous vient du Christ.
2. Il y a trois ans, tandis que nous étions réunis à
Nairobi, en Assemblée Plénière de l'Association
des Conférences Episcopales de l'Afrique Centrale, ACEAC en sigle,
lancions un appel pressant aux chrétiens et à tous les
hommes de bonne volonté en disant : " Vous êtes tous
frères
(Mt 23,8), arrêtez les guerres ". Ce message,
bien que largement répercuté et accueilli par les fidèles
chrétiens, n'a pourtant pas arrêté les guerres.
3. Au cours de la présente réunion, le Pape Jean Paul
II, dans le message d'encouragement qu'il a envoyé au Président
de l'ACEAC, insiste encore : " Aujourd'hui, je veux redire avec
vous : Plus jamais la guerre qui ruine le désir des peuples de
vivre dans la tranquillité et l'entente fraternelle ! Que se
lève sur l'Afrique des Grands Lacs les témoins courageux
d'une nouvelle espérance pour toute la région ! ".
Son Excellence Mgr Robert Sarah, Secrétaire de la Congrégation
pour l'Evangélisation des Peuples, aborde lui aussi le thème
de l'espérance face à la situation de crise qui est la
nôtre, dans son homélie prononcée à la messe
d'ouverture de nos assises en disant: " Malgré la guerre
et la violence absurde, malgré les catastrophes, malgré
tous les malheurs qui nous submergent, nous devons ensemble réaffirmer
notre foi en l'amour que Dieu nous porte. Dieu aime l'Afrique ".
Et le Président en exercice de l'ACEAC, en ouvrant nos travaux,
a caractérisé dans les termes suivants les circonstances
de la présente réunion: "Nous voudrions
réaffirmer
devant tous et chacun l'évidence de notre mission comme Eglise
du Christ, sacrement et lieu de salut. Cela est vrai de par notre foi.
Cela est vrai également, et heureusement d'ailleurs, de par les
appels qui nous sont adressés de toute part. L'Eglise catholique
est l'institution la mieux placée, pour faire prendre conscience
de la crise qui sévit dans nos pays."
4. Comme " l'espérance ne déçoit jamais "
(Rm 5,5), nous vous adressons encore, quant à nous, une nouvelle
exhortation, au vu de la détérioration de la situation
de nos pays et de nos populations qui est telle que ceux-ci sont en
train de sombrer dans le désespoir. Nous convions une fois de
plus tous les chrétiens et hommes de bonne volonté des
pays des Grands Lacs à rechercher avant tout ce qui contribue
à la paix (cf. Rm 14,19). Notre message veut être un Manifeste
visant à susciter un engagement plus énergique pour l'avènement
d'une paix durable dans la sous- région.
L'ASPIRATION A LA PAIX
dans la sous-région des Grands Lacs
5. La situation de crise généralisée dans la sous-région
des Grands Lacs est connue de tous. Nos peuples sont fatigués
de tous ces conflits et ces guerres, et aspirent ardemment à
la paix.
La crise des Grands Lacs
6. Durant cette dernière décennie, la sous-région
des Grands Lacs a été le théâtre macabre
de conflits armés et d'affrontements meurtriers, de massacres,
voire de génocide et autres crimes contre l'humanité,
endeuillant des milliers de familles, et jetant sur la route d'exil
des populations entières. D'autres portions de populations sont
réduites à vivre, depuis de nombreuses années,
dans des camps de réfugiés ou de déplacés,
où épidémies et famines causent un grand nombre
de morts. Des peuples, qui se reconnaissaient jadis comme des frères,
sont aujourd'hui pris dans l'engrenage de la haine, de la xénophobie
et de la violence. Et la situation ne semble guère se décanter,
malgré certains efforts déployés pour en sortir.
Les causes de la crise
7. La cause fondamentale de cet état de choses est certainement
le Péché qui marque la nature humaine. Il revient à
chacun de nous de triompher de ce mal, en lui et autour de lui; ce mal
nous guette à tout instant. " La nature humaine secrète
depuis les origines des antagonismes qui débouchent sur des conflits
et des guerres ". Les divers maux dont sont victimes les peuples
de la sous-région des Grands Lacs sont autant de conséquences
des péchés dont nous pouvons facilement être complices,
si nous n'y faisons attention. Ces péchés ont pour noms
aujourd'hui : l'ethnocentrisme, l'égoïsme de certains dirigeants,
la perte du sens moral chez bon nombre de personnes, les exclusions
mutuelles de toutes sortes; autant d'atteintes à la dignité
des personnes.
8. A cela s'ajoute l'attitude coupable de personnes et de groupes qui
hésitent à travailler pour que la situation change. Il
en existe même qui uvrent volontairement à maintenir
nos peuples dans la situation de non-droit, notamment par le mensonge,
la manipulation et la désinformation, les violations des droits
des personnes, des groupes humains, des Etats et des Nations; cela parce
qu'ils en tirent des dividendes. Les manipulations politiciennes, la
vente massive d'armes en vue d'entretenir des foyers de conflits meurtriers
et l'endettement qui s'ensuit, l'enrôlement des enfants pour les
combats, sont autant de situations inacceptables pour notre conscience
d'hommes et de pasteurs.
Des lueurs d'espoir
9. Il y a cependant des lueurs d'espoir lorsque nous considérons
par exemple des assises de dialogue qui se tiennent ici et là
dans nos pays. Ces derniers temps, nous constatons, au niveau des communautés
tant nationales qu'internationales, une mobilisation déterminée
pour la paix. Ainsi particulièrement les accords de Lusaka, ceux
d'Arusha, et récemment les négociations du dialogue intercongolais.
Le fait que les populations continuent à vivre ensemble et même
à être solidaires malgré les forces de violence
et de division constitue une grande lueur d'espérance.
L'Eglise face à la crise
10. Face au drame qui sévit dans notre sous-région, chacun
doit prendre ses responsabilités : les dirigeants politiques,
les partis politiques, les chefs de guerre et les belligérants,
la société civile. L'Eglise est, par sa nature et par
sa mission, messagère d'unité et de paix. Il lui revient
de rassembler les hommes de provenances diverses en une seule et grande
famille. Elle a reçu mission de faire de tous les hommes des
frères. Mais, eu égard à la gravité de la
crise actuelle que traverse la sous-région des Grands Lacs, nous
croyons que cette mission d'évangélisation doit s'intensifier
par un engagement plus énergique et plus concret pour instaurer
un royaume de justice et de paix, un royaume de pardon et d'amour. Cette
Eglise doit être vécue comme Eglise Famille de Dieu , selon
l'idée-force promue par le dernier Synode spécial pour
l'Afrique.
Culture de la paix et institutions de droit
11. Ce dont la sous-région des Grands Lacs a véritablement
le plus besoin, c'est la promotion d'une culture de la paix et l'édification
d'une société d'excellence, une société
marquée par la vérité, la justice, l'équité,
le pardon et l'amour. L'Eglise est décidée à y
apporter toute sa part de contribution, conformément à
sa mission. Il s'agit pour elle d'éduquer la conscience en vue
d'un agir responsable pour la cause de la paix. Il s'agit ensuite de
faire prendre conscience à tous ceux qui ont charge de conduire
les hommes, que leur mission est ordonnée au service des personnes
et du bien commun, conditions pour une paix durable. Il s'agit de construire
ensemble un Etat de droit dans chacun de nos pays, pour qu'enfin les
conditions d'épanouissement de chacun et de tous soient remplies,
et que nos pays se mettent définitivement en marche vers le développement
intégral et rapide de nos sociétés.
12. Interpellés par l'urgence de la situation et dans l'attente
de vous adresser, le moment venu, une exhortation pastorale livrant
plus analytiquement nos directives pour les années à venir,
nous vous proposons les éléments suivants pour l'avènement
d'une véritable paix dans notre sous-région. C'est notre
contribution spécifique et immédiate pour améliorer
le sort général de nos Etats.
MANIFESTE
DE L'ACEAC POUR LA PAIX
en Afrique des Grands Lacs
13. L'Eglise catholique qui est au Burundi, en République Démocratique
du Congo et au Rwanda vous adresse le Manifeste ci-dessous pour la paix
en Afrique des Grands Lacs. Ce Manifeste se veut un témoignage
commun de fraternité et d'espérance des pasteurs catholiques
devant les fidèles et les hommes épris de paix dans notre
sous-région des Grands Lacs. Il dénonce les atteintes
aux droits fondamentaux de l'homme dans cette même sous-région
et indique les grandes perspectives d'action pour l'instauration de
l'état de droit et d'une paix durable.
DENONCIATION ET CONDAMNATION
14. Nous dénonçons et condamnons:
· le mépris de la vie, la non-considération de
la dignité absolue de la personne humaine dont les conséquences
néfastes ont abouti au génocide et autres crimes contre
l'humanité, aux massacres, aux viols, aux éliminations
de groupes et de familles, tous malheurs que nous connaissons et déplorons;
· le soutien et l'organisation des manuvres de déstabilisation
de nos pays, en les opposant les uns aux autres;
· la provocation et l'entretien des situations de guerres et
de conflits qui favorisent la dégradation de nos Etats;
· la violation continuelle, d'origine externe et interne, du
droit des personnes, des groupes humains, des Etats et des Nations;
· le trafic illicite d'armes de tout genre dans la sous-région
des Grands Lacs et l'enrôlement des enfants dans l'armée
et les milices;
· la mauvaise gouvernance qui engendre l'anarchie et l'arbitraire,
et qui manifeste le manque de volonté politique pour promouvoir
l'Etat de droit;
· l'exploitation de la haine et de la division ethnique comme
idéologie pour la conquête ou la conservation du pouvoir;
· la poursuite de la guerre ayant comme conséquence un
endettement sans cesse croissant qui pèsera sur les générations
futures;
· la lutte entre les intérêts divergents des puissances
étrangères qui entravent la recherche et l'application
des solutions à la crise des pays des Grands Lacs;
· la complicité des puissances étrangères
avec les gouvernements et/ou les groupes armés qui entretiennent
les conflits et détruisent la sous-région des Grands Lacs.
RECOMMANDATIONS
15. Nous recommandons:
1. à tous et à chacun
d'accepter résolument et sincèrement que le moment est
venu pour que le cours des choses change positivement et de façon
durable dans notre sous-région;
2. aux agents pastoraux
de s'appliquer à être les premiers artisans de paix et
de réconciliation, notamment en évitant tout acte susceptible
de favoriser l'exclusion et l'ethnocentrisme; il leur revient d'éduquer
les fidèles chrétiens à la culture de la paix;
3. aux fidèles chrétiens
de s'engager encore davantage à tous les niveaux, par la prière
et par des actions, notamment de solidarité, de justice et de
paix pour l'édification d'une Eglise Famille de Dieu dans la
sous-région des Grands Lacs ;
4. aux hommes politiques de nos trois pays
de travailler hardiment pour l'instauration d'un Etat de droit dans
chacun des pays de la sous-région, avec ce que cela implique
en termes de souveraineté d'Etat, de libertés citoyennes,
de respect des droits humains, de justice sociale, d'élections
libres et démocratiques;
5. aux magistrats
de rejeter la corruption et de rendre une justice équitable pour
chacun et pour tous, conformément à la mission qui leur
est dévolue dans un Etat de droit;
6. aux forces de l'ordre (armée, police, sécurité
civile et militaire)
d'assurer la sécurité des Etats, des citoyens, des expatriés
et de toute autre personne en séjour dans nos pays, sans oublier
la protection de leurs biens;
7. aux éducateurs et formateurs de la jeunesse (les parents,
les enseignants, l'Eglise, l'Etat,
)
de veiller, chacun en ce qui le concerne, à l'éducation
adéquate de la jeunesse, notamment l'éducation aux valeurs,
au sens de l'effort et du travail ;
de s'opposer à l'enrôlement des enfants dans l'armée
et les milices et d'assurer leur intégration après la
démobilisation.
8. à la jeunesse de nos trois pays
de refuser résolument tout ce qui conduit aux guerres et aux
conflits et de rechercher ardemment tout ce qui contribue à la
paix ;
9. à tous les acteurs de la vie sociale
d'uvrer pour la promotion des liens naturels de fraternité
et d'amitié, conditions de compréhension et de meilleure
collaboration entre nos peuples. Ainsi se développeront le rapprochement
culturel et la solidarité en vue de soutenir les plus pauvres,
notamment les veuves, les orphelins, les handicapés et les déplacés
de guerre;
10. à tous les acteurs de la vie économique
d'améliorer la qualité de vie de nos populations, remettre
nos pays au travail, recréer les conditions d'un développement
intégral et durable, compte tenu des conditions actuelles de
la mondialisation. Que l'exploitation des ressources des pays se fasse
pour l'intérêt des peuples.
11. à la communauté internationale
d'envisager, une conférence internationale sur les Etats des
Grands Lacs de l'Afrique, afin de résoudre le problème
de la sous-région de manière globale ;
de donner une suite aux recommandations des experts des Nations Unies
concernant l'exploitation illégale et le pillage des ressources
naturelles des Pays des Grands Lacs.
En dehors de ces recommandations de l'ACEAC pour l'ensemble de notre
région, les Conférences Episcopales de chacun de nos pays
pourront, avec confiance et grande espérance, adresser aux dirigeants
de leurs Etats respectifs, aux fidèles et à tous les hommes
de bonne volonté, des messages et des recommandations appropriés
selon les besoins et les circonstances du moment.
Nous formons le voeu que les Chefs de nos Etats, et les dirigeants politiques
à tous les niveaux arrêtent les guerres et entreprennent,
dans un proche avenir, des initiatives concrètes en vue de créer
les conditions et les structures institutionnelles d'intercommunications
et d'échanges sur le plan économique et humain, à
l'instar de ce qu'a pu constituer dans le passé -dans ses aspects
positifs- la Communauté Economique des Pays des Grands Lacs,
CPGL en sigle, même en changeant son appellation pour l'adapter
à la situation nouvelle.
DECISIONS
16. Nous décidons:
· de consacrer, chaque année, le 1er Dimanche de l'Avent
à la prière et à la réflexion sur le pardon,
la réconciliation et la paix, dans toutes les communautés
chrétiennes de l'ACEAC 6;
· de célébrer chaque année, à la
date convenue par chaque Conférence Episcopale, une Eucharistie
pour l'avènement de la paix dans la sous-région;
· de créer au sein des communautés ecclésiales
vivantes et dans les paroisses un service spécifique pour la
réconciliation et la résolution des conflits;
· d'initier des concertations avec les frères chrétiens
et les croyants des autres religions de chacun de nos trois pays en
vue d'une action cuménique et inter-religieuse pour la
paix durable dans la sous-région d'Afrique des Grands Lacs.
17. Enfin, Nous, Evêques membres de l'ACEAC, avons la joie de
vous annoncer qu'en 2004, année du dixième anniversaire
de la tenue à Rome des assises mémorables du Synode spécial
pour l'Afrique autour du Pape Jean-Paul II, nous vous adresserons une
exhortation pastorale sur: L'Eglise comme Famille de Dieu en Afrique
Centrale et sa contribution au développement intégral
et harmonieux de notre sous-Région.
Conclusion
Nous confions nos engagements et notre projet à la Vierge Marie,
Notre Mère et Reine de la Paix.
Fait à Kigali, le 17 mai 2002.
ASSEMBLEE EXTRAORDINAIRE DE L'ACEAC A KIGALI
Du 13 au 18 mai 2002