Missionnaires d'Afrique


Baudouin Waterkeyn M.Afr.

RDCongo

Aumônier d’hôpital

J’assume la charge d'aumônier de l'hôpital Sendwe à Lubumbashi. On m’a invité à écrire quelques mots sur la dimension missionnaire d’un aumônier d’hôpital. Heureusement qu’on ne la chiffre pas sur le nombre de baptêmes, ou d’Eucharisties distribuées : je serais à peu près nul. Par contre, si des personnes peuvent être missionnaires en aidant leurs frères et sœurs à se préparer au mieux pour le jugement final, tel que le décrit saint Mathieu au chapitre 25, 24ss :

Blessés et handicapés à l’hôpital Sendwe de Lubumbashi.

“Venez les bénis de mon Père... J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger...”, c’est tous les jours que j’en côtoie.
Notre équipe sert un repas à ceux et celles qui n’ont pas de famille sur place et aux autres, une bouillie, à base de soja, d’huile d’arachide et de farine de maïs : 3 fois par semaine. ‘J’ai eu soif…’ Je me rappelle des grands brûlés, un jour de grève totale de tout le personnel de l’hôpital. Quel regard de reconnaissance quand on leur apportait une bouteille d’eau ! Vous devez savoir qu’il n’y a parfois pas une goutte d’eau dans cet immense hôpital. ‘J’étais un étranger…’ Si sa famille est loin, ou d’un autre pays, il est abandonné.

‘J’étais nu ou presque…’ On n’arrête pas de faire des collectes de vêtements que nous récoltons, à chaque fête, dans une grande caisse placée devant l’autel. ‘J’étais malade…’ Sans commentaire : on ne voit que des malades à l’hôpital ; alors, c’est l’embarras du choix. ‘J’étais en prison…’ On rencontre parfois des malades avec un ou deux soldats pour les garder. Tout cela pour vous dire que depuis que je suis au Congo, depuis 1958, jamais je n’ai eu autant d’occasions d’essayer de vivre cet Évangile le mieux possible.

Fr. Beaudouin at the ordination of Norbert Mwishabongo, August 2009.Le verset dans l’Évangile qui m’aide le mieux et auquel je me raccroche quand j’en ai marre (cela m’arrive : j’ai 78 ans avec pas mal de handicaps... et de prothèses), c’est le verset 40 de ce même chapitre de Mathieu : “En vérité, je vous le déclare, chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits, qui sont mes frères, mes soeurs, c’est à moi (Jésus) que vous l’avez fait”. Je ne vous le cache pas, il faut parfois s’arrêter un peu plus longtemps à la chapelle pour recharger ses batteries, son cœur et sa foi. Les visages de détresse, de supplication sont si nombreux qu’il m’arrive de douter. Ce visage, ces plaies, ces cris de douleur : est-ce vraiment toi, Seigneur ?

Nous sommes heureusement une petite équipe : une sœur, Marie José, avec deux cuisinières qui s’autofinancent en vendant des gaufres ou des galettes, Patrick et Simon qui distribuent des livres, des revues, des bandes dessinées, des jouets, que les malades choisissent eux-mêmes pour quelques jours avant de les échanger pour d’autres. Le bonheur et la joie sont des remèdes parfois plus efficaces que les comprimés. De midi à 14 heures, les infirmier(e)s et les stagiaires peuvent lire dans la chapelle des ouvrages médicaux pour approfondir leur science.

Des béquilles, des engins divers pour se déplacer, des voiturettes permettent à beaucoup de malades handicapés de se transporter, de prendre l’air aussi : le soleil tue les microbes ! Au moment de quitter l’hôpital, les boiteux ou les amputés empruntent souvent ces moyens de déplacement, moyennant une petite caution, avec une lettre dûment signée où ils s’engagent à les rendre en cas de guérison, ou la famille, en cas de décès.

Plus de 1000 voiturettes ont été fournies en 10 ans par les amis du Père Beaudouin.Il y a 4 étages, 6 ascenseurs (tous en panne pendant des mois, d’autres n’ont jamais fonctionné). Depuis 7 ans, je suis aumônier de cet hôpital qui était le second du Congo, avec 1 200 lits. Aujourd’hui, la plupart des lits sont démolis, et il n’y a pas de chaises pour les visiteurs. Ces derniers s’installent parfois à 4 ou 5 personnes sur le lit du malade et, après quelques jours, ces lits sont bons pour la ferraille. Avant d’avoir ma voiturette électrique, il m’est arrivé de m’asseoir sur un lit. Avec mes 115 kilos, prothèses comprises !, c’était la cata… Depuis quelque mois, un ami nous aide à payer l’entretien d’un ascenseur : il monte, il descend..., quand il y a assez de tension. Notre chapelle est ouverte tous les jours de 8 heures à 17 heures. À l’entrée, on peut lire l’inscription “Pour tous”, toute religion confondue. “Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi je vous donnerai le repos” (Mathieu 11, 28).

Tout cela n’aurait jamais été possible sans le dévouement de grands amis : Yvan et son épouse Mady. Amitié qui date des années de guerre (1942-1945) dans l’unité scoute du Chant d’Oiseau, à Bruxelles, là où tous les confrères de la Province belge fêtent chaque année leurs jubilaires. Impossible aussi sans de nombreux bienfaiteurs informés par une lettre familiale et communautaire (nous en sommes à la 19ème : c’est plus que celles de saint Paul !).

Un autre ami, Fernand, a pu créer, grâce à sa compétence sur Internet, un blog : http://perebaudouin.canalblog.com où vous pouvez lire des nouvelles de toutes sortes, et avoir l’occasion de voir quelques photos qui sont comme des invitations à nous aider à soulager un tout petit peu toutes ces souffrances. Nous essayons ainsi de donner une dimension “missionnaire” à ce boulot d’aumônier d’hôpital, que je n’ai pas choisi, mais qui m’a été offert dans un emballage “cadeau”, ce qui n’en fait pas toujours un cadeau ! Depuis 7 ans, je déambule dans ces salles, et je me déplace dans ces couloirs en petite voiture électrique, 4 vitesses, avec klaxon et clignoteurs, pièce unique à Lubumbashi. Certains, étonnés, me demandent comment cela avance ? Je leur réponds que c’est un ange qui me pousse parce qu’un malade a besoin de l’aumônier ! (Je l’appelle ma “papa mobile”)

Le Père Beaudouin avec un ancien patient de l’hôpital de Sendwe.Ces couloirs kilométriques aboutissent toujours à la souffrance et trop souvent à la mort. L’hôpital Sendwe a la plus belle morgue de Lubumbashi et des environs, et deux grands frigos pour une douzaine de cadavres dans le hall d’accueil : ils sont là depuis plus de 3 ans et la Direction ne sait pas où les mettre. Comme “accueil” pour les nouveaux arrivés, il y a mieux, quand même.

Notre grand projet est la création d’une ASBL “Au Bon Samaritain” qui essayera de prolonger notre action humanitaire, de récolter des béquilles, des voiturettes pour handicapés. Nous fêtons cette année la millième voiturette (elles ont été envoyées par nos amis dans trois diocèses du Congo : Kasongo, Kongolo, Lubumbashi). Quel bonheur que de voir rayonner la joie sur le visage d’un jeune handicapé qui reçoit un de ces fauteuils roulants !

Toi, mon frère octogénaire qui me lit, si tu as une voiturette à toi, tu peux la mettre sur ton testament pour qu’elle prolonge ta présence ici au Congo : “Je n’avais plus de jambes et tu m’as donné 4 roues”. Cette démarche est dans la ligne des 4 pattes de l’âne du Bon Samaritain pour pouvoir achever son boulot.

Mes 40 premières années au Congo, je les ai vécues en pleine brousse de Kasongo et de Kongolo. J’étais au milieu d’une jeunesse que j’ai essayé d’animer : c’était la joie, le bonheur. Je vis maintenant au milieu de gens qui souffrent. Cela m’aide à assumer les miennes et me donne surtout beaucoup d’occasions d’essayer, comme Jésus, de diminuer toutes ces souffrances, surtout celles de ceux et celles qui sont seul(e)s. Je peux leur dire : “N’ayez pas peur, nous sommes là, avec vous… Vous aussi avez le droit d’exister, de savoir que vous êtes des enfants de Dieu ; vous aussi avez le droit de connaître la vérité de l’Évangile. L’Amour nous unit.”

Baudouin Waterkeyn M.Afr.


Tiré du Petit Echo N° 1011 2010/5

 


 

Missionaries of Africa


Baudouin Waterkeyn M.Afr.

DR Congo

Hospital Chaplain

I was invited to write a few words on the missionary dimension of the task of a hospital chaplain. Fortunately, it is not assessed on the number of Baptisms or Communions distributed, as I would be about nil. On the other hand, if we can be a missionary by helping our brothers and sisters and ourselves prepare better for the Last Judgement as Matthew describes it in Chapter 25:24ff, ‘Come you blessed of my Father, for I was hungry and you gave me to eat…’, then I frequent it daily.

Injured people and those with disabilities at Sendwe Hospital, Lubumbashi.

Our team provides meals for those men and women who have no family locally, to others a bowl of soup made with soya, peanut oil and maize flour 3 times a week. ‘I was thirsty.’ I remember an unpleasant time during a total strike day for all the hospital personnel. What grateful smiles when we brought patients a bottle of water! You should know that sometimes there is not a drop of water in this immense hospital. ‘I was a stranger.’ If the family is far away or in another country, the patient is forsaken. ‘I was naked, or nearly’. We are continually collecting clothing which we gather at every feastday celebration into a huge case we place in front of the altar. ‘I was sick.’ Enough said: we only see patients in hospital and then we are spoiled for choice. We sometimes come across patients with one or two soldiers guarding them. All this means that since I came to the Congo in 1958, I have never had as many occasions to try and put the Gospel into practice.

Fr. Beaudouin at the ordination of Norbert Mwishabongo, August 2009.The Gospel verse that helps me most and to which I am attached when I am fed up (it can happen to me as I am 78 and have several disabilities and implants) is Matthew 25: 40. ‘I tell you solemnly, in so far as you did this to one of the least of these brothers of mine, you did it to me.’ To be quite frank with you, I sometimes have to stay in the chapel a little bit longer to recharge my batteries, my heart and my faith. Those looks of distress and supplication are so many that on occasion I have doubts. This face, these wounds, those cries of pain, is it really you, Lord?

Fortunately, we are a small team: one Sister, Marie José, with two cooks who pay for themselves by selling waffles or pancakes, Patrick and Simon to give out the books, magazines, comics, toys, which the patients choose themselves for a few days before swapping them for others. Happiness and cheerfulness are sometimes more effective remedies than pills.

Over 1000 wheelchairs were donated in 10 years by the Friends of Fr. Beaudouin.For midday till two o’clock in the afternoon the nursing staff and trainees can read medical books in the chapel to improve their scientific knowledge.
Crutches, various appliances to get around and wheelchairs enable many of the mentally disabled patients to move around and also get some fresh air: sunshine kills germs! On leaving the hospital, the handicapped and amputees often borrow these means of transport for a small deposit, with a duly signed letter that they agree to return them in case of healing, or the family will return them in case of death.

There are four floors, 6 lifts (all out of order for months, others have never worked). I have been chaplain to this hospital for 7 years, the second in the Congo with 200 beds. Today, most of the beds are wrecked and there are no chairs for visitors. They sometimes sit 4 or 5 together on the bed of the patient and after a few days, those beds are fit for the scrap heap. Before receiving my electric wheelchair, I used to sit on a bed. With my 115 kilos, implants included, it was a disaster! Some months ago, one of our friends is helping us to pay for the maintenance of the lift. It goes up and comes down if there is enough electricity in the supply. Our chapel is open daily from 8 till 5. There is a notice at the entrance which reads, ‘FOR ALL’, all religions in all varieties. ‘Come to me, all you who labour and are overburdened, and I will give you rest,’ (Matthew 11: 28).

All this would not have been possible without the dedication of great friends: Yvan and his wife, Mady. This friendship dates from the war years (1942-1945) at the Chant d’Oiseau Scout Unit, Brussels, where every year all the Belgians of the Sector celebrate their jubilarians. It would also be impossible without the many benefactors informed by a family and community letter. (We have reached the 19th, which is more than those of Saint Paul!)

Fernand, another competent friend, was able to create a Blog, thanks to the Internet at http://perebaudouin.canalblog.com, where you can read all sorts of news and see some photos, which are like so many invitations to help us bring a little relief to all these sufferings. We are thus able to bring a missionary dimension to this job of hospital chaplain, which I did not choose, but was offered to me in a ‘gift parcel’, which is not always a present!

For seven years, I have been up and down the wards, getting around the corridors in my little 4-speed buggy with horn and indicators, a unique vehicle at Lubumbashi. Some wonder how it moves. I reply that an angel pushes me because a patient needs the chaplain. I call it my ‘papamobile’.

Fr. Beaudouin with a former patient of Sendwe Hospital.These kilometres of corridors always lead in the end to suffering and very often death. The Sendwe Hospital has the finest mortuary in Lubumbashi and the surrounding area. There are two large refrigerators for a dozen bodies in the entrance hall. They have been there for over three years and the management don’t know where to put them. As a ‘welcome’ sight for newly arrived patients, there are perhaps better scenarios.

Our major project would be to create a ‘Good Samaritan’ ASBL which would try to further our humanitarian action, collect crutches and wheelchairs for people with disabilities. This year, we are celebrating the one thousandth wheelchair. They were sent by our friends in three dioceses of Congo, (Kasongo, Kongolo, Lubumbashi).
If you are an octogenarian and you have a wheelchair, you can put it in your will to prolong your presence here in the Congo. ‘I had no legs and you gave me four wheels’. This measure is in line with the four hooves of the donkey in the Good Samaritan, to bring its job to fulfilment.

I lived my first 40 years in the Congo deep in the rural areas of Kasongo and Kongolo. I was in the midst of youth that I tried to lead. It was a joyful and very happy time. I now live among people who suffer. This helps me to shoulder my own afflictions and above all gives me many opportunities to try, like Jesus, to lessen all these sufferings, especially for patients who are alone. I can tell them, ‘Do not be afraid, we are here with you. You also have the right to life, to know that you are children of God. You also have the right to know the truth of the Gospel.’ Love binds us together.

Baudouin Waterkeyn M.Afr

From Petit Echo n° 1011 2010/5