Missionnaires d'Afrique

Aribinda, au nord-est du Burkina Faso


Peines et joies d’un paysan

par Walter Tubis
(Jeune Missionnaire d'Afrique des Philippines, ordonné le 13 Mai 2005)


Au Burkina Faso, de juin à septembre le ‘temps des vacances’ coïncide avec la saison des pluies. Pendant ce temps, les fonctionnaires qui travaillent pour l’État ou pour des ONG profitent de leur congé annuel pour visiter leurs familles au pays ou à l’étranger. Les paysans par contre restent sur place, anxieux, dans l’attente d’une première pluie qui leur permettra d’ensemencer leurs champs. À Arbinda, dans ce coin sec du Burkina près de la frontière du Mali et du Niger, on a besoin d’au moins trois mois de pluie... et on rend grâces à Dieu si pendant quatre mois elle s’étale dans le temps et dans l’espace.

À l’exemple des confrères plus anciens, j’ai essayé d’imaginer où j’irais et ce que je ferais pendant ‘les vacances’. J’aurais pu aller visiter un pays voisin ou une communauté de confrères à l’autre bout du Burkina. Mais l’idée m’est venue de faire fructifier un terrain de la paroisse qui attend la construction d’une église. Il faut encore trouver les fonds pour la construire. Je me suis dit : ‘Ce terrain est vide.

Pourquoi ne pas y tenter quelque chose ?’
Comme tous les paysans du coin, j’ai attendu avec grand désir la première pluie. Elle est tombée avec un mois de retard. Je suis aussitôt parti planter du maïs et des haricots. Hélas, cette pluie fut suivie de trois semaines de soleil brûlant. Tout mon champ a séché. Les petites pousses de maïs et de haricots étaient pourtant sorties de terre. Elles ont été brûlées par la sécheresse. Je suis allé voir un grand champ voisin où une famille avait semé du mil. Là aussi tous leurs efforts étaient réduits à rien. Je me suis alors sérieusement posé la question de leur survie. Auraient-ils quelque chose à manger cette année ? Le Bon Dieu restera-t-il insensible aux souffrances de son peuple ? Enverra-t-il la pluie pour permettre de récolter assez de mil, de sorgho, de maïs et de haricots pour leur permettre de vivre jusqu’à l’an prochain ?

Quelques jours plus tard, la pluie est venue. Elle est tombée assez tard dans la matinée. Dans l’après-midi je suis retourné à mon champ pour semer à nouveau. Je n’avais plus de semences de maïs et je n’ai planté que des haricots. Un peu plus tard, j’ai aussi planté des pastèques et autres courges. En ces jours d’incertitude sur la pluie, plusieurs paysans ont hésité à risquer les dernières semences qu’il leur restait au cas où la pluie ne reviendrait pas. De fait, elle s’est à nouveau fait attendre. Mon petit champ a frôlé une nouvelle fois la mort. J’ai manqué tout perdre une deuxième fois. Mais quand la pluie s’est finalement installée, plus d’hésitation. Toute la population rurale est partie aux champs, sauf les bergers Peulhs qui n’aiment pas se salir les mains avec la terre. Il n’est pas dans leurs traditions de cultiver. Cependant ils ont aussi besoin de céréales qu’ils se procurent par un système d’échange. Ils ont du bétail et font paître celui des paysans. Comme j’avais semé avant les autres, risquant mes dernières semences, je devins le premier de tout le village à récolter des haricots et des melons.

Mission Aribinda

Un jour, alors que je travaillais à sarcler mon champ, deux femmes passent par là. Elles parlent entre elles en fulse, la langue des Peulhs. Comme elles me regardaient fixement, je comprends qu’elles parlaient de moi. Peut-être se moquaient-elles ? Un jeune homme qui m’accompagne aux champs se met à rire. Je lui demande ce que les femmes ont dit. Il refuse de traduire. Mais sur mon insistance, il répète : ‘À partir de maintenant, si un Africain refuse de cultiver, il faudra le tuer !’

L’humour d’une autre culture est diffile à saisir. Je ne comprends pas. Je demande des explications. Le jeune homme me dit : ‘Mon père, puisque toi-même tu cultives, personne ne pourra plus trouver de raisons pour refuser d’aller travailler la terre. Tout le monde devra le faire.’ J’en reste bouche bée. Après tout, il ne m’était jamais venu à l’idée de me poser en exemple pour les paysans. Je pensais simplement m’occuper pendant les vacances.

Le dimanche suivant, j’ai repris ce fait divers dans mon homélie. Les chrétiens d’Arbinda sont des Mossi, agriculteurs par tradition. Ils vinrent après la messe me dire que mon exemple les encourageait. Quelques jours plus tard, je rencontre un jeune Mossi avec sa houe sur l’épaule. Je l’avais vu à la messe du dimanche. Je lui demande où il va. ‘Aux champs, mon Père !’ - ‘Et que fais-tu dans ton champ ? Pourquoi ne pas relaxer à la maison et le laisser pousser tout seul ?’ - ‘Mon Père, quand je te vois travailler si fort dans ton champ, je me sens poussé à travailler dans celui de ma famille.’ Je suis un peu ému par cette réponse. Et en lui serrant la main, je l’encourage à mon tour : ‘Courage, mon petit !’

La saison des pluies avançait et je travaillais toujours à mon champ. Un inconnu passe par là. On ne s’était jamais parlé. Par politesse, on se donne alors un petit bonjour et chacun continue son chemin. Mais je vois cet homme qui fait la pause et qui s’approche pour me parler. À partir des salutations habituelles sur la pluie et les cultures nous sommes passés à une conversation plus sérieuse sur l’agriculture, l’alimentation, les problèmes du monde rural. Il me dit qu’il allait planter des haricots alors que les miens étaient déjà en fleur. J’étais désolé pour lui. Quel retard ! Mais que faire ? Il en était responsable.

Deux mois plus tard, le même homme passe à nouveau près de mon champ alors que je recoltais les haricots. Il insiste pour que j’aille avec lui voir son champ. En route, il me montre des terres où les cultures étaient misérables. Cela n’annonçait rien de bon. Les récoltes étaient déjà compromises. Monsieur M..., c’est son nom, commente : ‘Ces gens ont planté trop tardivement. Tout va sécher avant la formation des épis.’ - ‘Mais qu’est-ce qu’ils vont manger cette année ?’ - ‘Ils vont avoir faim.’

Dans un autre champ, c’était pire encore. M. M... explique : ‘Ce champ a été ensemencé puis abandonné par un jeune paysan parti à la recherche de l’or dans les mines du sud-est du Burkina. Puisse-t-il trouver de l’or car son champ n’a produit que des mauvaises herbes !’

Nous sommes finalement arrivés au champ de mon nouvel ami. Là aussi, quel spectacle désolant ! Oui, il avait planté ses haricots beaucoup trop tard. Comment lui dire que son retard le rendait responsable de son échec ? M. M.... me demande alors si je voulais continuer et aller jeter un coup d’oeil plus loin sur son champ de mil. Cela allait prendre du temps et me retarder. Mais allons-y ! Il y a toujours quelque chose à apprendre en visitant. Nous avons vu des champs dans tous les états et mon hôte me donne des explications qui me firent mieux comprendre le travail des paysans. Arrivant près de son champ, M. M... s’arrête en silence. Une merveille ! Les épis de mil étaient abondants et grossissaient de jour en jour. La récolte était quasiment assurée !

Je ne pus que m’exclamer : ‘Mon Dieu, comme c’est beau !’ Alors, avec un large sourire et retenant un peu sa voix pour ne pas parler trop fort, M. M... me dit : ‘Vous savez, j’ai trois autres champs comme celui-çi, encore un peu plus loin.’ J’étais heureux pour lui et avec lui. Je l’ai félicité pour son travail. Il me répondit : ‘Remercions Dieu ! C’est lui qui m’a tout donné !’ Et M. M... continue en me décrivant les différentes variétés de mil, le temps qu’elles prennent à pousser, les pluies dont chacune a besoin, et pourquoi certains champs cette année donnaient plus que d’autres... Nous avons pris quatre heures pour visiter tous ses champs.

C’est ainsi que pendant la dernière saison des pluies, j’ai pu partager pleinement les joies et les peines des paysans d’Arbinda. Sans oublier leurs prières.

Walter Tubis M.Afr




M
issionaries of Africa

Aribinda, North East of Burkina Faso


A Farmer’s Joys and Sorrows

by Walter Tubis
(Young Missionary of Africa from Philippines, ordained on the 13th May 2005)


The June-to-September holiday season in Burkina Faso coincides with the rainy season of the country. During this time, government employees and some NGOs etc., go home or move around to different places or countries for their holidays. Farmers, on the other hand, eagerly wait for the rain to fall in order to sow their fields as soon as possible. In Aribinda, in that dry corner of Burkina near the border with Mali and Niger, we have three months of rain if we are lucky and four if we are very lucky.
Like many confreres, I imagined where to go or what to do during the holidays. Should I go to a neighbouring country? Should I visit a different community and so on and so forth? Then came an idea. Within the parish compound there is an open area planned for the parish church building; we don’t have one yet, until we find enough funds to build it, one day or other. I thought to myself, ‘This area is empty for the time being. Why not do something about it?’

Like all farmers, as soon as the big rains fell, a month later than normally expected, I immediately moved into the field to plant maize and beans. This rain, however, was unfortunately followed by almost three weeks of scorching sunshine. Obviously, everything failed. The maize and beans that managed to sprout on my farm immediately dried up. I went to see a neighbouring millet field and saw a whole family’s labour being brought to nothing. Then I asked myself, ‘Will we ever have anything to eat this year? Will the good God ever give us enough rain, letting us plant enough millet, sorghum, maize and beans to survive till next year?’

A few days later, the rain came. As it fell late in the morning, I went to sow in the afternoon, just a few hours afterwards. This time, I only planted beans and later watermelons and others. The reason was that my little maize seeds were finished because of the first rain that cheated me of them. On the other hand, many local farmers did not dare risk their remaining seeds in case the rain stops once more. Indeed, it took a few days before another rain followed. For my small farm, it was close, I must say. I almost lost everything again. The following rains moved practically the whole population from their homes to the farms, except for the Fulani herders, who would rather not dirty their hands with soil. The reason is that farming is simply not their cup of tea. However, like everyone else, they do eat the fruits of the earth in exchange for their cattle or for tending the farmers’ cattle. The fact that I had the courage to sow immediately after the second rain made me the first in the whole village to have fast growing beans and other plants.

One day, as I was weeding in my small farm, two women passed by. They were talking to each other in Fulse, the language of the Fulani. They looked at me so intently that I thought I had done something unpleasant. All of a sudden, the boy who was with me that time laughed to himself in a very strange way. As I don’t understand their language, I asked him, ‘What are they saying?’ At first the boy did not want to tell me. As I insisted, however, he told me saying, ‘They said, ‘If there is an African who refuses to cultivate, we better just kill him!’ Not being in the culture, I did not understand immediately what it meant. I then asked for clarifications. The boy stretched, looked me in the eye and said, ‘Father, it is because you cultivate yourself! In that way, nobody has a reason not to cultivate in the farm. If you do it, everyone else should also do it.’ I was speechless. After all, I did not really think of making myself an example to anybody. I simply wanted to do something worthwhile during the holidays.

On Sunday that week, I used the experience as an example during my homily. Straight after Mass, many people, who are traditionally farming Mossi, came to me individually saying more or less, ‘Father, that example encourages us.’ A few days later, I met one young Mossi with a hoe on his shoulder; he had been at that Sunday Mass. I asked him, ‘Where are you going?’ ‘To the fields Father!’ he replied.’ ‘What are you going to do in the fields? Why don’t you just stay home and relax,’ I continued jokingly. He said, ‘Father, when I see you working so hard in that field of yours, I feel encouraged.’ I was rather touched with that reply. I clapped him on the shoulder saying, ‘Keep it up, son!’

Continuing with examples, on another occasion I was working in my plot, when someone I had never met before passed by. Here in Aribinda, one doesn’t just pass by without saying a word. A simple greeting is normally sufficient. This man however, took the trouble to stop, approached and asked me questions. Of course, his questions led us to a much longer conversation, mainly about farming. He told me he was still going to plant his beans while mine already started flowering. I felt sorry for him, but what can I do? He has to do the job himself.

Two months or so later, this same man saw me harvesting my beans. He insisted that I should come with him to see how his farm was developing, and we went. Before reaching his farm he showed me fields that were looking rather miserable. It was a painful scene of crops clearly failing. ‘These people planted so late that their farms are not doing well’ he told me. ‘What will these people eat?’ I asked him. ‘They will probably suffer this year’, he simply said in reply. Then we passed through another farm that was doing even worse than the previous ones. ‘This young man planted millet on his farm. However, he left and went to a mining area in the Southwestern part of the country as soon as he got an opportunity. We can only wish him well as his crop is giving absolutely nothing but grass,’ he said sounding sad. Then we eventually reached his field of beans. It was a rather discouraging scene. I remember the first time we met; he told me that he was still going to plant his beans in one week’s time. I thought he was joking.

Mission Aribinda

However, it was true. As a result, his beans showed very frustrating symptoms.
After going around his beans’ field, he asked me if I was ready to cross over to the other side through millet fields, as going through the small path would mean going all the way round and thus taking a much longer time. As it was not a problem for me, we went ahead through the fields. We saw, how the situations of different fields were. He explained many things to which I did not pay attention. Then all of a sudden he stopped. In front of us was a wonderful field full of millet almost ready for a harvest. The different fields we went through belonged to different people. They were not particularly good, I must say. This one in front of us, however, is a real wonderful field of millet. ‘Wow! This is so nice!” I exclaimed. Then with a very big smile on his face Mr M... said, ‘Well, I have three other fields a little bit farther away that are more or less like this.’ That was a very joyful moment. I then congratulated him for his job. As a reply he said, ‘Let us thank God. He is the one who granted me all this.’ He then explained to me all the varieties of millet he has in his fields and which one was better than the other. It took us a little more than three hours to see all his four fields that are a bit of a distance from one another.

I must say during last rainy season, I shared fully the farmers’ joys and sorrows, including their prayers!

Walter Tubis M.Afr.