Pères Blancs
AlgérieJosé Cantal Père Blanc
Justice et Rencontre dans une bibliothèque dAlgérie
Alors que toute lÉglise prépare sa participation au synode « sur la justice » en Afrique, je me suis permis de partager avec vous quelques réflexions sur cet aspect de mon apostolat.
En prenant, en juillet 2005, la direction de la bibliothèque biomédicale dOran, jai trouvé une institution parfaitement organisée, financièrement solide et avec une excellente réputation. 2 000 abonnés du milieu biomédical (médecine, pharmacie, paramédical, chirurgie dentaire et biologie) sont inscrits dans « la bibliothèque des Pères », comme ils disent. A des degrés divers, tous les membres de la communauté, stagiaires et prêtres, prennent une part active dans cette activité. Depuis deux ans, les Frères Maristes et les Filles du Cur Immaculé de Marie (Mali) collaborent avec nous : pérenniser lavenir de notre centre en le rendant « inter-congrégationnel » est une manière de travailler loyalement avec le diocèse dOran.
Pour faire de notre bibliothèque un moyen de rencontre, jai essayé de connaître par leur prénom le plus grand nombre possible dabonnés. Faire sortir quelquun de la masse, de lanonymat, est un moyen de pouvoir rencontrer cette personne concrètement, avec sa personnalité, ses préférences, ses aspirations professionnelles, etc. À ce jour, je connais quelques 300 personnes par leur nom et pratiquement tous les abonnés de visu.
Jai aussi maintenu la tradition de notre bibliothèque : pas de piston, pas de faveurs, pas de favoritisme pour les inscriptions. En effet, nous sommes victimes de notre succès et chaque année des quotas limitent laccès à nos murs. Se présenter comme « ami des Pères et des Surs », « doyen de la faculté de », « fille de » ne vous donne pas droit à linscription. Dabord, parce que cette façon de faire est contraire à la morale élémentaire et quelle est assimilable au népotisme et au trafic dinfluences : deux fléaux en Afrique. Ensuite, parce quelle renforce lidée que le droit et la justice nexistent nulle part : il faut connaître quelquun pour obtenir quelque chose ! Aussi parce que nous souhaitons donner lexemple que les choses peuvent se passer « autrement » : montrer que les grands ne sont pas au-dessus des gens simples contribue à créer des attitudes de justice et de respect parmi ceux qui seront un jour les cadres du système de santé. Et si jamais il mest arrivé de faire « une exception », cela a toujours été en faveur du faible, que la Bible et le Coran présentent sous les noms de « la veuve, lorphelin et létranger ».
Une autre manière de pratiquer la rencontre et dexpliciter nos choix consiste à expliquer, mille et une fois, le règlement. A cette occasion, je découvre que beaucoup de nos abonnés venant des milieux humbles ne maîtrisent pas le français : je dois alors mexprimer en arabe et essayer de faire passer le message : « Nous avons des quotas car le nombre de nos ouvrages est également limité. Prendre plus de monde, en fait, rend la bibliographie moins disponible », « Si jaccepte de vous prendre, jaurai menti à tous ceux qui sont venus avant vous », « Je ne peux pas vous autoriser à venir travailler si vous nêtes pas inscrit, car la chaise et la table que vous utiliseriez, les ouvrages que vous consulteriez, le temps que le photocopieur vous consacrerait, etc., tout cela ne serait plus à la disposition des abonnés. »
Limprovisation est contraire à la justice ! Annoncer bien à lavance la fermeture du centre pour raison de congés, ainsi que les activités, les changements dans le règlement, aide les gens à être rigoureux, responsables, organisés. Ceux qui nous fréquentent participent également à la vie universitaire, syndicale, associative, culturelle. Acquérir lhabitude de programmer son temps et ses engagements avec les autres rend la vie plus belle.
Les salles de travail de notre bibliothèque sont ouvertes, sans surveillance, de 8h30 à 14h et de 18h à 21h. Nous insistons beaucoup sur le fait que les abonnés sont eux-mêmes responsables de louverture de la porte, du silence, de la propreté, de lambiance de travail. Non seulement ils sont responsables, ils sont les seuls bénéficiaires car, je leur dit souvent, « jai déjà mes diplômes ; si vous narrivez pas à étudier, cest vous qui êtes perdants. Vous êtes adultes : on ne va pas jouer au chat et à la souris pour que vous gardiez le silence ». En général, ça se passe très bien. Le travail pour la justice suppose aussi que lon fasse confiance, que lon donne des responsabilités.
Je nai jamais caché le fait que nous sommes une institution dÉglise : soit en présentant mes confrères aux visiteurs, soit en plaçant un portrait de feu Mgr Pierre Claverie dans le hall dentrée, soit en disant pourquoi lun de nous sabsente chaque jour à 17h : « Je vais dire la messe chez les Petites Surs des Pauvres et je vous retrouve après. » Quelques abonnés quittent parfois la bibliothèque en même temps que moi et on se sépare au carrefour : eux vont à la mosquée et moi chez les Petites Surs.Nest-ce pas cela la rencontre dans la différence ?!
Notre souci communautaire pour les couches modestes de la société nous a poussés à intégrer dans la bibliothèque non seulement les étudiants en médecine, mais également, et en nombre grandissant, dautres filières plus modestes : chirurgie dentaire, pharmacie et biologie.
Je reste à mon bureau, après les heures « officielles » douverture, afin dêtre disponible pour ceux qui voudraient me rencontrer. Il peut sagir de questions morales ou sentimentales, de soucis de famille ou de blocages académiques, de questions personnelles ou spirituelles. Beaucoup de confidences sont livrées : les gens nous font confiance. La rencontre, ce nest pas seulement moi qui fais un pas, elle suppose que lautre veuille en faire un aussi. Être patient et généreux avec le temps facilite la rencontre.
Depuis 4 ans, nous organisons, aidés par un comité de jeunes Algériens, des conférences-débats sur des sujets bioéthiques : avoir un enfant handicapé, le suicide, lavortement, la vie du séropositif, violence conjugale, islam et sexualité, etc. Nous sommes la seule institution de la ville (1 million dhabitants !) qui offre un cycle régulier et un espace de débat sur des questions de ce genre, où il est nécessaire de se laisser interpeller par les points de vues des autres. Nous ne cherchons pas à défendre telle ou telle idée, encore moins à miner la société musulmane qui nous accueille, dautant plus que ce sont les Algériens musulmans qui animent ces rencontres. Notre seul but est daider à faire réfléchir sur les enjeux humains ceux qui auront à prendre des décisions déterminantes pour lavenir et la dignité des personnes.
Les gens viennent nombreux et la presse se fait souvent lécho de nos activités. On peut conclure quils apprécient ce que les « chrétiens » leur proposent.
Le choix de la bibliographie est aussi un lieu où sexerce le «souci de la justice» : notre bibliothèque possède un rayon consacré à la déontologie, la bioéthique, et il nous semble tout à fait pertinent de proposer à nos usagers (parmi eux des enseignants) les moyens de développer une réflexion personnelle et rigoureuse sur des sujets où la dignité des malades et de la société est en jeu. Ils peuvent trouver « chez les Pères » des ouvrages qui traitent des abus sexuels commis sur des mineurs, de la manière de faire face aux échecs thérapeutiques, ou qui portent un regard critique sur lindustrie pharmaceutique, sur le travail en équipe, sur les enjeux écologiques.
La bibliothèque biomédicale nest pas un lieu fermé, déconnecté de la réalité algérienne. Bien au contraire : cinq filières universitaires et 18 nationalités se côtoient dans nos murs. Que lÉglise dAfrique puisse proposer des lieux concrets pour vivre sa mission en communion avec les croyants de lislam est, simplement, une bonne nouvelle !
José Cantal
Découvrir lautre,
vivre avec lautre,
entendre lautre,
se laisser façonner par lautre,
cela ne veut pas dire perdre son identité,
rejeter ses valeurs,
cela veut dire concevoir une humanité plurielle, non exclusive.
(Texte de Pierre Claverie placé en août 2006 dans le hall dentrée de la bibliothèque biomédicale dOran, à loccasion du dixième anniversaire de son assassinat.)
Tiré du Petit Echo N° 1004 2009/8
White Fathers
Algeria
José Cantal
Justice and Encounter
in a library in Algeria
While the whole Church is preparing to take part in the Synod on justice in Africa, I take this opportunity to share some thoughts on this aspect of my apostolate with you.
In July 2005, when I took over the running of the biomedical library in Oran, I found it a perfectly organised institution, financially sound and with an excellent reputation. 2,000 members from biomedical circles, (medicine, pharmacy, paramedical, dental surgery and biology) are registered in the Fathers library, as it is called. At varying degrees, all the community members, stagiares and priests take an active part in this concern. The Marist Brothers and the Daughter of the Immaculate Heart of Mary (Mali) work together with us. Perpetuating our centre into the future by making it inter-Congregational is a way of working in loyalty with the diocese of Oran.
In order to make our library a means of encounter, I tried to learn the first names of the greatest number of registered members. Distinguishing someone from the anonymous mass is a means of possible encounter with that person in practice, with his or her personality, preferences, professional aspirations, etc. To date, I know some 300 people by name and practically all the registered members by sight. I also maintained the tradition in our library of avoiding cronyism, doing favours or cultivating favourites for the registrations. Indeed, we are the victims of our own success and every year the quotas are so high it limits access to our shelves. Introductions such as a friend of the Fathers and Sisters , Dean of the Faculty of , daughter of will not give you a right to registration.
Firstly, because this way of doing is contrary to basic morality and is akin to nepotism and wheeler-dealing: the prevailing scourge of Africa. Another reason is that it reinforces the idea that rights and justice do not exist anywhere: it is who you know that counts in order to get something! In addition, we seek to give the example that things can happen differently. Demonstrating that the powerful are not above the ordinary people contributes to creating attitudes of justice and respect among those who one day will be executives in the health administration. If ever I have made an exception, it has always been in favour of the defenceless, listed in the Bible and Koran as the widow, the orphan, the outsider. A further way of practicing encounter and refining our choices consists in explaining our regulations, a thousand and one times.
On that occasion, I discover that many of our registered members coming from modest backgrounds have no great command of French. I then turn to Arabic and try to get the message across that we have quotas because the number of titles we have is also limited. Taking in more people in fact makes the bibliography less available. If I agree to take you in, I will have lied to all those who came before you. I cannot allow you to come and work if you are not registered, because the table and chair you will use, the books you will consult, the time you will spend at the photocopier, etc., all this would no longer be available to those who are registered.
Improvisation is contrary to justice!
Improvisation is contrary to justice! Announcing the closure of the Centre for holidays, as well as posting activities and changes to regulations well in advance helps the people to be thorough, responsible and organised. Those who frequent the premises also take part in university, trade union, associative and cultural life activities. Acquiring the habit of programming ones time and commitments with others makes life more pleasant. The reading rooms of our library are open, without supervision, from 8.30-14.00 and from 18.00-21.00. We insist a great deal on the members being responsible for opening the door, the silence, the cleanliness and the work atmosphere. Not only are they responsible, they are the sole beneficiaries; as I often tell them, I already have my diplomas; if you dont manage to study, then you are the losers. You are adults; we are not going to play a cat-and-mouse game for you to be quiet. In general, it works out very well. Working for justice also presupposes that we trust, and allot responsibilities.
I have not tried to hide that we are a Church institution, by introducing my confreres to visitors, or putting up a portrait of the late Bishop Pierre Claverie in the entrance hall, or in saying why one of us is absent every day at 17.00: I am going to celebrate Mass at the Little Sisters of the Poor and I will see you later. Some members sometimes leave the library at the same time as I do and we go in different directions at the crossroads: they go to the mosque, and I to the Little Sisters. It is encounter in diversity!
Our community concern for the humbler strata of society compelled us to integrate into the library not only students in medicine, but also, and in increasing numbers, other more modest ranks: dental surgery, pharmacy and biology.
I remain in my office after the official closing time to be available for those who wish to meet with me. It could be issues about morals or feelings, family concerns or academic block, personal or spiritual questions. We receive many confidences in this way; people trust us. Encounter is not only one-way; it presupposes that the other person wants to take a step forward also. Being patient and generous with ones time facilitates encounter.
For four years, with the help of a committee of young Algerians, we have organised conference-debates on bioethics: living with a handicapped child; suicide, abortion, living with HIV, violence in marriage, Islam and sexuality, etc. We are the only institution in the town of one million inhabitants to offer a regular series and premises for debates on issues of this kind, where we need to allow ourselves to be challenged by other peoples points of view. We are not out to defend one or other idea, or even less to undermine the Muslim society that welcomes us, all the more since Algerian Muslims conduct these meetings. Our sole aim is to help those who are going to determine decisions for the future and the dignity of others to think through the stakes at risk for humanity.The people attend in great numbers and the Press often reports on our activities.
We can conclude that they appreciate what the Christians propose to them.
The selection of the bibliography is also where concern for justice is exercised. Our library has a shelf reserved to deontology, bioethics, and it seems to us quite relevant to propose to our users (some of whom are teachers) the means to develop a personal and thorough reflection on topics where the dignity of the sick and of society is at risk. At the Fathers, they can find books that deal with the sexual abuse of minors, ways of dealing with setbacks in therapy, a critical view of the pharmaceutical industry, teamwork, and ecological hazards.
The biomedical library is not a closed world, disconnected from Algerian life; rather the contrary: five university grades and 18 nationalities meet under our roof. That the Church in Africa can propose specific premises to live its mission in communion with followers of Islam is quite simply Good News!
José Cantal
Discovering another,
Living with another,
Listening to another,
Allowing oneself to be shaped by another,
Does not mean losing ones identity,
Or forsaking ones values;
It means conceiving a pluralistic
non-exclusive humanity.(Text from Pierre Claverie placed in the entrance hall of the Biomedical Library, Oran, in August 2006, the tenth anniversary of his assassination.)
From Petit Echo n° 1004 2009/8