LES CAHIERS JUSTICE ET PAIX
Mars 2007 - N°2

 

SOMMAIRE

Editorial
Le saviez vous ?
" Les enfants mendient pour pouvoir manger à leur faim… "
" Ces enfants qui ont perdu l'innocence de l'enfance dans leur regard… "
" Transformer les écoles coraniques en médersas… "
De l'école coranique… à la rue……
Déclaration des Droits de l'enfant (ONU)
Pour aller plus loin comme Missionnaire…

Éditorial : Comprendre…

Nous les croisons, avec leur petite boîte de conserve aux feux rouges, ou bien blottis les uns contre les autres, couchés sous les étals des grands marchés de nos villes, sales, couverts de plaies, habillés de loques : ces sont les enfants de la rue.

Le phénomène semble s'être démul-tiplié au cours des 20 dernières années, pour prendre une ampleur inquiétante. D'où viennent ces enfants ? où sont leurs parents ? comment en sont-ils arrivés là ? Que recouvre cette terrible réalité de la ville Africaine moderne ? Comment fonctionne ce monde des enfants de la rue, et que pouvons nous faire, comme missionnaires ?

Après un premier cahier en Avril 2006 consacré aux problèmes de l'immigration, ce deuxième cahier Justice et Paix ouvre le dossier des enfants de la rue. Devant ce problème immense, tant par son ampleur comme par sa gravité, nous missionnaires nous sentons d'autant plus impuissants, que nous ne savons rien ou presque de ce monde de la rue, de cette cruelle réalité juste là, sous nos yeux.

A partir de rencontres avec des acteurs sur le terrain, et de documents fondamentaux (Unicef et ONU), l'atelier Justice et Paix voudrait donner ici quelques éléments pour nous introduire dans ce monde des enfants de la rue. Ce Cahier N° 2 cherchera à comprendre mieux qui sont ces gamins qui vivent une enfance si dure, et pourquoi. Il sera suivi d'un Cahier N° 3 qui essayera de voir comment agir : de petites actions son menées ici et là, et nous souhaitons qu'elles portent du fruit. Nous donnerons la parole à ceux qui font quelque chose pour ces enfants.

Peut-être serons nous aussi un jour acteur d'un monde meilleur pour ces gamins ? Ou à tout le moins, le regard que nous posons sur eux peut-il changer ?

L'atelier Justice et Paix.


 

Le saviez-vous ?

On distingue trois classes d'enfants de la rue:
1- Les élèves coraniques : ils étudient et mendient à des heures bien précises.

2- les " mendiants de la boîte " : eux mendient pour leurs parents qui sont pauvres ; ils mendient à toute heure de la journée mais ils rentrent chez eux le soir.

3- les enfants de la rue : ils n'ont aucun parent ni aucun référent ; ils vivent en gangs avec un ou plusieurs chefs. On les trouve qui dorment dans les marchés.

Cette dernière catégorie est bien sûr la plus misérable. Il peut s'agir par exemple d'enfants placés chez un marabout et qui ont fui, à cause de mauvais traitements : ils n'osent plus rentrer chez leurs parents. Ou d'enfants d'une veuve remariée dont le nouvel époux maltraitait les enfants au point que ceux-ci ont fui.

Un indice peut donc aider à distinguer entre ces trois classes d'enfants : regarder l'heure à laquelle ils mendient. Voici l'horaire normal d'une école coranique :

5h30- 7h : mendicité
7h-10h : étude coranique
10h-midi : travail pour le maître
Midi-14h : mendicité
14h-17h : étude coranique
17h-19h : travaux domestiques
19h-20h : mendicité

En principe il n'y pas d'étude les jeudis et vendredi. Les enfants des écoles coraniques mendient à heures fixes : un enfant qui mendie de nuit, par exemple, appartient certainement au troisième groupe.



" Les enfants mendient
pour pouvoir manger à leur faim… "

Un entretien avec Monsieur Hamadou Tolo, coordinateur de l'ONG Mali-Enjeu sur les écoles coraniques au Mali.

Quelle est la différence entre une école coranique et une medersa?
Une medersa est plus structurée, un peu comme une école publique avec un programme de matières profanes et l'enseignement du Coran; les élèves la plupart du temps sont hébergés chez les parents. Ces écoles sont affiliées au Ministère de l'Education de base.
Une école coranique n'enseigne que le Coran ; l'enfant est tout a fait dépendant de son maître (marabout). Si l'enfant est confié au maître, celui-ci a droit de vie et de mort sur lui.

A Bamako nous avons fait une étude sur les E.C. (Ecoles Coraniques) en 1998 et avons recensé 134 écoles coraniques dans les 6 communes. L'introduction des E.C. remonte à la pénétration de l'Islam, et se sont fortement développés avec l'augmentation de la population de Bamako, venant de partout au Mali. La conversion à l'Islam implique nécessairement l'apprentissage d'un certain nombre de versets, de sourates, et d'actes religieux. L'ouverture de ces écoles est à l'initiative propre des maîtres. A Bamako 60 % des maîtres sont Peuhl, Soninké et Songhoy. Ils sont aussi chefs de famille nombreuse. Les élèves coraniques sont généralement accueillis dans des familles. L'enseignement coranique était un devoir de piété qui n'occasionnait pas systématiquement une rémunération. Aujourd'hui, à Bamako, 63 % des maîtres sont rémunérés par la " scolarité " des élèves, par des dons en nature et par la solidarité.

Parlez- nous des élèves. Nous voyons beaucoup de mendicités dans les rues de nos villes, surtout des talibes (garibouts ). Qu'en pensez-vous ?

Les conditions de vie de ces enfants sont difficiles. D'après l'enquête, 26% des élèves se nourrissent quotidiennement des produits de la mendicité et 28 % occasionnellement. La mendicité est liée à la tradition, et permise dans le Coran. Les enfants mendient pour pouvoir manger à leur faim ; et puis il faut de l'argent pour payer les cotisations, les habits, les chaussures, du matériel didactique et pour se soigner. En général, ils mendient après les cours, entre 10h et 12 H le soir entre 17h et 18 H, et la nuit entre 21h et 22h.

Au delà de 14 ans il n'y a plus de mendiants, car alors ils ont honte. Les grands vivent de ce qu'apportent les petits. Les filles ne mendient jamais ; elles sont considérées comme membres de la famille et mangent avec la famille (Suite au prochain n°)


 

En 2005, l'Académie d'enseignement de Mopti (Ministère de l'Education Nationale) a commandé à deux consultants spécialisés, Mr Moussa Batchili BA et Mr Monhamed El Béchir TALL une étude participative sur les écoles coraniques. Le document publié avec le soutien de l'UNICEF offre une analyse d'un grand intérêt : deux spécialistes des sciences de l'éducation se penchent sur l'Ecole Coranique comme système éducatif, pour en comprendre le fonctionnement et évaluer l'efficacité. Nous donnons ici le résumé de ses idées principales.

" Ces enfants qui ont perdu
l'innocence de l'enfance
dans leur regard …"

" En 1980, les élèves des médersas et des écoles coraniques représentaient 36,2% des effectifs de l'enseignement fondamental au Mali (Source : Ministère de l'éducation Nationale).

" Un effectif essentiellement masculin : 93% des enfants des EC sont des garçons, contre seulement 7% de filles en 5ème région.

" Les écoles coraniques à Mopti sont passées de 11 en 1983, à 112 en 2001, soit une augmentation de 90% en vingt ans.

" L'Ecole Coranique est considérée comme un sous système éducatif non formel, de type privé communautaire. Le maître coranique en est le promoteur ; les parents et l'élève en sont les clients. L'essentiel de l'enseignement est l'apprentissage du coran.

= Les EC sont organisées selon un schéma vertical : le maître coranique (" Mobbo ") domine les élèves (" Talibaabés ") qui le vénèrent ; les parents placent en lui une confiance totale.

= Les élèves sont classés en quatre catégories, du plus petit au plus grand : ceux qui ne connaissent rien (" les Foussounarou ") ; ceux qui commencent à connaître (les " Fouskalrou ") ; ceux qui commencent la récitation du coran (les " Falkarou ") et ceux enfin qui assistent le maître (les " Santarou "): eux déjà mémorisent le coran. Les deux premiers groupes dépendent exclusivement du maître. Les méthodes pédagogiques des EC sont basées sur la mémorisation du coran. Le cycle coranique dure en moyenne 11 ans.

= Chaque élève d'une école coranique fait en principe l'objet d'une pédagogie différenciée. L'EC sanctionne les études par deux titres : celui qui sait réciter le coran est le " Dursodo " ; le " Hafiz " est celui qui mémorise tout le coran. Le châtiment corporel est admis comme faisant partie de la pédagogie et comme apprentissage de l'autorité : de fait les coups de fouet ou autres mauvais traitements sont fréquents,.

= Quant à l'efficacité des écoles coraniques, sur cent enfants qui sortent, 1 seul deviendra " grand maître " au sortir de l'école, 10 deviendront de " bons maîtres " et une vingtaine, des maîtres aux connaissances très modestes ; le reste des enfants (environ 70%) sort sans qualification. Les maîtres visent souvent à ce que les enfants connaissent suffisamment de versets pour leur permettre de prier. En général, l'arabe n'est ni lu, ni écrit.

= Le matériel didactique de l'école coranique se résume à quatre éléments : une copie du coran, la tablette de l'élève, l'encrier, la plume et les livres religieux. Ce matériel est géré rigoureusement.

= Les Talibés sont toujours intégrés à un petit groupe géré par un grand dans un esprit grégaire. On les retrouve devant les mosquées le vendredi, devant les gares routières, devant les restaurants, dans les marchés, aux feux rouges dans la circulation… Le talibé doit être soumis, courageux, ponctuel, très respectueux envers son maître qu'il doit vénérer. Les conditions de vie sont très dures : la journée est de 16 h en moyenne, sans loisir ni aucun moment ludique ; on a calculé que les enfants passent 56 % de leur temps hors étude, dans des activités physiquement pénibles. Du coup, l'enfant de l'EC s'aguerrit vite et devient ingénieux.

= Le maître coranique possède en général deux types de connaissance : la connaissance de " bayanu " (" public ", en arabe), qui permet d'enseigner le coran et ses disciplines relatives ; la connaissance " siri " qui lui permet des pratiques ésotériques et magiques, ou " maraboutage " en Afrique de l'Ouest (amulettes, divinations, etc). Il n'existe pas d'école de formation des marabouts : tous sont issus des écoles coraniques. En général au Mali, ils ne comprennent pas l'Arabe.

= Les conditions économiques drastiques, la concurrence de l'école formelle, et la floraison d'écoles coraniques peu structurées a précipité la crise des écoles coraniques au Mali, selon les Marabouts eux-mêmes.

= Les parents des enfants des EC sont en fait de trois types : les parents des villes, dont les enfants font le va-et-vient de l'école coranique à la maison ; Les parents très pauvres des villes et des campagnes, peu éduqués, et qui croient aux paroles des marabouts recruteurs promettant le paradis à leurs enfants ; les parents à l'étranger : leur enfant a traversé les frontières à la suite de son marabout ; ils ont souvent perdu toute trace de lui.



" Transformer les écoles coraniques
en medersas… "



Un entretien avec Mr B. Tall, professeur d'arabe au lycée de Bandiagara, membre du Cap de l'académie de Bandiagara et professeur de religion musulmane au collège privé de la paroisse de Bandiagara.


Nous voyons beaucoup d'enfants mendiants dans nos villes. Dans votre rapport sur les écoles coraniques, vous avez écrit que " cela fait honte à l'Islam " : comment expliquer ce phénomène ?

Les enfants mendiants sont effectivement très nombreux, nous en sommes conscients et nous réfléchissons sur le problème. C'est que les écoles coraniques ne sont pas subventionnées par l'état, comme les medersas, les écoles publiques ou privées.

D'où viennent ces enfants ?
Pour beaucoup, ils viennent des écoles coraniques : leurs maîtres ne peuvent les nourrir, alors ils les envoient mendier. Ils ont été donnés par les parents au maître parfois par conviction religieuse, parfois par pauvreté, parfois l'enfant lui-même est un enfant difficile, et c'est une manière de s'en débarrasser.
Il y a aussi des enfants mendiants de par eux-mêmes, qui ont fui la famille. Mais ce n'est pas toutes les écoles coraniques qui pratiquent la mendicité.

Quelle solutions voyez vous à ces problèmes ?
L'idéal serait de transformer les écoles coraniques en medersas, qui ont un programme normal avec géographie, maths etc., en plus d'une formation religieuse coranique en arabe. Ces écoles sont encadrées par l'état. Les enfants rentrent en famille comme les autres enfants. C'est devenu le système en Mauritanie, où vous n'avez plus de mendiants talibés.
Une autre solution partielle serait que l'instruction religieuse, selon la croyance des élèves, musulmane, catholique etc., serait obligatoire dans toutes les écoles ; les parents enverraient plus facilement leur enfant à l'école et non à l'école coranique. Ainsi le fait que vous permettez l'enseignement coranique dans votre école privée catholique aux élèves musulmans, dispose bien les parents à envoyer leur enfant à l'école
A Djenné, l'enseignement religieux coranique se fait tous les jours durant une heure au 2° cycle public.

Et le Coran qu'en dit-il ?
Le Coran interdit la mendicité. Elle est venue par certains maîtres qui voulaient enseigner le Coran, mais n'en avaient pas les moyens. Cela a débuté à Hamdallaye, près de Mopti, le siècle passé avec Sékou Hamadou. La mendicité est donc venue avant l'arrivée des Toucouleurs.

Propos recueillis à Bandiagara par Yves Pauwels, M.Afr., le 4 mars 2006

* * *

Une activité économique très rentable

Suivant les maîtres coraniques, la région et l'age du Talibé, chaque enfant d'une EC est tenu de ramener chaque jour un butin compris entre 200 CFA (Mopti) et 750 CFA (Bamako),sous peine de châtiments corporels. A Bamako, une EC de 100 enfants rapporte ainsi 2 250 000 CFA par mois à son promoteur. Cette rentabilité explique la prolifération des EC.

Source : " Les mendiants dans la cité des trois Caïmans, une société secrète ",
NYELENI Magazine, N°66, Sept-Oct 2004

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