DIOCESE DE LAGHOUAT - GHARDAIA .
BILLET MENSUEL.
Juin 2011

Ghardaïa

Bien chers amis,

Midelt. Beaucoup d'entre vous ont entendu parler du petit monastère « « Notre-Dame de l’Atlas »,  », relais de Tibhirine sorti de l'ombre depuis l'assassinat de ses 7 frères moines, et remis en pleine lumière par le film « Des hommes et des dieux » de Xavier Beauvois. Il m'a été donné, suite à une retraite animée au Maroc, de revenir à Midelt. Lorsque l'on parle de monastère, s'agitent dans les esprits des images d'austérité, de fermeture, de clôture à l'abri des regards. Il faut aussi une présence numérique minimum qui permette à la communauté de partager les tâches de la prière et du travail. « Ora et labora. Prie et travaille » en est la devise. La communauté de Midelt défraie les bons usages par son ouverture à l'environnement humain et religieux, sa proximité avec la population environnante, mais surtout par sa fragilité et sa précarité extrêmes. Cette fragilité est criante : trois moines ! Et sur les trois, ils ne sont que deux actuellement à avoir fait voeu de stabilité ! Cette constatation m'a fortement touché. Les aurait-on oubliés ? L'Ordre Cistercien compte actuellement près de 3000 moines.

Une rencontre régionale de l'Ordre prévue à Midelt a été transférée ailleurs : depuis l'attentat de Marrakech, le Maroc aussi fait peur ! Le frère Christian me partageait souvent sa conviction de la nécessité incontournable d'une présence monastique en pays musulman, présence qui a toujours été reconnue depuis les débuts de l'Islam. Le Coran le dit : « Tu constateras que les hommes les plus proches des croyants par l'amitié sont ceux qui disent "Oui, nous sommes chrétiens" parce qu'on trouve parmi eux des prêtres et des moines qui ne s'enflent pas d’orgueil » (Coran. V, 82).

Cette précarité et cette fragilité ne sont-elles pas à accueillir comme un beau mais très rude défi évangélique ? « Sois sans crainte, petit troupeau car il a plu à votre Père de vous donner le Royaume » (Lc 12, 32) disait Jésus. En tout cas, je me suis senti très proche de ces moines de l'Atlas marocain, justement en ces temps difficiles pour l'Eglise d'Algérie de renouveler ses permanents. Ce n'est pas ici à cause des réticences des Congrégations contactées : beaucoup comprennent l'enjeu capital de cette présence et désirent nous rejoindre. Ils trouvent importante pour l'avenir la convivialité avec nos frères et soeurs de l'Islam. Je l'ai déjà exprimé : obtenir des visas est un véritable labyrinthe qui absorbe beaucoup d’énergie ! Malheureusement, cette difficulté ne fait qu'augmenter la méfiance à l'égard du pays ! Pourtant, il faut le redire, tout dialogue avec nos partenaires musulmans, qu'il soit d'ordre sociologique, culturel ou religieux, ne peut se faire que sur le socle solide de la convivialité, d'un « vivre ensemble », école d'une vraie connaissance mutuelle.

Suite au trouble causé par le fameux « Discours de Ratisbonne » de Benoît XVI (le 12 septembre 2006), Mustapha Chérif, philosophe musulman algérien de renom, a, sur sa demande, été reçu par le Saint Père dès le 11 novembre 2006. Il vient de relire cet événement inédit dans : « Rencontre avec le Pape. L'Islam et le dialogue interreligieux » (Ed. Barzakh. Alger). Il y énonce plusieurs niveaux dans le dialogue, et je me contenterai de celui-ci : « le premier est celui de l'interconnaissance liée à la nécessité de connaître et de reconnaître l'autre et de se faire connaître et reconnaître, pour être digne du projet de Dieu. Il s’agit de découverte et de reconnaissance réciproques. Découvrir réellement l'autre, ses valeurs, ses conceptions, sa spiritualité, c'est faire tomber les préjugés et l'ignorance en vue d’accepter l'altérité » (p. 184). Notre présence et nos engagements n'ont d'autre but prioritaire que celui-là ! Et cela ne se fait pas par internet !

+ Claude, votre frère évêque.

nota: les liens internet sont de la rédaction du site ADS

 


Nouvelles… Pour rester proches

* Le P. Denys Pillet est entrain de faire ses adieux à Ouargla qu’il va quitter le 16 juin et il s’envolera d’Alger pour la France le 27 après avoir partagé la vie de cette population pendant 33 ans. Il dit avoir de plus en plus conscience de son patrimoine, de sa dignité et des ses responsabilités et la quitter matériellement. « Elle ne me quitte pas : elle est trop dans mon cœur et dans ma prière » a-t-il écrit récemment. Nous avons rendu grâce avec lui pour sa vie donnée à cette terre d’Algérie en clôture de notre assemblée diocésaine le mois dernier et nous lui souhaitons « Bon vent ! ».

 

Odette Viguier* Odette Viguier vient de passer trois semaines à Ghardaïa. Après son départ précipité en décembre dernier, elle est venue faire ses adieux à ses nombreux amis d’ici, renonçant à aller jusqu’à El Meniaa mais certains sont venus de là-bas pour la saluer ! Nous avons été témoins de la joie de ces retrouvailles. Pour elle aussi ce bout de Sahara où elle a vécu tant d’années reste dans son cœur. Devant l’insistance de ses amis, elle pense à revenir en visite, inch Allah.

* Le Noviciat des Petites Sœurs de Jésus vient de quitter Beni Abbès, la canicule devenant trop forte. Nous avons eu beaucoup de joie à voir ce petit groupe accueilli dans notre Diocèse, sous la responsabilité de Pte Sr Henia. Nous espérons de nouveau l’accueillir parmi nous, ainsi que quelques membres du petit groupe. Nourrissons-nous de cette espérance !

* Notre évêque est allé au Maroc pour une quinzaine de jours animer une retraite pour les Petites Sœurs de Jésus et les Sœurs Franciscaines. Il a pu faire connaissance avec Sr Mercedes, future Provinciale des Sœurs Franciscaines de Marie, arrachée comme Sœur Ludi au petit village près de Midelt. Il a pu visiter le monastère de Toumliline où a été tourné le film « Des hommes et des dieux ». L’un de ses amis bénédictins avait vécu dans ce monastère maintenant fermé. C’est ainsi qu’il a pu aussi passer trois jours au monastère de Midelt.

Comme prévu, il va animer à la fin du mois une retraite à Ben Smen avec comme thème « Jésus, l’Homme de la rencontre », à partir des récits de l’Evangile de Jean. Cette retraite, destinée d’abord aux membres du Diocèse, accueillera aussi quelques autres retraitantes.

* Le Fr. Michel Bousson nous a quittés le 25 mai à Pau. Voici le message reçu du Fr. Paul François, Régional des Petits Frères de Jésus : « Il se sentait très fatigué depuis quelques mois, mais ne savait pas vraiment ce dont il souffrait ;… on a diagnostiqué un cancer généralisé… Avec les médecins de la clinique, Michel a décidé de ne pas demander de traitement lourd mais de se limiter aux soins palliatifs. Je l'ai vu une journée, il était bien conscient de son état et le vivait dans la paix et la confiance. On ne s'attendait tout de même pas à ce qu'il soit emporté si vite. Les obsèques ont eu lieu à Billère le samedi 28, avec une participation active des résidents de la maison des Petites Sœurs des pauvres, de sa famille (il avait encore de nombreux frères et sœurs), des membres de la fraternité de St François avec lesquels il aimait partager ces dernières années, et des Petits Frères de Toulouse et de Lannemezan. Je représentais l'Afrique du nord avec Alain Raillard et Riquet Voillaume. Il a été ensuite inhumé à Lannemezan. Michel avait 83 ans, il a vécu au Hoggar de 1962 jusqu'en 2006. »

* Nous avons également appris le décès du frère aîné de Mgr Bader, archevêque d’Alger. Il avait déjà été éprouvé par la mort subite d’un autre frère en décembre dernier. Il a pu aller en Jordanie pour son inhumation le 30 mai. Nos prières l’accompagnent lui et les siens.

* C’est l’heure aussi des premiers départs en congé, nous souhaitons que ce temps soit pour chacun un bon temps de repos, riche aussi de rencontres et de ressourcement.

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Calendrier de Mgr Rault pour les mois de juin & juillet 2011

A Ghardaïa, Bureau Caritas, Conseil élargi , Retraite à Alger, puis séjour en France (démarches, rencontres, ADS) conférences... et congés avant retour sur le Sahara en août

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Annexe au billet de juin

Quelques mots sur l’Assemblée diocésaine

Je vous propose non pas un compte-rendu exhaustif mais juste un aperçu vu de ma petite fenêtre de secrétaire, nouvelle arrivante, à la demande de son évêque…

Cette assemblée s’est tenue du 5 mai au soir au 9 au matin, c’est-à-dire durant trois journées bien pleines.

Sa première raison d’être, c’est de nous retrouver, venant des quatre coins de notre immense diocèse en dépit ou à cause des distances, parfois si éprouvantes ; avec certains, c’est la seule occasion de l’année pour que nos chemins se croisent. Un temps « pour renforcer les liens de communion qui nous tiennent les uns aux autres en un seul Corps » selon les mots de notre évêque dans son invitation à cette assemblée. Les membres d’un même corps ne peuvent vivre en autonomie. L’œil ne peut dire à la main ‘je n’ai pas besoin de toi’, ni la tête aux pieds ‘je n’ai pas besoin de vous’. Certaines de nos communautés sont si minuscules et si éloignées les unes des autres que de se retrouver ensemble, environ soixante-dix participants, c’est signifier le besoin que nous avons les uns des autres, c’est rendre visible l’unité vers laquelle nous tendons, dans notre si grande diversité.

La dimension « retrouvailles » et la convivialité ont toute leur place pour le partage : les pauses, les repas et les soirées donnent l’occasion de bavardages, d’échanges, de détente… et même de séance chez le coiffeur, plutôt la coiffeuse ! De la soirée festive finale, je retiens, tout particulièrement, deux sketchs. « L’art d’enseigner le français de Denys Pillet » a été mis en chanson et joué par Cécile Mignot car Denys nous quitte pour rejoindre la France après toute une vie donnée à ce pays. L’histoire de Cendrillon m’a aussi beaucoup plu, avec des actrices et un prince charmant qui nous ont fait bien rire. Quelle créativité !

Nous avons bien sûr pris le temps de la réflexion commune ! Nous avons commencé par porter notre regard sur l’actualité de l’Algérie, dans le contexte géopolitique si bouleversé depuis le début de l’année : un intervenant du pays, dans une relecture subjective sur la situation, nous en a dressé un tableau sans concessions. Il est parti du discours du président Bouteflika à la télévision le 15 avril, « destiné beaucoup plus à l’image extérieure qu’à l’opinion publique nationale ». Il nous a décrit une jeunesse sans repères solides, dans une société en souffrance, dénonçant l’assistanat comme étant un palliatif, sans pour autant jeter le voile sur les responsables du pays. Il ne pense pas que la vague de contestation environnante va avoir un fort impact ici, parce que le pays continue de panser les plaies de la décennie noire. Peut-être lui a-t-il manqué de temps pour tracer quelques signes d’espérance dans ce sombre tableau ?

C’est dans ce contexte-là que notre petite Eglise cherche à témoigner de Celui qui la fait vivre et qui fonde cette espérance.

Notre réflexion s’est alors faite dans deux directions :

Le premier axe, plus spécifique, correspondait au thème choisi pour cette année, « Hospitalité et compassion ». Une après-midi où des moyens d’expression variés nous ont permis d’approcher ce que vivaient les différentes communautés du diocèse sur ces registres : me viennent en premier à l’esprit de belles photos, commentées par Clément, qui nous ont fait partager le rassemblement annuel des étudiants béninois. Il s’est tenu, cette année, à Ouargla ; l’hospitalité en actes de la communauté chrétienne de Ouargla et aussi de plusieurs algériens ont rendu possible leur accueil à la cité universitaire et il leur a été offert un couscous qu’ils ne sont pas prêts d’oublier ! Je retiens particulièrement aussi les témoignages de Marek et de Lydie concernant les migrants à Tamanrasset, comment l’un et l’autre vivent une compassion aux mains nues ; migrants dont je découvre les conditions de vie, de survie devrais-je dire.

Nous avons ensuite essayé de percevoir ce que sont l’hospitalité et la compassion en Islam. C’est un historien musulman de Ghardaïa (plus précisément d’El Atteuf) qui nous a fait un exposé fort intéressant même s’il nous a quelque peu déroutés dans sa présentation et dans sa forme. Il a commencé en nous disant que si l’hospitalité et la compassion sont « deux termes que la rationalité chrétienne a érigés en notions à part entière, le Coran incite aussi à la générosité et à l’altruisme ». Et il a choisi, je le cite, de

* nous parler du cheminement vers Dieu en Islam, en citant des références coraniques, à travers le vécu de Moussa dans son vouloir faire du bien. Un vouloir qui s’est avéré insuffisant, imparfait, tant qu’il ne s’était pas conformé à Sa volonté.

* citer quelques aspects du vécu musulman au Mzab pour mieux apprécier ce vécu dans ses limites humaines.

Vous avouerai-je que mon ignorance est telle qu’il m’a fallu du temps pour me rendre compte que Moussa c’était notre Moïse ! Voilà une belle invitation pour moi à aller découvrir cette sourate 28 qu’il nous a commentée.

Quant aux coutumes du Mzab dont il nous a parlé, ce fut pour moi une plongée dans un univers encore bien inconnu. C’est le terme de bienfaisance qu’il a employé. Il nous a montré comment par la donation instituée (la tnuba en amazigh mozabite), aux règles très précises, cette bienfaisance n’était pas la panacée des riches mais faisait des pauvres aussi des bienfaiteurs. Il nous a donné aussi des exemples de donation libre, de bienfaisance à l’initiative d’une personne, et qui ont profité à toute la communauté. Belle leçon de vivre ensemble.

Finalement, Jean Toussaint a relu, dans un brillant exposé, notre réflexion de l’année, sur ces thèmes.

Il a résumé notre parcours sur l’hospitalité dans le Premier Testament, dans la vie de Jésus et dans la première Eglise par trois de ses aspects : la réciprocité, la liberté et celui de l’étranger. L’hospitalité fait se rencontrer des étrangers, ce n’est pas seulement recevoir ses amis. Mais peut-être que la meilleure image de l’hospitalité c’est la rencontre de Marie avec Elisabeth dans l’épisode de la Visitation.

Sur la compassion que nous avions beaucoup moins abordée au cours de nos rencontres, il est parti de la question lancinante du mal et de la souffrance, insistant sur le cri de Job puis il nous a montré comment l’enseignement et la pratique de Jésus en faisait un maître de compassion, soulignant son frémissement devant la souffrance et son tact à l’égard des souffrants.

Il a terminé en articulant ces deux thèmes comme étant deux facettes de cet amour à la Jésus, l’agape. Des références bibliques auxquelles retourner comme on va boire à la source.


Notre deuxième axe de réflexion a porté sur notre existence comme Eglise diocésaine. Notre évêque, pour la situer, a insisté sur ses identités multiples : du Maghreb, elle est en lien avec les Eglises du proche et du Moyen Orient mais aussi avec celle de l’Europe, particulièrement la France ; sur ses richesses et sa grande fragilité : une centaine de chrétiens au milieu de quatre millions de musulmans, des communautés qui ferment et d’autres qu’on essaie d’ouvrir. Dans ce diocèse atypique, notre diversité qui est une grâce est aussi un défi pour vivre la communion.

Dans le projet évangélique diocésain, il la caractérise comme une Eglise du témoignage, par la qualité d’être et d’amour, une Eglise en dialogue avec les musulmans, une Eglise passerelle, celle de la rencontre entre les cultures, les pays et les générations, une Eglise de la présence et du travail humain. La mise en œuvre se fait dans les trois champs que sont la contemplation, la ‘caritas’ et la culture.

Ces trois champs ont été ensuite développés et discutés. En carrefours, nous avons cherché ‘comment concrètement les mettre en œuvre au cours de l’année à venir, comment, avec réalisme, renouveler et réinventer nos engagements dans ce monde qui bouge, personnellement et en communauté d’Eglise’. Je retiens surtout le témoignage de Ventura sur la contemplation, une interpellation forte pour moi : la contemplation est ad intra et il nous faut la soigner car sinon nous risquons de vivre toujours à l’extérieur. N’oublions pas que lorsque Jésus appelle ses disciples, c’est d’abord pour être avec lui, l’envoi en mission est second. Sans cet ‘être avec Lui’ notre petite Eglise ne peut faire signe.

Je terminerai par quelques mots sur les temps de prière et de célébration de l’Eucharistie préparés par les uns et les autres qui ont été pour moi comme pour beaucoup des temps forts. C’est l’eucharistie du premier soir qui m’a le plus marquée, avec la procession des offrandes où chaque communauté a porté un symbole de la compassion ou de l’hospitalité qu’elle vit au quotidien, et le geste de communion où nous nous sommes tous attendus pour communier ensemble.

Une belle et tonifiante assemblée comme l’écrivait notre évêque dans son bulletin du mois dernier…

Anne


Pour plus :

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