Addis-Abeba Le 4 septembre 2007


Conseil Plénier

REFLEXIONS SUR LA RENCONTRE ET LA THEOLOGIE DE LA MISSION
Conseil Plénier 2007 (M. Boivin)

4 sept 07, Spiritualité

I. COMMENT LA RENCONTRE EST-ELLE ENTREE DANS LA THEOLOGIE DE LA MISSION ?

1. La rencontre ? Un terme relativement neuf dans la théologie de la Mission, employé surtout en relation avec deux termes qu'on retrouvait déjà dans les textes de Vatican II, ceux de TEMOIGNAGE et de PROCLAMATION. Dans quel sens faut-il l'entendre ? S'agit-il simplement de sortir de son milieu ordinaire pour connaître de nouveaux visages et se faire de nouveaux amis ? Suffit-il de traverser un parc et de causer avec des personnes inconnues, préférablement de classes, nations ou cultures différentes, pour répondre aux exigences de cette rencontre ? Pour valables qu'elles soient, ces activités risquent d'être tout aussi indicatives d'extraversion que de générosité dans l'apostolat.

2. Alors, que veut dire la rencontre dans le contexte de la mission chrétienne ? Bien sûr, un élément important consiste à accueillir avec respect les personnes d'une religion différente, de ne jamais donner l'impression d'être supérieur à quelqu'un d'autre à cause de sa religion ; encore moins faut-il faire du prosélytisme et lancer aux gens d'une religion différente le défi de se convertir à la nôtre. Mais pour prendre conscience de la profondeur de ce qu'on est convenu d'appeler la rencontre, il faut se reporter à l'enseignement de Vatican II, tant sur les valeurs des religions non-chrétiennes que sur la possibilité qu'a tout humain d'être mu par la grâce, et sur la vocation universelle au salut. Le point-clef est souligné dans le N° 16 de la Constitution sur l'Eglise, à savoir que ces religions entrent à des titres divers dans l'histoire du salut et que leurs croyants sont en marche vers le seul et même vrai Dieu : " Le plan du salut inclut également ceux qui reconnaissent le Créateur, parmi lesquels en premier lieu se trouvent les musulmans… Ceux qui, sans faute de leur part, ne connaissent pas l'Evangile du Christ ou son Eglise, mais cherchent cependant Dieu avec un cœur sincère et, mus par la grâce, essayent de faire sa volonté… Ceux-là aussi peuvent obtenir le salut éternel. La divine providence ne refuse pas l'aide nécessaire au salut à ceux… qui ne sont pas encore arriver à une connaissance explicite de Dieu et qui, non sans la grâce, lutte pour mener une bonne vie… " (Constitution sur l'Eglise, N°16)

3. Avant cet enseignement, une tradition multicentenaire soutenait que les religions païennes étaient l'invention du Mauvais, que la grâce était exclusive aux chrétiens (se rappeler ici la thèse de Karl Rahner sur les chrétiens anonymes qui tentait de contrer cette croyance) et que le salut était réservé à qui était baptisé, mises à part les rares exceptions ou pouvaient s'appliquer le privilège du baptême de désir ou celui du baptême de sang. Il n'y avait donc pas lieu de rencontrer ces gens dans leur réalité religieuse ; ils étaient en principe exclus du salut et hors de portée de la miséricorde divine. Ce qui s'imposait, et de toute urgence, c'était de les convertir, d'en faire des chrétiens.


II. LA RENCONTRE, ETAPE INITIALE DU PROCESSUS D'EVANGELISATION


1. Personne ne nie la nécessité de l'annonce à travers la prédication, l'enseignement catéchuménal et la catéchèse. Pourtant, l'étape initiale du processus d'évangélisation doit désormais accorder une place de choix à la rencontre respectueuse des personnes à la croisée des chemins de leurs traditions et croyances religieuses et des nôtres. Qui plus est, le but visé par ce processus n'est pas nécessairement d'amener ces personnes à se convertir de leur religion à la nôtre. C'est plutôt de les accompagner dans une conversion progressive au Dieu qui se révèle dans sa création de même qu'à travers les diverses étapes de l'Histoire du Salut. Le sens profond d'une telle conversion consiste à se laisser envahir par l'Esprit Saint, puis à faire place dans sa vie, dans la mesure de la grâce accordée par Dieu, au Règne d'un Dieu qui se définit lui-même par l'amour.

2. On ne doit cependant pas se méprendre sur les conséquences à long terme d'un processus d'évangélisation qui s'amorce par la rencontre plutôt que par la contestation, qui s'appuie sur le témoignage vécu d'abord, sur la prédication ensuite ; qui se continue avec le partage des valeurs évangéliques plutôt qu'avec l'appel à changer de religion ; et qui culmine dans une conversion croissante à Dieu sans nécessairement impliquer une conversion à notre Eglise. Tous s'accordent à dire qu'un bon musulman vaut mieux qu'un mauvais catholique ; mais tous ne sont pas prêts à laisser le bon musulman cheminer tranquillement dans sa foi en présumant que cette foi est pour lui une voie de salut. L'idée selon laquelle le Royaume de Dieu arriverait dans les valises du missionnaire, comme bagage accompagné, dominerait-elle encore la stratégie de la conversion des non chrétiens ?

3. Il est devenu normal de faire remonter la Mission à Dieu lui-même en tant que Créateur et Père de tous les humains, au lieu d'en voir le point de départ dans l'envoi des apôtres par le Christ, tel par exemple celui qui est formulé en Mt 28,18-20. Voilà un texte qui suppose une distinction de base entre une mission destinée à faire des disciples, qui s'adressent à ceux qui connaissent et acceptent le Christ et se font baptiser en vue de le suivre, et une mission orientée vers le salut qui s'adresse à tous les enfants de Dieu quelles que soient leurs circonstances et même leurs croyances. C'est bien, en autant que ce renversement de vapeur s'est opéré à partir de la praxis et du souci de répondre aux signes des temps. Mais c'est un bond spirituel qui laisse beaucoup de questions théologiques et pastorales sans réponses. Par exemple, quelle attitude adopter à l'égard de ceux qui ne veulent pas se convertir au Christianisme tout en vivant ses valeurs ? Ou encore, quelle est la place du Christ et de l'Eglise dans ce grand dessein bienveillant d'un Dieu qui veut le salut pour tous les humains ?

4. L'ère de la conversion facile des païens est révolue. Même les croyants des religions traditionnelles africaines sont aujourd'hui sur la défensive. D'où l'à-propos de cette vision de la Mission où l'envoi des disciples par Jésus, continué par l'Eglise, est interprété comme un chaînon dans le déroulement progressif du dessein salvifique de Dieu. La fragilité des religions traditionnelles a constitué, pour ainsi dire, une chance historique pour les missionnaires qui ont œuvré à la fondation et à l'expansion de l'Eglise en Afrique sub-saharienne. Par contre, les conversions en masse ont probablement été un piège qui n'a pas toujours été évité. En toute honnêteté, dans les grandes chrétientés de certains pays d'Afrique, quelle est la proportion de disciples par rapport au nombre de catholiques baptisés ? Et que serait-il arrivé si on avait lié le baptême à la volonté de devenir disciples plutôt qu'à l'aspiration, normale en tout être humain, d'être sauvé du mal ?

5. Les missionnaires, habitués à convertir à l'Eglise des soit-disant païens, sont décontenancés lorsqu'ils se trouvent confrontés à des croyants d'une religion solidement établie et critiquement défendable, qui n'ont aucunement l'intention de l'échanger pour le Christianisme. Et ils tendent à s'irriter lorsque ces croyants appartiennent à une religion qui, en plus d'être cohérente, se reconnaît une mission universelle, comme l'Islam. Or c'est maintenant partout que, bon gré mal gré, nous croisons des musulmans, et de plus en plus souvent des musulmans qui sont fiers de leur foi et sont aussi décidés que nous à en faire bénéficier toute l'humanité. L'expérience de nos confrères qui ont appris à témoigner de l'Evangile en milieu presque exclusivement musulman se révèle aujourd'hui plus précieuse que jamais pour la Société. La perspicacité qu'ils ont démontrée en faisant une place privilégiée à la rencontre devrait s'avérer pour tous une leçon qu'il serait sage de ne pas mépriser.

 

 


Addis-Abeba 4th September 2007

 


September 4
Spirituality

REFLECTIONS ABOUT ENCOUNTER AND MISSION THEOLOGY
Plenary Council 2007 (M. Boivin)


I. HOW DID ENCOUNTER MAKE ITS WAY INTO MISSIOIN THEOLOGY?

1. Encounter?A rather recent word in Mission theology, mainly used in connexion with two other words already found in Vatican II documents, WITNESS and PROCLAMATION. How are they to be undestood? Is it just question of getting out of one's usual milieu in order to know other faces and make other friends? In order to answer to encounter' demands, has one just to cross a park and chat with up to now unknown persons of preferably different classes, nations or cultures? As valuable as they can be, these types of activities are most likely more signs of extraversion than apostolic generosity.

2. So, what does encounter mean in the context of christian mission? Of course, welcoming with respect persons of a different religion is an important element; one doesn't want to give the impression of being superior to another because of his/her religion; there is even less question of proselytising or challenging people of another religion to convert to our religion. But in order to realise what is the deep meaning of what lies behind the term of encounter, we have to go back to the teaching of Vatican II about the values of non-christian religions as much as the possibility of any human being to be moved by grace, and about the universal vocation to salvation. The key-point is underlined in n°16 of the Constitution on the Church, that religions enter in different ways in salvation history and believers are on their way towards the unique and same true God: "The Plan of Salvation also includes those who acknowledge the Creator. In the first place among these there are the Muslims... Those also can attain to everlasting salvation who through no fault of their own do not know the Gospel of Christ or His Church, yet sincerely seek God and, moved by grace, strive by their deeds to do His will... Nor does divine Providence deny the help necessary for salvation to those who... have not yet arrived at an explicit knowledge of God, but who strive to live a good life, not without grace..." (Constitution on the Church, n°16).

3. Before this teaching, a multicentinary long tradition sustained that pagan religions were invention of the Evil one, grace was exclusively granted to Christians (cf. Karl Rahner's thesis about the anonymous Christians trying to withstand that belief) and that salvation was reserved to the baptised people with some rare exceptions when the privilege of baptism of desire or baptism of blood could be applied. There was therefore no need to encounter these peoples in their religious reality; they were in principle excluded from salvation and outside reach of divine mercy. What was important, and with some urgency, was to convert them and make them Christians

II. ENCOUNTER, FIRST STAGE OF A PROCESS OF EVANGELISATION.

1. Nobody denies the necessity of the proclamation through preaching, catechumenal teaching and catechesis. However, the first stage of a process of evangelisation must, from now on, give a place of choice to the respectful encounter of people at the crossing border of their traditions and their religious beliefs and ours. Moreover, the aim of this process is not necessarily to bring those people to give up their religion and adopt ours. It is rather to accompany them in a progressive conversion to God who reveals himself in his creation as well as through the various stages of the History of Salvation. The deep meaning of such a conversion is to let the Holy Spirit inhabit us, and make room in our own life, according to the grace given by God, to the Reign of a God who reveals himself as a God of Love.

2. One must not misunderstand however the long term consequences of a process of evangelisation that begins by an encounter rather by a contestation, that leans first on a living witness and then on the proclamation, that continues with the sharing of evangelical values rather than with a call to change religion, and that finds its summit in a progressive conversion to God without necessarily imply a conversion to our Church. Everybody agrees to say that a good Muslim is better than a bad Catholic. But not everybody is ready to let the good Muslim live out peacefully his faith presuming that his faith is for him a way to salvation. Is the idea that the Kingdom of God comes in the suitcase of the missionary, as an accompanied baggage, still part of the strategy to convert non Christians?

3. Il has become normal to envisage Mission as originating in God himself as Creator and Father of all human beings, instead of seeing its point of departure in the sending of the apostles by Christ, as for example what is expressed in Mt 28,18-20. Here is a text that presupposes a basic distinction between a mission destined to make disciples who address those who know and accept Christ and accept to be baptised in order to follow him, and a mission orientated to a salvation that concerns all children of God whatever their circumstances and even their beliefs. It is good, in as much as this reversal of attitudes originated in the praxis and the desire to respond to the signs of the times. But it is a spiritual leap that leaves many theological and pastoral questions unanswered. For example, what attitude should we adopt towards those who do not want to convert to Christianity, but who, at the same time accept its values? Or again, what is the place of Christ and of the Church in this great benevolent plan of a God who wants all human beings to be saved?

4. The time when it was easy to convert pagans is over. Even believers of African traditional religions are today on the defensive. One must therefore consider as appropriate this vision of Mission where the sending of disciples by Jesus, continued by the Church, is interpreted as a link in the progressive development of the plan of salvation of God. The fragility of traditional religions constituted, so to speak, a historical chance for missionaries who worked for the foundation and expansion of the Church in subsaharian Africa. On the contrary, the massive conversions were probably a trap that has not always been avoided. Honestly, among the big Christian communities of some African countries, what is the proportion of disciples compared to the number of baptised Catholics? And what would have happened if baptism had been linked to the will becoming disciples instead of being linked to the aspiration, a normal desire in all human beings, to be delivered from evil?

5. Missionaries, who are used to converting so-called pagans to the Church, are usually stunned when they face believers of a strongly established and critically defendable religion who have no intention to abandon their religion and adopt the Christian faith. And they easily get irritated when those believers belong to a religion that not only is coherent but believe and proclaim that they have a universal mission, such as Islam. And moreover, it is now everywhere that, willy nilly, we come across Muslims, and very often Muslims who are proud of their faith and are as determined as we are to share their faith with the whole humanity. The experience of our confreres who have taught us to bear witness to the Gospel in an almost exclusively Muslim milieu is seen today as more precious as ever for our Society. The wisdom that they have shown, in giving a place of choice to the Encounter, must be for all of us a lesson that no one should scorn.