LES CAHIERS JUSTICE ET PAIX
Décembre 2007 - N°3

 

SOMMAIRE

1 Éditorial
2 Conférence de M. Emmanuel Traoré
3 Comment nous conscientiser ? Et nous ?
4 En Conclusion
5 Poème : l'Enfant

Éditorial :

" Noël... Bethléem... il n'y avait pas de place dans l'auberge ! " De nos jours, dans nos villes, des milliers d'enfants n'ont plus de place dans leur foyer ou ailleurs. Leur refuge c'est la RUE !!!
En rupture avec leurs familles, leurs tuteurs ou leurs marabouts, ils ont trouvé comme refuge, la RUE !
Un phénomène grandissant. Monsieur Emmanuel Traoré (de la Caritas nationale - "Les enfants de tous"), nous fait connaître ce petit monde de souffrance, de marginalisation et d'isolement.
Allons nous rester passifs, muets et aveugles, inconscients devant ces enfants ?

La rédaction.



 

Conférence au Centre Foi et Rencontre

Le vagabondage des enfants

Où situer la responsabilité des parents ?
Que font les communautés de croyants ?

Conférence du samedi 19 mai 2007.

Avec la participation de Monsieur Béchir Tall, conseiller au CAP de Bandiagara et Monsieur Emmanuel Traoré, responsable du volet " Enfants de tous " auprès de la Caritas diocésaine à Bamako.

Communication de Monsieur Emmanuel Traoré
Chargé du programme " Enfants de tous "

Proposition de démarche :

Selon le petit Larousse, vagabondage = état de vagabond.
Vagabond = qui erre çà et là.
Partant de ces définitions, nous pouvons déduire que le vagabondage des enfants fait allusion aux enfants errants. Et dans cette catégorie d'enfants errants, il y a une minorité de filles. Je focalise mon intervention sur les " enfants de la rue ", que l'on trouve parmi les enfants errants. Je propose la démarche suivante :

I - Problématique du phénomène " Enfants de la rue ",
II - Pourquoi l'Archidiocèse de Bamako s'est-il engagé ?
III - Que propose l'Église de Bamako ?

I - Problématique du phénomène " Enfants de la rue "

Selon les enquêtes des services sociaux, les différentes catégories d'enfants en circonstances difficiles sont les suivantes:
les enfants qui travaillent,
les enfants maltraités
les enfants en conflit avec la loi, ou placés dans des institutions,
les enfants handicapés
les bébés de la rue ou jumeaux mendiants.
les enfants de la rue, etc.
La liste n'est pas exhaustive.

1.1. L'ampleur du problème des " enfants de la rue "

Selon l'article 60 du code de protection de l'enfant au Mali, est considéré comme " enfant de la rue " tout mineur, résident urbain, âgé de moins de 18 ans, qui passe tout son temps dans la rue, travaillant ou pas, et qui entretient peu ou pas de rapports avec ses parents, tuteur ou personne chargée de sa garde ou de sa protection. La rue demeure le cadre exclusif et permanent de vie de cet enfant, et la source de ses moyens d'existence. La rue signifie un endroit quelconque, autre qu'une famille ou une institution d'accueil, tels les édifices publics ou privés, comprenant bâtiments, cours, trottoirs.

À notre avis, cette définition semble restrictive, car " l'enfant de la rue " est défini comme un mineur résident urbain. Alors qu'avec l'évolution du phénomène, nous rencontrons aujourd'hui les " enfants de la rue " partout, dans les communes urbaines, aussi bien que dans les communes rurales du Mali. Nous retenons plutôt la définition suivante : " Les enfants de la rue sont les garçons et les filles pour qui la rue est devenue un lieu d'habitation. Ils en tirent leurs propres moyens de subsistance. Ils y sont sans protection, en rupture temporaire, partielle ou totale avec leur famille, et même la société ".

Le nombre des " enfants de la rue " n'est pas connu au niveau national, et il n'existe aucune information officielle ou recensement concernant ce groupe. Toutes les estimations et analyses partent des échantillons choisis pour les besoins des recherches. Par exemple dans un document sur la " protection de l'enfant au Mali " on peut lire 200 000 comme une estimation du nombre des enfants en situation difficile. Un recensement des enfants errants, effectué dans le District de Bamako en Octobre 2002, révèle que cette population est estimée à 4348, de la tranche d'âge de 11 à 17 ans. Dans cette estimation, il y avait 3614 garçons (soit 83%) et 734 filles (soit 17%). Parmi ces garçons errants, 14% déclarent être en rupture avec leur famille.

1.2. Les raisons de la présence des enfants dans la rue
La recherche de l'argent serait le mobile principal des enfants. Cependant il existe d'autres causes comme : la déperdition scolaire, les conflits avec les parents, la mendicité au profit des marabouts

1.2.1. Le cadre de vie familiale
Famille unie
" Les enfants de la rue sont avant tout les victimes d'une défaillance de leur cellule familiale, volontaire ou non, dont les raisons peuvent être variées, dans les campagnes comme dans les villes ". Dans beaucoup de familles maliennes, en ville comme en campagne, l'enfant est considéré comme la propriété des parents, des tuteurs ou des maîtres coraniques.

Des familles unies connaissent des difficultés, liées souvent à l'analphabétisme des parents ou à un attachement à la culture.

" Je m'appelle S.T., j'ai 14 ans. Je viens de la deuxième région du Mali. Mes parents vivent ensemble, et ils sont analphabètes. Mon père a refusé de m'inscrire à l'école. Il est féticheur, il veut que je l'assiste dans son travail. Suite aux multiples mésententes avec lui, j'ai décidé d'accompagner un groupe d'enfants talibés à Bamako. Je vis dans la rue depuis 3 ans. Je suis régulier ici au Square Patrice Lumumba pour mendier avec des camarades ".

Famille recomposée
Beaucoup d'enfants rencontrés dans la rue viennent des familles recomposées, où les hommes et les femmes vivent avec leurs enfants nés d'une autre union. Les relations sont souvent très tendues entre ces enfants et leurs beaux-pères ou de leurs belles mères.

" Je suis orphelin de père. Ma mère s'est remariée. Suite aux mésententes avec mon beau père, j'ai décidé de partir loin de la famille, pour me retrouver à Bamako avec des jeunes talibés ".

D'après les opinions exprimées par des travailleurs sociaux, une des difficultés de cohabitation s'expliquerait par le fait que le garçon en grandissant prend conscience que le beau-père n'est pas son père biologique. Alors le plus souvent, à cause du comportement de ce dernier, il refuse de s'ouvrir aux parents. Parfois le beau père manque de patience et de tact pour construire une relation filiale avec le garçon. Par ailleurs, beaucoup de beaux-pères sont influencés par l'entourage du nouveau couple, qui a du mal à comprendre pourquoi un beau-père s'occuperait du garçon de la nouvelle mariée tout comme si c'était son propre fils.

Famille éclatée
La dislocation de la famille, provoquée par le divorce ou le décès, est à la base de l'exposition des enfants à l'errance et à l'exploitation sexuelle. L'enfant, habitué à vivre avec son père et sa mère, se voit un jour confié à l'un d'eux. Cette situation le perturbe, il est obligé de se réadapter à une nouvelle situation. Ce changement ne profite pas toujours à l'enfant, et souvent sa vie est sacrifiée à cause de l'orgueil de certains parents, par exemple dans le cas du divorce, quand aucun des parents n'ose demander quoi que ce soit à l'autre, pour l'équilibre de l'enfant. Dans les ménages recomposés, beaucoup d'enfants sont victimes des disputes fréquentes entre les nouveaux conjoints. Ces disputes amènent certains parents à une démission de leur autorité parentale. Les différents comportements des parents provoquent un défaut dans la surveillance des enfants, et engendrent un manque d'affection chez eux. Ainsi, ils peuvent devenir des aigris et se livrer à la délinquance.

Dans les situations de divorce, l'enfant se trouve ballotté entre ses parents biologiques :
" Mes parents sont divorcés. Je vivais avec ma mère, qui s'est remariée. Ensuite j'ai été confié à un maître coranique, avec qui je suis venu à " Niono ". Puis j'ai quitté le maître pour venir à Bamako, parce qu'on travaillait tous les jours dans les champs ".

Le plus souvent il est désemparé, parce que ses aspirations ne sont pas prises en compte. Lorsqu'aucun des parents biologiques ne prend du temps pour l'écouter et le comprendre, l'enfant se sent mal aimé, et se considère comme un exclu de l'école ou même de la famille.

" Mes parents ont divorcés quand j'étais tout petit. Selon certaines personnes autour de moi, il paraît que mon père avait divorcé d'une autre femme avant ma mère. Les enfants de cette deuxième femme sont à l'école. Je suis l'unique fils de ma mère (avec mon père qui est infirmier), et je ne suis pas à l'école. Après le divorce, ma mère s'est remariée avec un monsieur avec qui elle a eu 3 enfants, qui sont tous à l'école. Mais moi, personne n'a pensé m'inscrire à l'école "

Face à un climat d'indifférence et de froideur affective des parents ou des tuteurs, l'enfant se sent rejeté. Alors il s'éloigne petit à petit de sa famille d'origine ou de sa famille d'accueil. De fugue en fugue, l'enfant finit par s'installer dans la rue. Ces fugues sont souvent motivées par les troubles relationnels et la perte de l'identité. Ainsi la rue devient le dernier refuge

" Des suites de mésententes, ma mère a quitté mon père pour venir s'installer à Ségou. J'ai accompagné ma mère dans ce déplacement quand j'avais 8 ans. À Ségou, ma mère pilait le mil pour les femmes du quartier pour gagner de l'argent. Je n'ai plus eu des nouvelles de mon père depuis que nous l'avons quitté. Ma mère ne m'a ni inscrit à l'école officielle, ni à l'école coranique. Finalement, j'ai décidé de venir à Bamako ".

Famille monoparentale
Quant aux familles monoparentales, un phénomène que nous constatons de plus en plus dans notre société, elles laissent souvent les enfants à eux-mêmes, sous le prétexte de la liberté dans l'éducation. Leurs enfants sont ainsi exposés aux risques de la délinquance et de l'exploitation sexuelle. Leurs enfants sont aussi à risque pour le confiage (placement), au nom de la solidarité. Nous pensons également que la composition du tissu social dépend de la qualité des relations humaines que chacun entretien pour lui-même, et pour la survie de ses dépendants. C'est ce qui explique l'existence d'un système de placement social des enfants. Mais la précarité des conditions de vie individuelle, la dégradation progressive des ressources naturelles, et l'extrême faiblesse des revenus financières effritent l'engagement des familles d'accueil, diminuant ainsi le capital humain au service de l'éducation familiale.

Famille polygame
Sans divorce, ni restructuration familiale, les ménages polygames peuvent aussi pousser les enfants dans la rue. En particulier, la polygamie est mise à rude épreuve en ville, car la taille des maisons ne permet pas que la famille soit bien logée. Les enfants, comme les adultes, ne bénéficient plus des mêmes repères traditionnels, parce que les rôles ne se répartissent pas comme au village. C'est dire que le tissu social s'effrite progressivement dans les centres urbains comme Bamako. L'anonymat de la grande ville facilite beaucoup de situations déguisées dans les familles polygames. Par exemple, ce n'est plus évident à qui devrait aller l'enfant d'une épouse décédée, si les autres ne s'en occupent pas ?

Entretien avec A.D, 12 ans) " Mon père a deux femmes. Je suis orphelin de mère depuis 3 ans. Après le décès de ma mère, mon père a épousé une autre femme. Personne ne m'écoute, et je suis toujours insulté. J'ai fuis la famille ".

La polygamie est source de beaucoup de défaillances dans l'éducation des enfants. Dans beaucoup de familles polygames à Bamako, chaque femme vit à part avec ses enfants dans la grande famille. Alors la jalousie et l'égoïsme entravent le dévouement et l'abnégation des uns et des autres dans la grande famille. Souvent, la vie est un calvaire dans les grandes familles, et le mari qui a plusieurs femmes est obligé d'entretenir chaque ménage (puisque chaque femme constitue un ménage), dans maintes endroits. Le père polygame mène une vie de nomade entre ses épouses. A son absence, une carence d'autorité et d'affection paternelle s'installe dans chacune des unités familiales. Alors, les enfants sont les premiers à sentir cette souffrance, et ils vont chercher l'affection paternelle ailleurs.

Le " confiage " ou placement
Le " confiage " est une autre pratique sociale qui peut s'avérer déterminant pour l'équilibre d'un enfant. C'est une forme de placement familiale traditionnelle encore bien visible dans les coutumes maliennes. Il consiste à confier un enfant à un membre de sa famille élargie, à un ami, et même à un ami de ses parents. L'objectif visé par cette forme de placement est de resserrer les liens de parenté ou d'amitié entre les membres de la famille ou entre les familles.

" J'ai 13 ans, ma mère m'a confié à une de ses connaissances, qui gérait un petit restaurant. Je devais donc passer la nuit dans ce restaurant ou dans la famille du gérant. Je me suis bagarré avec un des fils du gérant. Il a été blessé, et moi j'ai fui pour venir à Bamako. Maintenant je suis loin de ces problèmes ".

La pratique du " confiage " a évoluée autrement : l'enfant confié n'est plus considéré toujours comme un propre enfant du tuteur. Le " confiage " conduit actuellement à des pratiques de brimade, de trafic d'enfants, de violences, de négligence, voire d'abus de toutes sortes, au mépris de toute éthique d'éducation. Beaucoup d'enfants souffrent énormément de cette pratique et de ses conséquences telles que le phénomène d'enfants de la rue, et d'enfants délinquants en conflit avec la loi, pour ne retenir que ces illustrations".

" Je suis G.B. J'ai 11 ans. J'ai perdu mes deux parents. J'ai été confié à des tuteurs qui ne s'occupent pas bien de moi. Je ne mange pas à ma faim et je me sens mal aimé chez mes tuteurs. Je suis parti avec des camarades qui sont talibés à Bamako. Cela fait deux (2 )ans que je vis dans la rue ".

La pauvreté
Maintenant, dans les villes aussi bien qu'en campagne, les couples restés unis sont partagés entre les activités et leur vie de famille. En perpétuelle quête de moyens de subsistances, les enfants sont livrés soit aux soins des aides ménagères (qui n'ont toujours pas reçu une bonne éducation, ou qui s'adapte mal au contexte socio éducatif) ou aux membres de la famille, qui ont aussi leurs propres préoccupations. Ces parents toujours absents ne pourront probablement pas donner à leurs enfants toute l'attention et toute l'affection nécessaires, dont ils ont besoin pour leur épanouissement. Alors les garçons se livrent à des mésaventures dans la rue, avec des camarades souvent de mœurs légères.

Par ailleurs, la détérioration du contexte économique est un autre facteur de vulnérabilité des enfants. En effet, certains enfants s'en vont d'eux même, à la recherche d'un ailleurs illusoirement meilleur.

" Je suis S.D., j'ai 16 ans. Je travaille ici à la gare routière comme apprenti chauffeur. Je viens d'une grande famille polygame; mon père à quatre femmes, mes parents sont analphabètes. Mon village est à plus de 300 km de Bamako vers la frontière Ivoirienne. J'ai quitté ma famille à cause de la pauvreté. Il n'y a pas à manger pour tout le monde : c'est pourquoi je suis venu ici chercher de l'argent pour aider mes parents ".

Sur place à Bamako, on rencontre des enfants, qui vivent dans la précarité de la rue avec leurs parents qui sont venus de la campagne, en quête d'une vie meilleure en ville. Ces enfants vivent et dorment dans la rue, en dehors de toute cellule familiale. Et beaucoup de leurs parents ne sont pas bien informés des dangers de la rue, de l'importance des rapports de force qui y prévaut. Il arrive que ces enfants soient enrôlés à leur insu dans des bandes d'enfants délinquants.

" Je suis M.S. J'ai 17 ans, je suis avec ma famille près de la Grande Mosquée de Bamako à cause de la pauvreté. Mon père est aveugle. Nous venons d'une famille rurale sans charrue ni charrette, donc dépourvus des moyens de production pour notre subsistance. Mon village est à 80 km de Bamako. Mes parents m'ont poussé à venir avec eux, pour faire comme les autres qui ramènent de l'argent au village pour acheter des bœufs. Je n'ai pas été à l'école, Je suis ici dans la rue à Bamako depuis deux ans. Souvent, je fais le " crieur" pour chercher des clients pour les minibus de transport en commun, appelés "sotramas" ".

Les réalités économiques du Mali contribuent à la désagrégation des solidarités traditionnelles. Selon l'Etude Prospective Mali 2025, trois maliens sur quatre ne mangent pas à leur faim. A Bamako, beaucoup de familles n'arrivent plus à assurer l'éducation et l'alimentation de leurs enfants. Ces enfants occupent la rue pour subvenir à leurs besoins, en se faisant le plus souvent abuser par des adultes peu scrupuleux.

Selon Hamidou MAGASSA, un anthropologue malien, les " enfants de la rue " sont une nouvelle expression d'une pauvreté qui s'agrandit, d'une extrême détresse et de la fragilité du système de protection sociale formelle et informelle. Pour lui, le premier lieu de sécurité sociale et d'assurance vie de chaque malien est la famille. C'est l'une des raisons qui pousse le malien à élargir sa famille, dans le souci de répondre à des impératifs de protection de chacun de ses membres, dans un contexte d'absence de prise en charge institutionnelle. Ainsi, à un âge très précoce, les enfants occupent tout le temps la rue, pour jouer, chercher les moyens de subvenir à leurs besoins de base (nourriture, habits et affection) et pour répondre aux besoins des parents, des tuteurs ou des adultes exploiteurs en tout genre.

Au regard de tous ces constats énumérés ci-dessus, nous pouvons dire
que toutes les familles sont éventuellement des espaces sociaux de vulnérabilité


1.2.2. La rue et le phénomène de la mendicité
Les familles en difficulté sont donc des espaces sociaux de vulnérabilité, qui alimentent la rue en victimes d'exploitation sexuelle. Cependant, le phénomène de la mendicité semble être le premier pourvoyeur de la rue en enfants, qui ne sont apparemment pas en rupture avec leurs familles.

Selon une tradition ancestrale, Les " garibous " (mendiants) en tant qu'élèves de l'école coranique, quittent leurs familles pour suivre leurs maîtres coraniques de village en village, de ville en ville et parfois d'un pays à l'autre à travers l'Afrique de l'Ouest. L'initiation, au livre saint, le Coran, et l'éducation de ces garçons loin du cocon familial, sont décidés dans un climat de confiance entre le maître coranique et les parents de ces enfants. De nos jours, cette tradition est souvent détournée de son but initial à des fins strictement lucratives par des adultes sans scrupules. Ainsi, des enfants sont obligés de mendier, non seulement pour se nourrir, mais aussi pour avoir une certaine somme d'argent pour les poches du maître. Quand ces garçons n'arrivent pas à trouver la somme voulue, ils fuient et se réfugient dans la rue, de peur d'affronter la colère et les coups de fouets du maître.

" Je suis M.D., j'ai 14 ans. À Bamako le maître nous demande 500 francs CFA par jour. Nous sommes venus à pied. C'est trop dur. Le maître dit que c'est comme ça qu'on va gagner le paradis ".

" Je suis A.B, j'ai 12 ans. J'ai été confié à un maître coranique qui me demandait 600 francs CFA. Si je n'arrivais pas à ramener la somme, je recevais 60 coups de bâton sur le corps. Voici les raisons qui m'ont fait partir loin de mes parents et du maître ".


II - Pourquoi l'Archidiocèse de Bamako s'est-il engagé ?

2.1. Les fondements doctrinaux

2.1.1. Le Nouveau Testament

Perception de l'enfant

" …Laissez les enfants venir à moi et ne les en empêchez pas, car le Royaume des cieux appartient à ceux qui sont comme eux.. " (Mathieu 19,13-15 / Marc 10, 13-16 /Luc18,15-17).

" …Si vous ne changez pas pour devenir comme des enfants, vous ne rentrerez pas dans le Royaume des cieux.. " (Mathieu18, 1-5 / Marc 9, 33-37 / Luc 9, 46-48)

" …Personne ne peut voir le Royaume de Dieu, s'il ne naît pas de nouveau … " (voir Jean 3,1-4)

À travers plusieurs paraboles, Jésus met les pauvres, les marginaux au cœur de l'action
pour leur dire qu'ils peuvent être de vrais acteurs du développement.


Mission des acteurs

Les acteurs de développement ont pour mission d'être levain, sel et lumière dans les différentes activités " …Comme le Père m'a envoyé, moi aussi je vous envoie … " (voir Jean 20,21). Les acteurs doivent se souvenir constamment qu'ils sont en mission.

2.1.2. L'Église et la promotion humaine en Afrique n°46
Dans ce document, voici l'enseignement que l'on peut retenir au sujet de la mission. Cet enseignement démontre l'option préférentielle de l'Église pour les pauvres :

" Par mission, l'Église est la conscience des sociétés humaines pour condamner le mal, dénoncer les projets pervers et les structures injustes. Consciente de la valeur infinie de la personne humaine, l'Église doit concentrer son effort sur le changement des esprits et des cœurs, ainsi que des conditions de vie. Elle doit s'efforcer d'humaniser les modes d'existence, de travail, de relations, et les libérer des conséquences du péché, que sont les structures injustes, les forces d'oppressions, les aliénations de toutes formes. "

Feu Monseigneur Luc Auguste SANGARÉ, lors de la rencontre Sud -Nord des partenaires de la Pastorale Sociale, sur le thème " Lutter contre la pauvreté ", disait ceci : "…Les activités sociales de l'Église, inspirées des œuvres de Jésus lui-même, s'adressent périodiquement aux pauvres, aux démunis, aux sans voix, aux laissés pour compte… "

" L'augmentation d'organisation diversifiées, qui s'engagent en faveur de l'homme dans ses diverses nécessités, s'explique au fond par le fait que l'impératif de l'amour du prochain est inscrit par le Créateur dans la nature même de l'homme ". Benoît XVI - "Dieu est Amour" page n°61.

" L'Église Famille ne pourra donner sa pleine mesure d'Église, que si elle se ramifie en communautés suffisamment petites, pour permettre des relations humaines étroites ". Jean Paul II. "L'Église en Afrique" (Ecclesia in Africa), page n° 99

Notre engagement pour ce travail signifie que nous aimons ces enfants,
pour accepter de cheminer avec eux.

 

III - Que propose l'Église de Bamako ?

De 1992 à maintenant, l'Église intervient auprès des " enfants de la rue " à travers un programme diocésain intitulé " Action Enfants de Tous ". Cette appellation est à la fois un cri de cœur pour les enfants (afin de ne pas les stigmatiser), et une interpellation pour les adultes (car, ces enfants appartiennent à nous tous). Ce programme s'adresse aux garçons et aux filles. Il se développe en plusieurs phases :

3.1. Les tournées-rues
Elles consistent à prendre contact régulièrement et souvent sans intermédiaire avec les enfants dans les rues jour et nuit dans leur milieu de vie.

Philosophie éducative : Malgré les risques, le moniteur-éducateur tente d'établir un contrat de confiance entre l'enfant et lui. Car l'enfant vit dans une bande ou parfois seul. Nous pensons qu'il est nécessaire d'associer l'enfant, dès le départ du nouveau projet de vie qu'on lui propose

3.2. Le Centre d'écoute
Le centre d'écoute est une maison très simple, qui accueille les enfants à tout moment. Il est ouvert 24h /24h tous les jours de la semaine. Au centre d'écoute, les moniteurs essayent de stabiliser les enfants par des jeux, des animations socioculturelles (la fabrication et l'utilisation de certains instruments de musique : le djembé, le théâtre) et des activités socio-éducatives, telles que le dessin, la peinture, le bogolan, la fabrication de petites voiturettes. Ainsi ils parviennent à les identifier et à prendre attache avec leurs familles respectives, en vue de rétablir le dialogue. Les enfants sont libres de rester ou de partir quand ils le désirent. Ils savent qu'ils vont y trouver la présence rassurante d'un adulte, un moniteur éducateur, qui est à leur écoute et qui les protège des dangers de la rue. Tous les enfants sont soignés, mais seuls les malades sont pris en charge sur le plan alimentaire.

Philosophie éducative : Le maintien du climat de confiance. Éviter de créer un esprit de dépendance en donnant à manger seulement aux malades, et en offrant une natte et une couverture. Nous ne voulons pas directement couper l'enfant de son milieu de vie, c'est pourquoi l'enfant est libre dans ses mouvements. L'écoute régulière de l'enfant pour établir un pont entre sa famille et lui, dans la perspective d'un retour en famille.

NB : Le centre d'écoute pour filles est une halte du jour qui vise deux objectifs : La prévention par la sensibilisation, et la formation des filles en situations difficiles. Et la lutte contre le phénomène, par l'identification, l'écoute et l'orientation des filles en rupture familiale.

3.3. Les foyers de type familial
Il existe actuellement deux (2) foyers de type familial pour les garçons, situés à Lafiabougou et à Moribabougou.

Le foyer de Lafiabougou accueille des enfants de 6 à 15 ans dont le retour en famille pose problème. L'enfant vient au foyer de son plein gré. Il reste ou repart s'il le veut. Il est prit en charge (nourriture, vêtements et soins). Les enfants fréquentent l'école ou les ateliers d'apprentissage. Le moniteur éducateur représente le grand frère. La cuisinière, une femme mariée du quartier, assure la présence féminine.

Le deuxième foyer est situé en dehors de la ville. Il accueille des jeunes de plus de 16 ans qui sont dépendants de la colle et de la drogue. L'objectif visé par ce foyer est de permettre aux jeunes d'acquérir une vraie formation d'agriculteurs (méthodologie concrète de la culture, entretien et réparation du matériel agricole). Ainsi, quand le jeune rentre chez lui auprès de ses parents, il se sent valorisé, et pourra contribuer au développement de sa famille et de sa communauté.

Philosophie éducative : Le foyer aide les enfants à retrouver l'envie de vivre dans la famille, et non se substituer à la famille d'origine. Donc cultiver le désir de vivre en famille Les enfants qui désirent apprendre un métier font les démarches nécessaires pour trouver un métier de leur choix, puis informent le moniteur. Nous voulons que l'enfant découvre lui-même ses compétences et fasse lui-même les premières démarches.

3.4. Un accompagnement scolaire
Des bénévoles et des éducateurs permanents assurent un accompagnement scolaire des enfants qui fréquentent l'école. Cette démarche permet de maintenir l'envie d'aller à l'école chez ces enfants. Des cours d'alphabétisation sont dispensés aux adolescents non scolarisés, qui sont en apprentissage de métier dans les ateliers.

3.5. La formation professionnelle des jeunes
Des adolescents et des jeunes de plus de 14 ans, qui ont cheminé avec nous, sont suivis dans les ateliers pour un apprentissage de métiers de leur choix, dans la perspective de les rendre autonome vis à vis de l'action. Ceux qui ont terminé avec leur formation sont soutenus au minimum, juste le temps qu'ils s'organisent pour affronter le marché de l'emploi. Nous ne disposons pas de moyens pour créer des ateliers de formation professionnelle au sein de l'Action Enfants de Tous ; c'est pourquoi nous collaborons avec des écoles publiques et des propriétaires d'ateliers.

CONCLUSION
À notre avis, la dislocation des structures traditionnelles, continue d'affecter l'éducation des enfants d'aujourd'hui dans notre société. La grande famille ou famille élargie a éclaté, pour faire la place à des familles nucléaires dans les villes, et singulièrement à Bamako. Nous assistons à une disparition progressive de la prise en charge communautaire de l'éducation des enfants en général, et particulièrement des garçons.
Ces contextes sociaux préjudiciables aux enfants, comme vus ci-dessus, sont les résultantes d'une évolution négative des institutions traditionnelles, et des mécanismes de solidarité et de protection de l'enfant.
Le problème des enfants de la rue ne doit pas être vu en terme économique seulement, mais aussi en termes affectifs. Beaucoup d'enfants souhaitent que les parents changent seulement de comportement à leur égard, et les considèrent comme des êtres ayant des droits.

Monsieur Emmanuel Traoré.


Comment nous conscientiser ?

ET toi ?

Qu'est-ce qui peut t'inspirer ? Te motiver ? Te pousser " à faire quelque chose " ? Te donner le feu qui fera brûler tes énergies ?

I D'abord change ton regard sur ces enfants
… qui courent les rues et vivent de la mendicité. Ils ne sont pas voleurs, ni délinquants, ni bandits. Ce sont des enfants. Ils sont victimes de l'exploitation des adultes, victime de la pauvreté, de leur famille, de leur village, de leur pays, de l'ignorance et de l'analphabétisme. Ils deviennent délinquants par nécessité.

II Inspire-toi des paroles de notre fondateur le Cardinal Lavigerie :
Deux extraits de son discours prononcé à Rome, dans l'église de Gesu le 22 décembre1888

" Allez enseigner à ces populations que ce Jésus, dont vous montrerez la croix, est mort sur elle pour porter toutes les libertés du monde ; la liberté des âmes contre le joug du mal…

" Je suis homme, l'injustice envers les autres hommes révolte mon cœur.
Je suis homme, la cruauté envers les hommes me fait horreur.
Je suis homme et ce que je voudrais que l'on fit pour me rendre la liberté, l'honneur, les liens sacrés de la famille, je veux le faire pour rendre aux fils de cette race, la famille, l'honneur, la liberté … " (discours 1888)

L'essentiel de son message ; l'objet de sa sollicitude, le sujet de sa campagne antiesclavagiste la valeur vivante qu'il voulait sauver, c'était l'homme opprimé, enchaîné, humilié, le pauvre qui ne peut plus rien faire par lui - même.
Voilà des valeurs vivantes qui nous relient au Cardinal Lavigerie : ces valeurs, ce sont des hommes, des femmes, des enfants, nous voulons les voir libres de toute servitude.

La vision des cultes religieux

Pour l'imam Cheikh Hassane Cissé, président du réseau des associations islamiques africaines, " les religions africaines apportent une grande importance à la protection de l'enfant sans distinction de sexe. "

Il souligne que le prophète Mahomet a recommandé aux adultes de respecter les droits des enfants en disant ceci : " aie peur de Dieu, occupe toi de tes enfants ".

Il a par ailleurs déclaré que l'islam condamne la prostitution, l'utilisation des enfants dans des conflits armés, la mendicité pratiquée par les enfants des écoles coraniques ; car quiconque veut donner l'enseignement coranique doit se donner les moyens de pouvoir prendre en charge ses élèves (habillement, alimentation, santé et autres). "

Instaurer un cadre protecteur pour l'enfant est avant tout une question de responsabilité
de toutes les composantes de la société !

Extraits de la Consultation régionale d'Afrique de l'Ouest et du Centre sur la violence faite aux enfants, tenue à Bamako les 24-25 mai 2005, et présidée par le Ministère de la Femme de l'enfance et de la Famille.

 

Et que dit la Loi ?
(les atteintes à la dignité humaine sur Internet)

Exploitation de la mendicité
À titre d'exemple, relisons l'article 225-12-5 du Code pénal français, issu de la loi du 18 mars 2003)
Ce délit, punit d'une peine de trois ans d'emprisonnement et d'une amende de 45 000 Euros, consiste par quiconque de quelque manière que ce soit :
" 1º D'organiser la mendicité d'autrui en vue d'en tirer profit ; 2º De tirer profit de la mendicité d'autrui, d'en partager les bénéfices ou de recevoir des subsides d'une personne se livrant habituellement à la mendicité ; 3º D'embaucher, d'entraîner ou de détourner une personne en vue de la livrer à la mendicité, ou d'exercer sur elle une pression pour qu'elle mendie ou continue de le faire ; 4º D'embaucher, d'entraîner ou de détourner à des fins d'enrichissement personnel une personne en vue de la livrer à l'exercice d'un service moyennant un don sur la voie publique. "

La traite des êtres humains :
(Articles 225-4-1 à 225-4-8 du Code pénal.)
Punie de sept ans d'emprisonnement et de 150 000 Euros d'amende, la traite des êtres humains est le fait :
de recruter une personne, de la transporter, de la transférer, de l'héberger ou de l'accueillir, pour la disposition d'un tiers

III Et puis, comment s'y prendre ?

Nous connaissons tous le fameux " voir, réfléchir, agir " de la J.O.C. !
Regarde autour de toi, dans les rues, dans ta paroisse: Y a-t-il des enfants qui mendient ? Qui auraient besoin de ton salut amical, de ton regard affectueux, de ton aide ?

Demande aux chrétiens de te mettre en contact avec des musulmans ouverts, intéresse des chrétiens, et ensemble réfléchissez sur cette question des droits des enfants.

Peut-être faire une émission à la Radio FM locale ? Une conférence - débat? Des contacts avec les maîtres coraniques? Du théâtre ? De l'alphabétisation ? Célébrer la journée mondiale de l'Enfant ? Se promener un peu à la gare routière de ton village ou de ta ville, et observer s'il n'y a pas de choses louches qui se passent, comme par exemple un certain trafic d'enfants…surtout aux postes frontières.



En conclusion

Alors que faire ? Laissons-nous nous interpeller.
Nous serons heureux si vous nous partagez l'une ou l'autre réflexion à ce sujet. Un exemple d'engagement ou une expérience vécue, une action qui peut nous inspirer mutuellement.



 

Poème

L'Enfant

Enfant, mon enfant,
Tu es vie, tu es divin,
Et le plus beau parmi
les humains !


Enfant de la rue,
La misère t'a fait quitter les tiens,
Comme un inconnu, au loin,
La violence est ton pain quotidien.
En bande ou dans la solitude,
Au parking des villes
Et dans la rue des grandes vitrines,
Tu vis au hasard, tendant ta petite main.

En te voyant l'autre jour,
À deux heures du matin
Au parking de l'aéroport
J'ai pleuré,
Tellement tu fais pitié !

Enfant orphelin,
40 millions sur le sol africain,
Parents tués par le sida, la guerre,
privé de pain et d'affection,
Ta douleur est immensément grande.

Enfant innocent,
On t'exploite pour le sexe et le fric.


Enfant maltraité,
Comment pourras- tu aimer ?
Tu n'as jamais connu l'affection,
Personne ne te la montré !

Parents inconscients,
Ces jeunes privés de tout,
Ne seront-ils pas demain
Des bandits de grands chemins ?

Enfants du monde,
Vous êtes là pour grandir,
Pour rire et vous épanouir.

Êtres fragiles et sans défense,
Sachez que le crime de certains est immense.
Mais qui vous en délivrera,
Et vous rendra le respect de vos droits ?

Droit de manger à votre faim,
De cacher votre nudité
Droit d'être éduqué,
Par un papa et une maman,
Qui vous protègent
Comme des enfants bien aimés.

Parents et enfants,
Je vous en supplie,
Soyez vigilants !
Il y a des grands dans ce monde,
Je vous le dis,
Qui sont vraiment méchants !

(Juillet 2005 - Yves Pauwels)





Photo Jacek Rakowski.M.Afr.

" Ce que vous avez fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous l'avez fait ! "
(Matthieu 25,40)

* * *

Les cahiers " Justice et Paix "

Ils sont édités par l'Atelier " Justice et Paix " de la Province des Missionnaires d'Afrique du Mali

L'Atelier est composé des Pères Laurent Balas (coordinateur - Bamako), Anselm Mahwera (Gao)
- Albéric Minani (Nioro-du-Sahel) - José Morales (Bamako) et Yves Pauwels (Bandiagara).

Contacts : Père Laurent Balas Paroisse des Martyrs de l'Ouganda PB. 298 Bamako
- Téléphone : 224 27 27 ou 224 35 84 laurent.balas@laposte.net