
LES CAHIERS JUSTICE ET PAIX
Mars 2007 - N°2

SUITE DE LA PAGE 1
De l'École Coranique à la rue
" 58% des enfants au moins sont dans la rue à cause
d'un conflit avec le maître coranique ou avec la famille "Qui sont les enfants de la rue de Bamako ? D'où viennent-ils ? De quoi vivent -ils ? Quel rapport ont-ils avec les Ecoles Coraniques ? Et pourquoi est-il si difficile de les réintégrer à une forme de vie sociale normale ? Le Samu Social est une ONG internationale, installée au Mali depuis 2001. Son rapport 2005 (extraits) tente de répondre à ces questions, et de donner des éléments chiffrés.
Un phénomène urbain universel : Développement urbain inégalitaire et peu contrôlé ; paupérisation de larges couches de la population citadine ; désintégration familiale et rupture des solidarités communautaires traditionnelles en milieu urbain ; exode rural lié à l'attraction économique des villes, sont autant de facteurs explicatifs du phénomène des enfants de la rue dans toutes les grandes villes du monde. Victimes de conflits familiaux exacerbés par la pauvreté économique, les enfants de la rue sont exclus de la société, privés de droits, privés d'avenir.
Des enfants socialement exclus : à Bamako, les enfants de la rue cumulent trois types d'exclusions :
1- Exclusion du soutien familial
Absence d'affection
Absence de protection2- Exclusion de l'éducation
Absence d'information
Absence de formation3- Exclusion des services de santé :
Absence de soins
Absence de préventionDes enfants extrêmement vulnérables aux risques de la rue : Vulnérables aux risques de violence physiques (agressions, violences sexuelles) ; Vulnérables aux risques sanitaires et épidémiologiques (VIH Sida, infections liées aux conditions de vie) ; vulnérables aux risques psychologiques (troubles du comportement).
Des enfants " paradoxalement suradaptés " à la vie dans la rue : comment expliquer la facilité avec laquelle les enfants de la rue paraissent s'adapter à un environnement difficile et hostile ? Comment ne pas être surpris par un enfant qui dit que tout va bien, alors qu'il dort sur un bout de trottoir et passe sa journée dans l'angoisse de ne pas trouver de nourriture, qu'il souffre de multiples plaies infectées ? Comment comprendre le refus de l'enfant d'être orienté vers un centre d'accueil, où il peut dormir à l'abri, et recevoir un repas ? Comment comprendre le refus de l'enfant de quitter la rue ?
L'abord clinique et psychopathologique de l'enfance et de l'adolescence en danger dans la rue met en lumière la notion de " suradaptation paradoxale ", conséquence de traumatismes cumulatifs vécus par l'enfant. L'histoire familiale, le départ du foyer familial, l'arrivée dans la rue sont autant de sources de traumatismes psychologiques, si l'enfant n'a pas eu la possibilité de s'exprimer, d'être écouté, et de comprendre les évènements. La précarité de la vie dans la rue, en ce qu'elle affecte les rapports au temps, à l'espace, au corps et à l'autre, vulnérabilise d'avantage l'enfant, qui se forge instinctivement une arme de protection, en endossant par exemple le rôle du " petit caïd ", qui n'a besoin de rien ni de personne. L'enfant suradapté est en danger dès lors qu'il n'est plus capable de s'adapter à un autre milieu de vie.
Le Samu Social Mali travaille en priorité avec l'enfant en danger ou en détresse psychologique dans la rue, dans le cadre d'une approche clinique et psychopathologique, en d'autres termes : Soigner les blessures psychiques de l'enfant par le soin corporel, l'écoute et la parole, pour qu'ils se sentent capables de sortir de la rue. Il doit reprendre confiance en lui-même, avant de pouvoir exprimer des projets d'avenir : il doit faire confiance à la société des adultes pour vouloir quitter le monde des enfants de la rue.
Données statistiques sur les enfants de la rue de Bamako
Âge : 19% ont moins de 13 ans, 46% ont de 13 à 16 ans, 35% ont plus de 16 ans : 81% des enfants sont des préadolescents et adolescents.
Provenance : chez les garçons, 78% sont maliens ; chez les filles, les maliennes représentent 95%. Les étrangers proviennent : chez les filles du Burkina (50%) et de Côte d'Ivoire (50%) ; pour les garçons, les étrangers proviennent du Burkina (72%), de Côte d'Ivoire (8%), de Guinée (13%), du Sénégal (5%)
Raison de leur présence dans la rue :
Causes Filles GarçonsConflit avec le maître coranique --- 30%Conflit/ rupture avec la famille 32% 28%Enfant perdu 1% 1%Recherche de travail 20% 9%Non évoqué 47% 32%Au moins 58% des garçons sont dans la rue parce qu'ils sont en conflit avec leur famille ou le maître coranique ; au moins un enfant sur trois est arrivé à la rue alors qu'il avait été confié à une école coranique.
37% des enfants n'ont pas évoqué les raisons de leur venue dans la rue, ce qui reflète la difficulté à établir une relation de confiance avec eux. Les filles sont encore plus méfiantes que les garçons.
Stratégies Filles GarçonsMendicité 36% 84%Petits métiers de la rue 14% 7%Apprentissage 2,5% 3%Prostitution 44% 1%Vols + Délinquance 2,5% 3%Travail 1% 1%68% des enfants rencontrés vivent grâce à la mendicité ; 44% des filles se prostituent. Les petits métiers de la rue regroupent des cireurs, porteurs, laveurs de vitre, vendeurs, etc.
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Principales pathologies des enfants de la rue :
Pathologies Filles GarçonsAffections cutanées 28% 55%Accès palustre 18% 6%Infection sexuellement transmissible 27% 1%Affections pulmonaires - 6%Bilharzioses - 8%Coups et blessures, traumatismes - 5%Avec 55% de prévalence, les plaies cutanées représentent la pathologie dominante chez les garçons de la rue, liée aux violences physiques qu'ils subissent et à la précarité de leurs conditions hygiéno-sanitaires de vie. Les infections sexuelles représentent 27% des pathologies diagnostiquées chez les filles, une prévalence liée au faible niveau de conscientisation vis-à-vis des risques d'une sexualité non protégée, ainsi que de leur forte exposition à l'exploitation sexuelle à des fins commerciales.
Déclaration des droits de l'enfant :
" L'humanité se doit de donner à l'enfant
le meilleur d'elle-même "
Cette charte, émanant du Haut-commissariat aux Droits de l'Homme, a été proclamée par l'Assemblée Générale de l'Organisation des Nations Unies le 20 novembre 1959 (résolution I386(XIV)] . Elle a été ratifiée par le gouvernement du Mali le 28 septembre 1990 : c'est un texte fondamental, nous en restituons ici le texte intégral.
Dans les Ecoles Coraniques, cette charte est violée dans ses articles 7 (droit à un état civil), 28 (droit à l'éduction), 31 droit au repos et au loisir), 32 (protection contre l'exploitation économique) et 13 (liberté d'expression).
Après un préambule (droits généraux de la personne humaine), le texte s'organise autour de 10 principes (valeur universelle du texte, développement de l'enfant, nom et nationalité, sécurité sociale, droit des enfants handicapés, droit à une famille, éducation, secours, protection contre l'exploitation, protection contre les discriminations).
" Préambule
Considérant que, dans la Charte, les peuples des Nations Unies ont proclamé à nouveau leur foi dans les droits fondamentaux de l'homme, et dans la dignité et la valeur de la personne humaine, et qu'ils se sont déclarés résolus à favoriser le progrès social, et à instaurer de Meilleures conditions de vie dans une liberté plus grande,Considérant que, dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, les Nations Unies ont proclamé que chacun peut se prévaloir de tous les droits et de toutes les libertés qui y sont énoncés, sans distinction aucune, notamment de race, de couleur, de sexe, de langue, de religion, d'opinion politique ou de toute autre opinion, d'origine nationale ou sociale, de fortune, de naissance ou de toute autre situation,
Considérant que l'enfant, en raison de son manque de maturité physique et intellectuelle, a besoin d'une protection spéciale et de soins spéciaux, notamment d'une protection juridique appropriée, avant comme après la naissance,
Considérant que la nécessité de cette protection spéciale a été énoncée dans la Déclaration de Genève de 1924 sur les droits de l'enfant, et reconnue dans la Déclaration universelle des droits de l'homme, ainsi que dans les statuts des institutions spécialisées et des organisations internationales qui se consacrent au bien-être de l'enfance,
Considérant que l'humanité se doit de donner à l'enfant le meilleur d'elle-même,
L'Assemblée générale
Proclame la présente Déclaration des droits de l'enfant afin qu'il ait une enfance heureuse et bénéficie, dans son intérêt comme dans l'intérêt de la société, des droits et libertés qui y sont énoncés; elle invite les parents, les hommes et les femmes à titre individuel, ainsi que les organisations bénévoles, les autorités locales et les gouvernements nationaux à reconnaître ces droits, et à s'efforcer d'en assurer le respect au moyen de mesures législatives et autres , adoptées progressivement, en application des principes suivants :
Principe premier
L'enfant doit jouir de tous les droits énoncés dans la présente Déclaration. Ces droits doivent être reconnus à tous les enfants sans exception aucune, et sans distinction ou discrimination fondées sur la race, la couleur, le sexe, la langue, la religion, les opinions politiques ou autres, l'origine nationale ou sociale, la fortune, la naissance, ou sur toute autre situation, que celle-ci s'applique à l'enfant lui-même ou à sa famille.
Principe 2
L'enfant doit bénéficier d'une protection spéciale, et se voir accorder des possibilités et des facilités, par l'effet de la loi et par d'autres moyens, afin d'être en mesure de se développer d'une façon saine et normale, sur le plan physique, intellectuel, moral, spirituel et social, dans des conditions de liberté et de dignité. Dans l'adoption de lois à cette fin, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être la considération déterminante.Principe 3
L'enfant a droit, dès sa naissance, à un nom et à une nationalité.Principe 4
L'enfant doit bénéficier de la sécurité sociale ; il doit pouvoir grandir et se développer d'une façon saine; à cette fin, une aide et une protection spéciales doivent lui être assurées, ainsi qu'à sa mère, notamment des soins prénatals et postnatals adéquats. L'enfant a droit à une alimentation, à un logement, à des loisirs et à des soins médicaux adéquats.Principe 5
L'enfant physiquement, mentalement ou socialement désavantagé doit recevoir le traitement, l'éducation et les soins spéciaux que nécessite son état ou sa situation.Principe 6
L'enfant, pour l'épanouissement harmonieux de sa personnalité, a besoin d'amour et de compréhension. Il doit, autant que possible, grandir sous la sauvegarde et sous la responsabilité de ses parents et, en tout état de cause, dans une atmosphère d'affection et de sécurité morale et matérielle; l'enfant en bas âge ne doit pas, sauf circonstances exceptionnelles, être séparé de sa mère. La société et les pouvoirs publics ont le devoir de prendre un soin particulier des enfants sans famille ou de ceux qui n'ont pas de moyens d'existence suffisants. II est souhaitable que soient accordées aux familiers nombreuses des allocations de l'État ou autres, pour l'entretien des enfants.Principe 7
L'enfant a droit à une éducation qui doit être gratuite et obligatoire, au moins aux niveaux élémentaires. Il doit bénéficier d'une éducation qui contribue à sa culture générale et lui permette, dans des conditions d'égalité de chances, de développer ses facultés, son jugement personnel et son sens des responsabilités morales et sociales, et de devenir un membre utile de la société.L'intérêt supérieur de l'enfant doit être le guide de ceux qui ont la responsabilité de son éducation et de son orientation; cette responsabilité incombe en priorité à ses parents.
L'enfant doit avoir toutes possibilités de se livrer à des jeux et à des activités récréatives, qui doivent être orientés vers les fins visées par l'éducation; la société et les pouvoirs publics doivent s'efforcer de favoriser la jouissance de ce droit.
Principe 8
L'enfant doit, en toutes circonstances, être parmi les premiers à recevoir protection et secours.
Principe 9
L'enfant doit être protégé contre toute forme de négligence, de cruauté et d'exploitation, il ne doit pas être soumis à la traite, sous quelque forme que ce soit.L'enfant ne doit pas être admis à l'emploi avant d'avoir atteint un âge minimum approprié; il ne doit en aucun cas être astreint ou autorisé à prendre une occupation ou un emploi qui nuise à sa santé ou à son éducation, ou qui entrave son développement physique, mental ou moral.
Principe 10
L'enfant doit être protégé contre les pratiques qui peuvent pousser à la discrimination raciale, à la discrimination religieuse ou à toute autre forme de discrimination. II doit être élevé dans un esprit de compréhension, de tolérance, d'amitié entre les peuples, de paix et de fraternité universelle, et dans le sentiment qu'il lui appartient de consacrer son énergie et ses talents au service de ses semblables. "
Pour aller plus loin comme missionnaire
Questions pour aiguiser notre regard et ouvrir notre cur.
1. Dans ta paroisse, y a-t-il " des enfants de la rue " ?
2. Si oui, est-ce que cela t'interpelle ? Ta communauté chrétienne se sent-elle aussi interpellée par la présence de ces enfant dans la rue et par leur souffrance ?
3. Une action pastorale ou sociale, en faveur de ces enfants, est-elle possible chez-vous? Si oui, Laquelle ?
4. As-tu des expériences vécues auprès de ces enfants ? Si oui, l'Atelier JP te serait reconnaissant de les lui faire parvenir en vue d'un prochain numéro de " Les Cahiers de Justice et Paix " Un grand merci d'avance.
" Ce que vous aurez fait
à l'un de ces petits qui sont mes frères,
c'est à moi que vous l'avez fait "
(Mt 25, 40)
Les cahiers " Justice et Paix "
Ils sont édités par l'Atelier " Justice et Paix " de la Province des Missionnaires d'Afrique du Mali
L'Atelier est composé des Pères Laurent Balas (coordinateur - Bamako), Anselm Mahwera (Gao) - Albéric Minani (Nioro-du-Sahel) - José Morales (Bamako) et Yves Pauwels (Bandiagara).
Contacts : Père Laurent Balas Paroisse des Martyrs de l'Ouganda PB. 298 Bamako
- Téléphone : 224 27 27 ou 224 35 84 laurent.balas@laposte.net