Missionaires d'Afrique
MALI
Les religions traditionnelles
par Charles Bailleul M.Afr
Du 11 au 13 janvier 2006, la Province du Mali a organisé une session sur les religions traditionnelles. Elle était animée par le P. Gaby Cuello, fort de 40 années et plus de présence en pays malinké dans le Far West malien et ses montagnes rocheuses. À son arrivée vers 1954, la population y était déjà presque entièrement islamisée, mais il restait encore quelques villages où les vieux étaient attachés aux rites de la vieille tradition : sacrifices aux ancêtres, recours au fétiche du nama chargé de débusquer et dexterminer les sorcières et les sorciers
Jai surtout retenu de ses interventions et de ses écrits que partout ailleurs les vieilles croyances aux génies, à la divination, aux forces vengeresses de la nature restent bien ancrées dans les esprits avec leurs peurs corrélatives et le recours fréquent aux marabouts, aux guérisseurs de tout bord et aux devins.
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Inspiré de lantilope, le célèbre masque bambara ciwara, photographié à Sanzana, est devenu un des symboles du pays, utilisé comme logo au temps dAir Afrique.(Photo Otmar)
Pour ma part (P. Charles Bailleul), les 26 ans de présence (1966-1992) en pays bambara (au Bèlèdugu) à une centaine de kilomètres au nord de Bamako la capitale, mont permis de compléter un peu le tableau, en décrivant une société type dinitiation fétichiste secrète, le ntomo : celle des jeunes garçons (de 7-14 ans) avant leur circoncision. Il ne pouvait être question de parler de toutes celles qui concernent les hommes adultes dans cette zone, les plus connues étant : le komo, le gwan, le do, a fortiori de celles qui existent dans les autres ethnies fétichistes du Mali : les Bobos, les Minyankas, les Sénoufos, les Dogons
Lintérêt était de montrer à partir dun exemple comment elles sont organisées, les techniques employées, leurs buts : éducatifs ou autres, et dinviter à faire des recherches du même type dans chaque ethnie pour une meilleure évangélisation et catéchèse.
Il y a quarante ans, au Bèlèdugu, toutes ces sociétés secrètes étaient encore bien vivantes et on nétait pas considéré comme un adulte parfait si lon navait pas été initié au gwan, au komo ou au do. Avec la scolarisation qui progresse petit à petit, la première société à disparaître est celle du ntomo.
Les coutumes qui sy rapportent montrent éloquemment combien elles sont ou étaient une école de vie où les jeunes se formaient aux grands principes de la société bambara : savoir garder les secrets et les interdits ; supporter de dures épreuves physiques sans se plaindre ; être courageux aux travaux des champs ; maîtriser son appétit ; respecter et honorer les vieux ; obéir au doigt et à lil aux aînés ; savoir que dans la société patriarcale, la responsabilité de la grande famille ou du village ne revient quaux hommes.
Mais en même temps, elles inculquaient la croyance en la puissance des fétiches qui ne sont extérieurement que des objets fabriqués, et la peur denfreindre leurs interdits car on risquait la mort (par empoisonnement). En fait, seul le chef de chaque association et son adjoint connaissent la composition du poison employé et le mode demploi. Les autres membres de lassociation sont persuadés que cest lidole elle-même qui tue.
Cette analyse, au fond, vaut pour toutes les autres sociétés secrètes, seuls les rites, les fétiches eux-mêmes, les mots de passe, la durée de linitiation et les poisons ou contrepoisons utilisés, dont la composition nest connue que du chef de la société et de son remplaçant, varient.
Après cette session, voici quelques réflexions et suggestions personnelles ou amenées par les discussions en petits groupes. Pour lun ou lautre confrère, en effet, tout cela semblait un peu de la préhistoire, de larchaïsme. En effet, lurbanisation est de plus en plus galopante (Bamako a doublé en 30 ans pour atteindre 1 200 000 habitants et plus) et lislam se développe en ville et en campagne. Que reste-t-il de la religion traditionnelle et de ses rites dans les villes ? Ne sont-ils pas condamnés à disparaître à brève échéance ?
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la cathédrale de Bamako, au coeur de la capitale malienne.. (Photo Otmar)
Cest vrai quil faut sintéresser à la population des villes où se forge le Mali de demain. Cest vrai aussi que nous diminuons en nombre et que notre petite société missionnaire tend à se spécialiser dans certains domaines. Ce nest pas daujourdhui quon entend dire : Pourquoi ne pas mettre le Centre de langue dans la capitale ?.
Dans le cas du Mali, ce serait bien dommage, car il se trouve que le bamanankan cest-à-dire la langue bambara, tend à devenir spontanément la langue de communication et quelle est en même temps la langue dune ethnie qui a sa culture traditionnelle, proche de celles de toutes les autres ethnies qui ont gardé la religion ancestrale. Plus des deux tiers des citadins sont de la première génération et ont vécu toutes ces vieilles traditions et croyances. Peut-on les ignorer ? Si lon veut pouvoir répondre à leurs problèmes, à leurs cas de conscience, il faut remonter à la source. Qui dentre eux nest pas enclin à consulter un devin ? Qui dentre eux ne croit pas aux rêves et à leur signification ? Qui dentre eux nest pas porté à attribuer une maladie mystérieuse aux fétiches ou à des maléfices jetés par des gens malveillants ou jaloux ? Vraiment, nommer de but en blanc un jeune confrère en ville sans avoir fait un bon séjour de quelques années dans le monde rural restera pour lui un handicap, un manque à gagner. Je ne suis pas le seul parmi les anciens à avoir trouvé enrichissant le fait davoir vécu un long temps dans une société homogène de par sa langue et sa culture (la société bambara).
Il est certes possible dinstruire les catéchumènes sans tenir compte de leur croyance à la survie de leurs ancêtres dans un au-delà mystérieux, à leur pouvoir de bénédiction ou de malédiction, sans tenir compte de ce quils leur demandent dans leurs offrandes, de leurs manières de sadresser à eux, aux formules quils emploient. Est-ce vraiment la bonne manière de faire ? Il est pourtant relativement facile de faire parler sur ce sujet, puisquil est du domaine public et que tous assistent aux libations et sacrifices faits aux ancêtres : les hommes comme les femmes et les enfants.
Pour les croyances concernant les génies bienfaisants ou malfaisants, les amulettes plus ou moins magiques, les interdits de telle famille, tel ou tel village, ils sont aussi le fait de tous et les gens mis en confiance peuvent vous en faire part sans problème. Vous apprenez ainsi leur manière den parler, leur vocabulaire, leurs expressions.
Quant aux coutumes réservées aux seuls initiés, faute de pouvoir être initiés nous-mêmes, il est malgré tout relativement aisé de faire parler tant les catéchistes que les catéchumènes qui ont tous été initiés autrefois. Si on ne peut utiliser ces renseignements en public, car il est interdit de les révéler aux non initiés, on apprend ainsi beaucoup dexpressions connues de tous. Rien de tel pour capter lattention dans les catéchèses ou les homélies que dutiliser ces expressions typiques. On pourrait tenir compte un peu plus dans les instructions ou les associations catholiques de limportance des classes dâge et de temps en temps des particularités du milieu féminin.
Charles Bailleul
Missionaries of Africa
Mali
Traditional Religions
by Charles Bailleul M.Afr.
The Province of Mali organised a session in January 2006 on traditional religions. Fr Gaby Cuello, for over forty years a veteran in the rocky mountainous Far West Malinke country conducted it. On his arrival in 1954 thereabouts, the population were almost entirely islamised, but there were still some villages where the elders were attached to the rituals of the old tradition: ancestor worship and recourse to nama fetishes, assigned to uncover and exterminate witches and sorcerers.
As for me, my 26 years (1966-1992) at Bèlèdugu in Bambara country, a hundred kilometres north of the capital Bamako enabled me to complete the picture somewhat. This was in describing a typical society with secret fetishist initiation, the ntomo: boys aged 7-14 before their circumcision. It would not be possible to mention all those concerning adult men in this area, the most well known being the komo, the gwan and the do; and far less those in other Malian fetishist ethnic groups: the Bobo, the Minyanka, the Senoufo, the Dogon
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Photographed at Sanzana, the famous Bambara Ciwara mask, inspired by the antelope, has become one of the symbols of the country and once used by Air Afrique.(Photo Otmar)
The purpose was to show from one example how they were organised, the techniques used, their aim, educational or other, and to offer an invitation to do the same type of research within each ethnic group for better evangelisation and catechesis.
The principles of the Bambara society
Forty years ago in Bèlèdugu, all the secret societies were still very much a going concern and a person was not considered a perfect adult unless initiated into the gwan, komo or do. With the gradual increase in schooling, the first society to disappear was the ntomo. The customs attached to it showed eloquently how much they are or were a school for life, at which young people could educate themselves in the main principles of Bambara society. These included knowing how to keep secrets and prohibitions; enduring physical ordeals without complaining; being diligent in labouring in the fields; controlling appetite; respecting and honouring older people; obeying elders to the letter; learning that in a patriarchal society, responsibility for the extended family or the village lies with men.
However, at the same time, it included belief in the power of the fetishes - externally only handmade objects - and the fear of infringing their prohibitions, as it ran the risk of death (by poisoning). In fact, only the head of each association and his assistant knew the composition of the poison and how to use it. Other members of the association were convinced that the idol itself killed.
This description, at base, is valid for all other secret societies. Only the rituals, the fetishes, the passwords, the length of the initiation and the poisons and antidotes vary.
Is traditional religion disappearing?
Following the session, here are some personal suggestions and reflections, or ones brought up from the small group discussions. In fact, for one or other confrere, this all seemed a bit prehistoric and archaic. Indeed, urbanisation is increasingly accelerating, (Bamako has doubled in 30 years, exceeding 1,200,000 inhabitants.) Islam is making inroads in town and country. What remains of traditional religion and its rituals in the towns? Are they not destined to disappear in the short term? It is true that we need to take an interest in the town population, where the future of Mali is being forged. It is also true that we are fewer in number and that our little Missionary Society is tending to specialise in specific areas. Today we no longer hear, Why not set up a Language Centre in the capital?
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Bamako Cathedral, at the hub of the Malian capital. (Photo Otmar)
This would be a pity for Mali, as bamanankan, or Bambara is tending to become the natural language of communication. At the same time, it is the language of an ethnic group with its own traditional culture and close to those of all the other ethnic groups, which have preserved their ancestral religion.
Over two-thirds of city-dwellers are first generation and have lived through all these old beliefs and traditions. Can we ignore them? If we want to be able to respond to their problems, to matters of conscience, we have to go back to the source. Who among them is not inclined to consult a soothsayer? Who among them does not believe in dreams and their meaning? Who among them is not apt to attribute a mysterious illness to the fetishes or an evil spell cast by malicious or jealous enemies? Just appointing a young confrere point-blank to a town, without spending a few good years in the rural areas, would be a handicap for him, a benefit lost. I am not alone among the older ones to have greatly benefited from having lived a long time in a homogeneous society by dint of its language and culture, as is Bambara society.
Have the people speak
Admittedly, it is possible to instruct catechumens without taking account of their beliefs in the survival of their ancestors in a mysterious hereafter, of their power to bless or curse, what they require in their offerings, how to speak to them in the forms of address they use. Is it really the right thing to do? It is nonetheless relatively easy to have people speak on this matter, as it is in the public domain and everyone, men, women and children attend libations and sacrifices to the ancestors.
For beliefs concerning benevolent or malevolent genies, quasi-magical amulets, the prohibitions of a given family or village, are also everyones business and persons of trust may share with you about them without difficulty. You also learn their way of speaking about them with their terminology and expressions.
Pay attention to the age groups
As for customs strictly reserved to the initiated, short of being eligible for initiation ourselves, it is nonetheless relatively easy to have already-inducted catechists or catechumens to speak about it. If unable to use this information in public, as it is forbidden to reveal it to the uninitiated, we learn in this way a lot of expressions common to all. There is nothing better calculated to capture the attention in catechism classes or homilies than to use these typical expressions. In instruction classes or in Catholic associations, we could pay a bit more attention to the importance of age groups and on occasion, to the particularities of the world of women.
Charles Bailleul