Partage fraternel d'un ex-confrère toujours missionnaire !
André Mortelmans
Au cours d'une rencontre amicale avec Georges Jacques lors de sa visite au Québec, il me disait : " Pourquoi ne partagerais-tu pas ton expérience? "... Après quelques temps d'hésitation, je peux répondre à sa demande. Voici en quelques lignes mon partage merci de le lire.Une grande reconnaissance à la Société
En premier lieu, je veux exprimer ma gratitude à la Société pour laquelle je garde une grande affection. Si vous demandez à ceux qui me côtoient, ils vous diront que jamais André ne dit du mal de sa vie missionnaire, de son expérience de 33 ans vécue activement au sein de la Société. En effet, j'affirme facilement que j'ai eu une vie heureuse comme prêtre, comme missionnaire et comme membre des PB. J'ai reçu une belle et une bonne formation Souvent je me dis encore aujourd'hui, les Pères blancs m'ont bien formé! Je garde envers eux une dette de reconnaissance. Je veux profiter de cette occasion pour remercier la Société pour toutes les belles expériences que j'ai vécues avec les confrères la liste de ceux-ci serait trop longue pour les citer tous.
Je pense souvent à cette vie missionnaire : à ma vie au Burkina dans les paroisses de Gourcy et Ségenga au diocèse de Ouahigouya; au temps de l'animation vocationnelle en Belgique et en Europe; à l'expérience extraordinaire de la fondation au Mexique à Querétaro ; à mes années d'enseignement au premier cycle de Kosogê (Ouagadougou) et au Grand Séminaire de Samaya (Bamako) ; à mon deuxième noviciat à Montréal à l'institut de madame Guindon. Que de belles années bien remplies et durant lesquelles j'ai donné généreusement de moi-même ! Ceux qui ont vécu ces années avec moi pourraient en témoigner, j'étais quelqu'un d'engagé et de convaincu dans mon apostolat!
Il est probable, et même certain, que plusieurs ont été déçus lorsqu'ils ont appris mon départ. Je les comprends et je ne leur en veux pas du tout. J'ai apprécié que quelques confrères aient fraternellement gardé le contact avec leur ex-confrère. Qu'ils en soient remerciés !Pourquoi ai-je quitté? Je pourrais donner des raisons " raisonnables ", mais aucune ne pourrait rejoindre les racines de ce départ De plus, je ne veux pas me justifier. La seule chose que je puisse dire : je n'ai pas quitté sur un coup de tête ou par dépit pour la Société Comme je dis souvent, j'aurais pu continuer à être heureux à l'intérieur de la Société, mais j'ai pris la décision de la quitter. Marcel Légaut, le maître à penser de ma quarantaine, disait : " une seule mission, plusieurs vocations ". C'est un confrère qui m'a rappelé cette vérité. Il me donna ainsi un signe clair qu'il acceptait ma nouvelle vocation dans ma mission.
Trouver sa place
Une fois la décision prise dans ma solitude, une fois celle-ci communiquée à qui de droit, il me fallait trouver ma place dans la société. Cela s'est fait progressivement. Je me suis retrouvé seul presque tout nu! Heureusement, les PB n'ont pas de vu de pauvreté, ce qui fait que j'ai pu garder l'argent de l'héritage de mon père, ce qui m'a permis de survivre et de rechercher calmement du travail. Pendant deux ans, j'ai pris cela cool et j'ai trouvé un lieu d'insertion au Québec. Un organisme, dans lequel je travaillais comme bénévole, cherchait un formateur et un responsable pour ses bénévoles. Je me suis présenté au comité de sélection et j'ai eu le job, ce qui m'a permis de gagner mon pain à la sueur de mon front. C'est toute une expérience que de gagner sa vie et de pourvoir à tous ses besoins fondamentaux avec un salaire plus que minimum. J'ai appris à vivre pauvrement! Car c'en était fini des cadeaux et des dons ; plus de communauté qui te loge et te nourrit! Ici au Québec on parle beaucoup de simplicité volontaire. Je vous avoue que parfois elle était bien involontaire! Mais ce fut pour moi une belle occasion de vivre la première béatitude. Je suis bien fier de cette expérience et maintenant que je suis à la retraite sans pension, la simplicité volontaire se prolonge! Et je reste heureux!
Vie de travail
Autre expérience, celle de la vie professionnelle avec un boss, un horaire, une demande de résultats, des collègues féminins, des tâches précises, une feuille de paie, des impôts et des assurances à payer, l'entretien d'une voiture, etc. M'organiser sans sieste, alors que j'en avais prise une pendant 25 ans! Toute une expérience!
J'ai été engagé dans un centre situé dans une station métro de la grande ville de Montréal. Il y passait plus de 10.000 personnes par année, soit pour une écoute, soit pour des problèmes d'immigration. Heureusement je parlais trois langues. Tous les jours, j'étais confronté à la détresse des gens dans un monde dit riche! Ce qui m'amusait, c'est qu'à plusieurs reprises, lors d'une écoute, les gens me demandaient " Êtes-vous prêtre? ", je répondais : " Non ". Et à mon tour je leur demandais : " Qu'est-ce qui vous fait dire cela? ". La réponse : " Vous êtes si gentil et ouvert! ". Je vous avoue que cela me consolait et je me disais qu'il devait y avoir dans mes attitudes quelque chose qui transparaissait et qui ressemblait à l'Evangile!
Dans ma vie professionnelle, j'ai eu la chance et l'honneur de donner des formations en relations d'aide. J'ai ainsi été invité par plusieurs paroisses à former les agents de pastorale à l'écoute et au soutien des personnes en détresse! Vous comprendrez ce petit sourire heureux dans la barbe que j'ai rasée!
Tous les jours, je rencontrais des immigrants venant de tous les coins de la planète, africains, afghans, latinos, maghrébins, européens. Parlant trois langues le contact était facile. Sans que ce ne soit ma première tâche, j'ai été amené à travailler avec eux et à leur donner des ateliers pour leur intégration dans leur nouvelle société d'accueil.
À côté de ce travail officiel, je me suis aussi inséré comme professeur dans une université du troisième âge les sujets étaient divers, mais un sujet qui me tenait particulièrement à cur, c'est celui de l'histoire de l'expansion de l'Islam. Ici, l'Islam est mal connu. Sans être un spécialiste, je me suis lancé. Ils ne sont pas nombreux ceux qui parlent de l'Islam. Aussi je suis devenu un conférencier demandé sur le sujet.
Voilà en quelques lignes, comment j'ai trouvé ma place au Québec et comment je me suis occupé pendant treize ans. Je suis à la retraite depuis juillet 2008, mais je continue à donner des conférences. J'en prépare plusieurs, une sur " La mort et la souffrance ", une autre sur " L'histoire et la vérité " et encore une autre sur " l'Histoire de la papauté " de quoi me tenir occupé, en plus des travaux dans la maison!
Mes études et mon passage comme professeur d'histoire à Kosogê et à Samaya, ma formation chez Madame Guindon, le fait que la Société m'ait permis d'apprendre l'anglais - j'ai fait mes études à Totteridge - et l'espagnol, tout cela m'a été d'un grand secours dans ma vie professionnelle. De plus, je crois pouvoir dire que mes activités étaient toujours en lien avec ma vie missionnaire PB, mais que je n'aurais jamais pu réaliser tout cela au sein de la Société! Ce n'est pas un reproche, je constate seulement comme je constate également que je n'aurais jamais pu faire en Europe tout ce que je fais ici au Québec. La société québécoise a quelque chose de particulier, que je ne peux définir, qui favorise un certain épanouissement des personnes. En tout cas, tout le bagage reçu chez les PB m'a permis de me trouver une belle place et de me réaliser dans ma nouvelle patrie. Ce fut comme une nouvelle étape, en continuité avec ma vocation antérieure.
Vie de couple
C'est la chose la plus délicate de ma nouvelle vie parce qu'elle a connu deux étapes.
La première, la plus difficile et la plus douloureuse, a été d'une certaine façon l'échec de ma vie. Vous comprendrez que je veuille rester discret sur ces quelques années. Mais, elles m'ont enseigné beaucoup de choses.
La seconde est extraordinaire cela fait six ans que je vis avec Jeannine. Lorsque je l'ai rencontrée et que j'ai dû lui dire que j'étais prêtre pendant 25 ans - quelque chose qu'il n'est pas toujours facile à partager - elle m'a répondu avec humour : " C'est bien mieux que d'avoir passé 25 ans en prison! ". J'ai toujours prétendu - encore plus aujourd'hui - que le sacrement de mariage est le sacrement le plus complet : une communion, incluant le corps et l'esprit, à deux et ouverte sur la vie les autres sacrements sont tous en rapport avec la personne individuellement! Tout simplement, sans être marié et sans engendrer la vie, c'est ce que je vis aujourd'hui, une belle communion. C'est un vrai bonheur, qui se travaille tous les jours... Pour cela aussi j'ai été bien formé!Souvent, les gens me posent des questions sur le célibat. Cela vous surprendra peut-être, je continue à défendre la valeur du célibat. Je me rends compte que les gens connaissent mal cette valeur. À ce sujet, je voudrais simplement partager deux réflexions : il faut mieux préparer les futurs prêtres au célibat et il faut, même si cela n'est pas facile, que ceux qui le vivent partagent entre eux pour s'entraider. Soyons honnêtes. Qui n'a pas à un moment donné de sa vie souffert dans ce domaine? Qui n'a pas connu des difficultés avec sa sexualité? La question que je me pose, à qui en parler? J'ai vécu assez longtemps dans la Société pour y avoir vu des confrères fermer les yeux sur cette question ou vivre dans un pseudo-célibat. Je n'invente rien en disant que c'est une sphère de beaucoup de - bonnes - souffrances profondes et silencieuses. S'il y a une chose qui est en constante évolution, c'est bien notre sexualité. Les prêtres ne sont pas exempts de vivre cette évolution. Hélas, il me semble que c'est encore un sujet tabou. Si j'ai eu la joie et le plaisir de partager et d'échanger sur beaucoup de choses avec mes confrères, jamais je n'ai partagé sur ce sujet, et jamais un confrère ne m'a abordé sur le sujet! Même lors de ma formation, ce fut peut-être le point faible ou fragile de celle-ci. Comment y remédier, je ne sais pas! Mais je crois qu'il y a urgence à regarder cette réalité bien incarnée avec sérénité et aussi avec lucidité. Je sympathise beaucoup avec les confrères, surtout ceux qui sont dans la formation, qui ont la responsabilité d'aider à l'épanouissement des confrères dans ce domaine.
Les valeurs qui m'habitent aujourd'hui
Pour terminer, qu'est-ce qui m'inspire aujourd'hui?
Marcel Légaut fait la distinction entre prier et dire des prières. Il m'a fait comprendre que je peux prier sans prier! J'ai essayé de faire passer cette vérité lors de lectures spirituelles avec les séminaristes. Mais je semais, sans trop récolter! Quant à moi, je ne récite plus beaucoup de prières, mais je crois que je vis encore cette attitude fondamentale de prière : pour être présent à Dieu et aux autres, il me faut être présent à moi-même. Ce qui me revient souvent dans le silence de mon cur " Que ton nom soit sanctifié! " ou " Que ton règne vienne! " Que c'est bon! Matins et soirs, avec Jeannine, nous paraphrasons un " Notre Père ".La première béatitude est aussi une valeur que j'essaie de vivre dans le quotidien de la vie professionnelle et sociale. Lors du chapitre de 1986 (?), une des idées principales était le thème de la vie simple. Lors de la fondation de notre communauté au Mexique, nous avions la chance de commencer à zéro Cela m'avait beaucoup inspiré pour établir notre présence au sein de cette Église mexicaine. Il n'a pas été facile de vivre concrètement cette valeur, mais je crois que cela a été une des grandes caractéristiques de cette communauté dont j'ai eu la responsabilité lors de sa fondation. Cette valeur continue de mûrir dans cette nouvelle étape de ma vie personnelle et professionnelle.
Une autre parole qui m'a marqué pour la vie : " Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu'on aime ". Aujourd'hui concrètement cela se vit dans ma vie de couple et avec la famille que Jeannine m'a donnée. Dans mon coin du métro où j'ai passé douze années, cela a aussi motivé toutes mes rencontres d'écoute, de formations.
Paul VI, un pape oublié et rarement cité par Jean Paul II, disait, dans son encyclique Evangelii Nuntiandi, que la justice fait partie intégrante de l'évangélisation. Cette affirmation m'habite toujours. Dans mon travail de formation et lors de mes conférences, ainsi que dans mes échanges entre amis, je ne rate pas une occasion d'y faire allusion et de provoquer une réflexion sur le sujet. Une valeur annexe, le souci des plus petits mon travail à la station de métro me donnait l'occasion de concrétiser cette attention au quotidien. Jeannine a un fils qui est déficient intellectuel, je ne dois pas courir loin pour rencontrer les petits de notre société!
La règle d'or : " Fais aux autres ce que tu aimerais qu'on te fasse ". Simple, mais un défi quotidien et une qualité jamais acquise.
Ce partage de ces quelques valeurs qui m'habitent se veut humble. Il est accompagné de la conviction qu'elles sont partagées par de nombreux confrères et qu'il y a plusieurs manières de les mettre en pratique. Je partage, simplement et sans prétention, ce qui me motive encore aujourd'hui et ce qui me fait vivre au gré des difficultés de la vie quotidienne.Conclusion :
Une personne libre
Lors du salon du livre de Montréal, Éric Emmanuel Schmitt présentait devant une centaine de personnes son livre " L'évangile selon Pilate ". Après la présentation, j'ai profité d'une période d'échange pour lui poser la question suivante : " Comment se fait-il que votre livre sur Jésus - car c'est plus un livre sur Jésus que sur Pilate - a tant de succès, alors que ceux qui ont la mission d'en parler ont de la misère à faire passer leur message? ". Il m'a répondu, un peu gêné par la question, mais avec un sourire : " La grande différence entre eux et moi, c'est que je suis un homme libre! " Une réponse surprenante, que je peux m'approprier. Souvent, quand les gens savent que je suis un ancien prêtre missionnaire, inévitablement des questions sur la foi, la religion et l'Eglise surviennent. J'avoue que je me sens très libre dans mes réponses et je provoque même souvent mes interlocuteurs, les poussant à un échange en profondeur. Comme, je n'ai plus d'institution à défendre, je peux laisser parler mon cur. Sans pour autant dire n'importe quoi, cela me permet de faire passer un message.
Cette liberté me permet de continuer à vivre ma foi et à être un levain dans la pâte surtout ici au Québec où la population, depuis la Révolution tranquille des années soixante, se situe mal face à l'Église, face au clergé et aux religieuses. Je donne des conférences sur des sujets qui ont parfois un rapport avec la foi et la religion, et comme je suis libre face à l'Église officielle, cela me permet d'aider les gens à aller au-delà des émotions et à leur faire faire un bout de chemin. Je suis très heureux de pouvoir faire ce genre d'apostolat discrètement et humblement. Une belle manière pour moi de vivre ma foi et mon lien avec l'Église. Une autre façon d'être missionnaire dans ce monde qui a soif de sens.Un homme heureux
Marcel Légaut - décidément il m'a beaucoup marqué - disait aussi que la mission ne devient un appel qu'une fois qu'elle est vécue on ne le sait jamais d'avance. Il prenait l'exemple de Jérémie qui disait " Dès le sein de ma mère, Dieu m'a appelé ". Jérémie a dit cela à la fin de sa vie, après avoir vécu sa mission. Avec le recul que j'ai, je peux ainsi dire que j'ai pris la bonne décision en m'engageant chez les Pères Blancs. Mais de même, après 13 ans, je peux affirmer, qu'en 1995, j'ai pris une bonne décision, que je n'ai jamais regrettée, de prolonger ma mission dans une nouvelle vocation. Je suis un homme heureux ! C'est ce que je souhaite de tout cur à tous les confrères de la Société pour laquelle je garde une grande affection.
Ceux qui veulent me rejoindre : morteland4@hotmail.com. Cela me fera plaisir
Fraternellement
André Mortelmans