Nous apprenons que Mgr Claude RAULT, de passage en France , célèbrera la messe Samedi soir à 18h30 église de la Fraternité Monastique de Jérusalem à Paris.
De façon habituelle, le samedi soir, la chaîne KTO http://www.kto.fr
retransmet la messe de St Gervais du samedi soir à 18h30 :
HOMELIE de Mgr Claude Rault
Jc 3,1-10. Mc 9,2-13.
Chers Frères et Surs en Jésus,
Merci davoir donné au petit évêque du désert loccasion douvrir devant vous lEvangile. Je pense que le cur est le plus grand et le plus beau désert qui puisse exister, le plus aride aussi. Nous sommes tous porteurs de ce désert, ce grand espace où Dieu parle. Il mest donc facile de vous y rejoindre ce soir.
Merci de mavoir offert cet espace de parole La parole est un vrai risque, au dire de la lettre de St Jacques : " nous qui enseignons, nous serons jugés plus sévèrement ". Je compte seulement sur votre indulgence si ma langue ségare. Je voudrais quelle ne blesse personne.Jai répondu avec joie à lappel qui ma été fait par le Fr. Pierre Marie. Je lai connu non pas lors de son séjour saharien, mais lorsquen 1974, il cherchait des compagnons et un lieu pour étaler, comme il le disait à lépoque, un " tapis de prière sur le macadam parisien ". Ce tapis a donc été déroulé au cur du désert de la ville.
Javoue quà un moment, javais été tenté de my joindre. Il y a souvent dans notre vie missionnaire une " tentation monastique ", qui na rien de satanique, et jai résisté à cette tentation! Lappel des hommes et des femmes de lIslam et du désert ont été les plus forts. La suite ma confirmé que cétait bien là bas que le Seigneur mattendait.
Permettez-moi, pendant quelques instants, de vous rejoindre, dans cette volontaire mise à lécart que vous avez voulu vivre ce soir. Toute Eucharistie, dune certaine façon, est cela : une expérience de Transfiguration. Un regard porté sur lau-delà et sur le dedans. Un regard autre que celui de lhabitude. Et, sortant de cette mise à lécart, nous serons plus en mesure de le percevoir dans notre prochain le plus proche, comme le plus éloigné. Et nous regagnerons la plaine sans relief de notre existence, pour ne plus y voir que Jésus seul, dépouillé de tout attrait. Le visage de Jésus sest désormais confondu avec notre humanité tout entière.
Parlons-en, de cette humanité si diverse, dans lesprit même où St Jacques nous invite à en parler : avec un infini respect et une langue maîtrisée et retenue, bienveillante. " Créés à limage de Dieu ", comme il lécrit lui-même, nous nous reconnaissons tous pour ses enfants, sans faire aucune distinction.
Je suis présentement en France au milieu dun peuple pour qui Liberté, Egalité et Fraternité représentent une trilogie susceptible détablir entre les hommes quels quils soient une véritable paix et une vraie justice sociale et raciale. Cette trilogie nest pas absente de lEvangile, même si elle sexprime dans un autre langage.
Universelle, elle est présente au cur de toute personne, elle doit être vécue avec détermination, justesse et équilibre. Mais ce nest pas toujours le cas.
" Notre langue, dit St Jacques, est une si petite partie de notre corps : elle peut se vanter de faire de grandes choses. Voyez encore : une toute petite flamme peut mettre le feu à une grande forêt "
Cette langue parle, juge, apprécie, démontre, accueille avec bienveillance, ou refuse, condamne et tourne en dérision. Elle fait vivre, mais elle provoque aussi la mort.
Cette langue peut être aussi une plume, traçant sur le papier des traits qui sont une injure à lautre dans ce quil a de plus précieux : sa foi, ses convictions religieuses, les symboles auxquels il saccroche et qui le font vivre.
Notre langue, comme notre plume peuvent en quelques traits défigurer lautre en le caricaturant et en lhumiliant.
Elles peuvent nous dérider les uns les autres par des traits ou des propos pleins dhumour.
Elles peuvent aussi transfigurer lautre, en réveillant ce quil y a de grand, de beau, et de meilleur en lui.Nous venons dassister à des événements partis de petits traits de plume, dabord perçus comme insignifiants, mais leur résonance na fait que creuser en beaucoup de lieux lécart qui existe entre un Occident regardé comme puissant et un Orient souvent déstabilisé, déchiré et humilié. Linévitable amalgame a crée un écart de plus entre croyants musulmans et croyants chrétiens.
Je dois vous dire quavec nombre de nos amis musulmans, nous, chrétiens vivant au cur de lIslam, nous en avons été profondément blessés. Nous savons tous combien les retombées en ont été manipulées, utilisées, et ont prêté le flanc à des répliques de violence qui ne sauraient en aucun cas se justifier. La violence et le meurtre, commis au nom de Dieu sont aussi défigurants, intolérables et odieux, et pour les croyants de toute religion, et pour lhumanité tout entière. Mais nous vivons sur un baril de poudre, et nous voyons des inconscients jouer avec des allumettes !
Oui, nous devons défendre la liberté dexpression. Mais pas celle qui dessine des caricatures réductrices qui blessent, humilient des innocents, les tournent en dérision en sattaquant au fondement même de leur foi, même si cette foi peut être détournée de son sens par des manipulateurs qui nattendent que cela. En Algérie, comme en beaucoup dautres endroits, nous en savons quelque chose.
Est-ce vraiment cela, la Liberté ? Celle de tout dire, ou de dire nimporte quoi au risque de blesser, dhumilier en piétinant les symboles ou les figures symboliques de la religion de lautre ?
Oui, jai la liberté de penser ce que je veux. Mais pas celle de dire publiquement nimporte quoi. Surtout si en même temps je piétine Egalité et Fraternité inscrites en effigie sur les frontons de nos monuments publics !
Ce que nous venons de vivre à ce sujet doit nous inviter à nous garder de toute caricature réductrice, en traits ou en paroles, amalgame ironique de lautre, qui ne conduit quà une humiliation de plus et qui vient alimenter une violence déjà trop criante entre sociétés, ethnies et religions.
Ceux qui détiennent le pouvoir de la communication, de la politique, de la presse, de la langue " publique " ont une belle vocation, mais une grave responsabilité. Elle est encore plus grave si ce pouvoir se mêle à celui du non-respect de la vie et se prête à de bas intérêts de commerce et dargent.
St Jacques nous le rappelle aujourdhui : " la langue, aucun homme nest arrivé à la dompter. Vraie peste toujours en mouvement Elle nous sert à bénir le Seigneur notre Père, elle nous sert aussi à maudire les hommes, eux qui ont été crées à limage de Dieu "
En Afrique du Nord, nous vivons dans des pays où nous avons appris, au nom de notre foi, à respecter et à aimer la culture, la langue, la religion, la personne dans la complexité de son enracinement humain, si différent du nôtre. Et je dois dire que globalement nous y sommes respectés et accueillis pour ce que nous sommes.
Charles de Foucauld, le Bienheureux, disait " Je veux habituer tous les habitants, chrétiens, musulmans, juifs, à me regarder comme leur frère " Et il dit ailleurs : " Mon apostolat doit être celui de la bonté Je voudrais être assez bon pour quon dise : " si tel est le serviteur, comment donc est le maître ". Et il écrivait à un ami :
" Je suis certain que le Bon Dieu accueillera au ciel ceux qui furent bons et honnêtes, sans quil ait besoin dêtre catholique romain. Vous êtes protestant, dautres incrédules, et les Touaregs sont musulmans. Je suis persuadé que Dieu nous recevra tous si nous le méritons ".
Son regard était réaliste. Il savait bien de quoi est pétrie toute humanité. Mais il a tout fait pour regarder lautre comme un frère, pour contempler dans lautre le visage transfiguré de Jésus. Ses propres limites rejoignent les nôtres. Nous ne pouvons pas le faire spontanément. Cest un exercice évangélique difficile. Mais Jésus nous demande de le rejoindre désormais dans lhumanité qui nous entoure. Cest là que nous retrouvons son visage.Jésus transfiguré, je vois dans Tayeb. Père dune grande famille, il a accueilli chez lui pendant plus de 20 ans le " fou du village "qui passait dehors les nuits glacées de lhiver des Hauts Plateaux.
Jésus transfiguré, je lai vu tout récemment dans cette jeune autiste qui fréquente un petit atelier de couture tenu par lune de nos surs au Sahara. Cette jeune autiste navait jamais esquissé un signe de joie, elle est devenue toute souriante lors de lachèvement de la petite robe confectionnée de ses mains. Elle qui nétait rien aux yeux des siens est devenue une personne au sein de sa famille.
Je pourrais prolonger cette énumération et y faire défiler tant et tant de visages, maintenant évanouis dans le temps et dans lespace.
Mais chaque visite de nos communautés du Sahara me révèle ainsi un trait de Son visage !
" On ne rencontre lautre quau niveau où on le cherche ", disait Christian de Chergé, le prieur de Tibhirine.La présence de notre petite Eglise au Sahara, au sein dun peuple exclusivement musulman, peut paraître insignifiante : une centaine de chrétiens et de chrétiennes, pour la plupart religieux, prêtres et religieuses, répartis par petites communautés sur une superficie quatre fois grande comme la France.
Limportant, nous disait Jean Paul II, ce nest pas que vous fassiez nombre, c'est que vous soyez signe.
Et je voudrais rendre un hommage fraternel à tous ces musulmans, toutes ces musulmanes, frères et surs en humanité, " créés à limage de Dieu ", qui au jour le jour nous accueillent, nous ouvrent lespace de leurs maisons et de leur cur, dans une confiance totale. En eux nous pouvons aussi y reconnaître Jésus transfiguré.
Chers amis, ce que nous vivons nest pas de lordre du privilège. Ceci vous aussi, vous pouvez le vivre là où vous êtes. Notre vocation chrétienne nest-elle pas de mettre tout notre effort à transfigurer le monde ?
Nous le pouvons tous à partir du regard que nous portons sur lautre. Le regarder avec respect, avec compassion, avec amour, cest à la fois le transfigurer, lui, et nous transfigurer nous aussi.
Ce que je peux vous dire, cest que cela ne peut se faire sans un regard qui sinspire directement de lEvangile et de la force du Ressuscité.
Et si nous regardions notre humanité comme nous Le regardons, Lui ? Et si nous avions pour elle la même compassion, la même disposition intérieure, la même ouverture ? Travaillant à la transfiguration de notre regard, nous travaillons en même temps à la transfiguration de notre société et de notre monde.
Avec admiration et étonnement, nous pourrons alors y rejoindre Jésus transfiguré, sous les traits de toute humanité.
+Claude Rault
Evêque du Sahara (Algérie)