Missionnaires d'Afrique


José María Alcober Brenchat, M.Afr.

Espagne

“Je suis à votre disposition”

Après de longues années d’Afrique, je me suis trouvé en l’an 2000 ici à Séville, que je ne connaissais pas du tout (je suis de l’Aragon, au nord de l’Espagne, tandis que Séville est au sud : deux mondes assez différents). J’y étais un peu perdu en arrivant, je dois l’avouer.

Avec les confrères qui formaient à ce moment-là cette communauté, et comme c’était l’habitude, j’ai commencé à collaborer avec la paroisse qui est toute proche de notre maison ; j’ai commencé à prendre aussi d’autres activités : retraites, exercices, etc.

Un jour, quelques jeunes, que j’avais vus occasionnellement dans la paroisse, sont venus me voir à la maison et m’ont demandé de les accompagner pour une semaine de rassemblement et de partage qu’ils organisaient tous les étés. À la date qu’ils me proposaient, j’étais déjà engagé pour un camp de travail avec d’autres jeunes ; je n’ai donc pas pu aller avec eux. Mais je leur ai demandé qui ils étaient, ce qu’ils faisaient, etc. Ils m’ont expliqué qu’ils faisaient partie d’un groupe de jeunes des Équipes Notre-Dame. Ils avaient une certaine relation avec les équipes de couples fondées par le P. Caffarel en France vers les années 1940, mais, dans leur cas, leurs équipes ne comprenaient que des jeunes et étaient indépendantes du mouvement des couples. Ils ont ajouté qu’à ce moment, ils étaient très peu nombreux (3 ou 4 équipes seulement, à Séville, composées de garçons et de filles entre 18 et 30 ans). Ils m’ont confié la difficulté qu’ils avaient, n’étant pas liés à une paroisse ou à une ‘congrégation’, à trouver des prêtres qui veuillent bien les accompagner… sans les diriger !

Soirée dansante.Ce point m’a beaucoup frappé. Cela m’a même scandalisé. Dans tous les presbytères, on entend des lamentations sur les jeunes : les jeunes ceci, les jeunes cela, les jeunes ont abandonné la foi et l’Église, etc. Et voilà des groupes de jeunes qui en veulent, mais qui ne trouvent pas de prêtres qui soient corps et âme avec eux !

Je considère mon ministère auprès de ces jeunes de Séville comme une tâche missionnaire. N’est-ce pas “missionnaire” d’aller vers ceux vers qui personne ne peut (ou ne veut ?) aller ?

Je n’ai pas hésité une seconde. Je leur ai dit : “Je suis le moins indiqué pour vous accompagner. Je suis vieux ; je viens de passer toute une vie en Afrique ; je ne connais rien et je n’ai aucune expérience de votre vie de jeunes européens. Mais, tant que vous n’aurez pas trouvé une meilleure solution, si vous le désirez, je suis à votre disposition.”

Ils m’ont pris au mot
Depuis lors, je chemine avec eux. Bien que j’insiste en leur rappelant que j’ai déjà 70 ans, ils ne m’ont pas encore envoyé promener. Selon eux, nous, les missionnaires, avons une ouverture d’esprit, une compréhension, une proximité, une disponibilité et une patience qu’ils ne trouvent pas toujours ailleurs.

Depuis 2 ans, il y a aussi un Jésuite (que certains de ces jeunes avaient connu quand ils étaient au collège) qui les accompagne. Loué soit le Seigneur ! Les 3 ou 4 équipes du début ont disparu, comme c’est normal pour des groupes de jeunes : on termine les études, on se marie, on commence une vie professionnelle, etc. J’ai béni des mariages et j’ai baptisé des enfants de ces premiers équipiers. Actuellement, ici à Séville, il y a une vingtaine d’équipes de jeunes.

Certains de ces jeunes ont fait du volontariat missionnaire en Afrique, en Amérique Latine, à Calcutta. Les Équipes ont commencé à essaimer en dehors de Séville.

À partir de mon engagement avec les jeunes, j’ai commencé à accompagner aussi plusieurs équipes de couples, dont quelques-uns de ces jeunes étaient les enfants. Avec cela et avec d’autres petits engagements (retraites, causeries de formation pour laïcs), je n’ai vraiment pas le temps de m’ennuyer.

Je reçois beaucoup des jeunes
Que m’apporte cet engagement auprès des jeunes ? Je viens de dire que je n’ai pas le temps de m’ennuyer. Les jeunes m’obligent à sortir de moi-même, à bouger, à casser la routine, à me questionner et à questionner certaines habitudes. Le fait que des jeunes t’offrent leur confiance, et même leur amitié, c’est un cadeau impayable. Ils empêchent mon coeur de se scléroser trop vite. Je leur en suis très reconnaissant ! Ils m’aident, d’une part, à croire en moi-même (par la confiance qu’ils me font) ; d’autre part, ils m’obligent à une certaine humilité (puisqu’ils n’ont pas peur de t’interpeller et de te mettre en question ; par moments, ils ne peuvent pas se passer de toi et, immédiatement après, ils peuvent ne plus compter sur toi pendant des semaines).

Commencer sans regret un nouveau chapitre
Les jeunes m’ont aidé aussi à vivre quelque chose que, au moins en ce qui me concerne, je considère important : on peut courir le risque de vivre le départ d’Afrique avec une certaine sensation d’échec, quels que soient les motifs de ce retour. On risque de continuer à ‘rêver’ de l’Afrique, de vivre de la nostalgie de ce que l’on a fait et vécu en Afrique, avec pour conséquence de vivre ce qui nous reste à vivre avec une certaine mélancolie désabusée et morne. En ce qui me concerne, cet engagement auprès des jeunes m’a aidé à prendre conscience qu’il y a des moments où il faut savoir mettre un point à la fin d’un chapitre, pour en commencer un nouveau, différent du précédent, mais aussi intéressant.

Je ne regrette rien de mes 35 ans consacrés à l’Afrique. Avec leurs bons et leurs mauvais moments, je suis content et je suis fier de les avoir vécus. Merci à l’Afrique, et merci aux Africains avec qui j’ai eu l’énorme chance de partager la majeure partie de ma vie, et qui l’ont marquée. On m’a dit plus d’une fois : “Même si tu ne parles pas de l’Afrique, on sent que tu viens de là.” Merci aussi à tous ces jeunes et à tous ces couples, à tous ces laïcs de l’école de théologie pour laïcs, etc., avec lesquels je suis en contact depuis mon retour d’Afrique. Ils rendent possible le fait que je sois raisonnablement heureux ici, et que je me sente réalisé dans ma vocation de messager de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ.

José María Alcober Brenchat, M.Afr.


Tiré du Petit Echo N° 1011 2010/5

 


 

Missionaries of Africa


José María Alcober Brenchat, M.Afr.

Spain

‘I am ready to help you’

Here goes. In 2000, after many years in Africa, I found myself at Seville. I did not know Seville at all, as I am from Aragon in the north of Spain, whereas Seville is in the south: they are poles apart. I have to admit I was a little bit lost.

Since it was customary with the confreres with whom I was then living in community, I began working at the local parish, which is very close to our house. I also undertook other activities like retreats, recollections and so on.
At a given point, some young people that I had seen on occasion around the parish came to see me at the house and asked me to join them for a week of meeting and sharing which they organise every summer. At the date they proposed, I was already committed to a work camp with other young people, so I could not go with them. However, I took an interest in finding out who they were and what they do, etc.

They explained that they were in an ‘Equipes Notre Dame’ youth group. They had some relation to the ‘Equipes’ of couples founded in France by Fr. Caffarel in the 1940s, but in their case, they were young people only and independent of the movement for couples. They told me that at that time they were very few in number, (only 3 or 4 ‘Equipes’ in Seville, young people between the ages of 18 and 30). Above all, they explained that the problem they had by not being tied to a parish or a ‘congregation’ was finding priests who would accompany them without trying to control them!

Dance Evening.This struck me forcibly; moreover, I was scandalised. In all the presbyteries, we were hearing laments about youth: young people this, young people that; young people have abandoned their faith and the Church, etc! Here we had groups of youth who wanted it, but who could not find the priests who would be with them heart and soul. How could this happen?

I see this ministry in the context of missionary work. Is it not missionary to go towards those to whom no one else can or wants to go? For this reason, I did not hesitate a second. I told them, ‘I am the least able to accompany you; I am old; I have just spent a whole life in Africa; I do not know anything or have any experience about your life as young Europeans. However, until you find something better, if you need me or want me to, I am ready to help you.’

They took me at my word
Since then, I have been with them. In addition, although it was I who insisted, I reminded them I was already 70! They have not yet sent me packing. According to them, as Missionaries, we are open-minded, understanding, close, accessible and patient – something they do not always find elsewhere.

There is also a Jesuit who joined two years ago accompanying them also. Some of these young people knew him when they were at College. Praise the Lord! The 3 or 4 Equipes with which I began meeting at the start have disappeared, as is normal for youth groups. They finish their studies, marry, and start a profession. I officiated at the marriages and baptised the children of these first Equipe members. Currently, there are about twenty youth Equipes functioning at Seville. Some of these young people have done voluntary work in Africa, Latin America or at Calcutta. Equipes have begun to gather in significant numbers even outside Seville.

Because of my commitment to the young people, I have also begun to accompany several Equipes of couples, the parents of these young people as children. With this and other minor commitments (retreats, talks for lay training), I really don’t have time to become bored!

I received a lot from the youth
What does this commitment to youth bring me? I have just said I don’t have time to become bored. It is not for nothing I say this, as running the risk of a ‘bored old age’ is perhaps to be taken into account. These young people oblige me to come out of my shell, to move, to break my routine and question myself and some of my habits. The fact that young people invest you with their confidence and even their friendship is a gift beyond price. They don’t allow my heart to harden too much. I am extremely grateful to them! They help me, on the one hand, to believe in myself by their trust in me. However, on the other hand, they oblige me to have a degree of humility, since they are not shy to challenge me and put me in question. In some instances, they cannot ever do without you and immediately afterwards they can do without you for weeks on end!

There are times when we have to begin a new chapter without regrets
They also helped me with something which, at least as far as I am concerned, I consider important. Returning from Africa (for whatever reason) we can run the risk of experiencing it with a sense of failure. The risk is of ‘dreaming’ of Africa, living in nostalgia about what we lived and did in Africa, can result in living the rest of our time in a certain gloomy and disillusioned melancholy. As far as I am concerned, this commitment to youth has helped me to become aware that there are times when we have to put a full stop to the chapter we are writing and begin a new one, different from the last, but just as interesting.

I do not regret anything in my 35 years devoted to Africa. With its good times and bad, I am content and take pride in having experienced them. I am grateful to Africa and to the Africans with whom I had the wonderful opportunity to share the greater part of my life and who have influenced it. More than once I have been told, ‘Even if you don’t speak of Africa, we sense that you come from there!’ In addition, I thank these young people (and all the couples and laypeople at the lay school of theology) with whom I am in touch since returning from Africa. They enable me to be reasonably happy here and I feel fulfilled in my vocation as a proclaimer of the Good News of Jesus Christ.

José María Alcober Brenchat M.Afr.

From Petit Echo n° 1011 2010/5