Missionnaires d'Afrique
Rome

Bernard Ugeux, M.Afr

Des défis à relever

Le second synode pour L’Afrique nous interpelle. Voici quelques défis à propos de la réconciliation, de la justice et de la paix que ce synode nous invite à relever. En parcourant les interventions des participants au synode (qui n’étaient pas uniquement des évêques), je me disais que l’expression employée lors du synode précédent : « Un continent saturé de mauvaises nouvelles », était toujours valable quinze ans après. Si on reprenait la liste complète des épreuves traversées par les populations africaines et les difficultés rencontrées par les Églises, on ne pouvait que constater qu’à part l’expérience des armes de destruction massive, l’Afrique a subi et continue à subir toutes les formes de souffrances qui peuvent être infligées à l’humanité. Et pourtant, malgré l’énumération d’une telle « saturation », un engagement convaincu pour la vie et l’affirmation de l’espérance en Dieu et en un avenir meilleur ont dominé l’atmosphère de ces trois semaines à Rome. Pour moi, ce fut un réel encouragement au moment de rejoindre une région d’Afrique particulièrement sinistrée ces derniers temps, celle des Grands Lacs.

Quelles sont les raisons de garder l’espérance ainsi que l’espoir ? La prise de conscience de la gravité et de la complexité des problèmes a provoqué chez certains participants le désir de travailler plus efficacement ensemble et d’acquérir plus de compétence. En effet, malgré la grande diversité des cultures et des situations, on note une convergence dans les grands problèmes qui interrogent le continent. J’en évoque quelques-uns qui m’ont frappé.

Le pillage des matières premières
S’il est vrai que les rivalités ethniques restent une source de tension et d’affrontement, parfois autant dans l’Église que dans la classe politique, il serait cependant malhonnête de leur attribuer la cause de tous les conflits. Par exemple, les guerres endémiques qui se déroulent autour des centres miniers sont entretenues bien souvent par les gouvernements limitrophes avec la complicité d’entreprises étrangères. Les uns et les autres ont intérêt à maintenir ces régions comme des zones de non-droit. C’est ainsi qu’ils peuvent continuer l’exploitation officielle ou clandestine – mais très efficace – des minerais précieux que les utilisateurs de téléphones mobiles ou d’ordinateurs portables apprécient, partout dans le monde, de payer moins cher.

Cette collusion entre les puissances économiques et les pouvoirs politiques pour exploiter le peuple est à l’origine de souffrances indicibles, surtout quand des milices tribales ou partisanes utilisent le viol des femmes ou des pratiques occultes comme armes de guerre. Tant qu’il n’existera pas une traçabilité de l'origine de ces minerais précieux - ce qui est une décision politique à un niveau international -, les « réconciliations » publiques ne peuvent être que des simulacres qui semblent continuer à duper les opinions occidentales. Les médias occidentaux préfèrent souligner l’aspect interethnique, ce qui leur permet d’éviter de reconnaître clairement la part de responsabilité de l’Occident dans ces situations dramatiques.

Il était important que les évêques d’Afrique du Sud (SACBC) aient créé l’Institut pour la paix Denis Hurley. Selon notre confrère Sean O’Leary, il devrait permettre d’identifier des personnes clefs (évêques, clergé, religieux et laïcs) qui formeraient un « groupe d’anciens » pour intervenir en matière de contrôle de la paix, de négociations de paix et de soutien aux structures de paix fragiles. « Au début de tout conflit, voire de tout conflit potentiel, deux ou trois de ces personnes formées seraient invitées à intervenir dans le pays en question, tout d’abord pour soutenir l’Église locale sur le terrain. (…) ». Elles seraient capables de faire la part entre ce qui relève de tensions interethniques et de ce qui provient d’une géopolitique cynique.

L’accaparement à grande échelle des terres cultivables
Où cultiver si on leur accapare leurs terres?Une autre source de préoccupation, encore trop peu connue aujourd’hui, est le pillage sur une grande échelle des terres agricoles louées pour de longues durées à des sociétés ou des gouvernements étrangers. Ceux-ci, comme la Chine, la Corée, la Libye, des émirats, cherchent ainsi à anticiper la crise alimentaire mondiale qui se profile à un horizon qui se rapproche. Ils transforment des régions entières en colonies agricoles en vue d’en exporter la production chez eux. Des États africains complices profitent parfois de l’absence de titres de propriété validement enregistrés pour les terres ancestrales pour les louer au prix fort aux étrangers. Ceux-ci non seulement dépouillent les petits paysans de leur seul moyen de survivre, mais ils hypothèquent l’avenir de leurs enfants et menacent les équilibres écologiques par des monocultures qui épuisent les terres. C’est ainsi que les bidonvilles tentaculaires ne pourront que s’accroître autour des mégapoles ainsi que des villes moyennes.

Les conséquences économiques, sociales et écologiques sont bien prévisibles. Si ce sujet n’a pas été approfondi au synode, c’est peut-être moins parce qu’il est peu connu qu’à cause de l’impuissance que peuvent ressentir les responsables d’Église devant l’ampleur des défis que cette évolution représente. Il serait pourtant nécessaire que les Églises interpellent la société civile afin d’alerter les opinions nationales et internationales. Cela impliquerait que les élites politiques chrétiennes soient à la hauteur des valeurs chrétiennes qu’elles sont censées promouvoir.

Reconnaissance des compétences des femmes
Le dernier point que je voudrais aborder est celui de l’éducation et de la promotion des femmes comme étant le grand défi du XXIe siècle sur l’ensemble de la planète. Je me retrouve bien dans ce dicton, repris par Mgr Philip Sulumeti, du Kenya : « Rappelons que si on éduque un homme, on éduque une personne, alors que si l’on éduque une femme, on éduque une famille, sachant que si l’on éduque des femmes, on éduque une nation ». En Afrique, il suffit de se demander entre les mains de qui reposent le commerce et l’économie locale dans les grandes villes pour se convaincre de l’influence que les femmes exercent aujourd’hui dans la société, en plus de l’éducation aux valeurs familiales.

Plusieurs évêques et observatrices ont soulevé la question du rôle des femmes, non seulement dans la société, mais aussi et surtout dans l’Église. Certains évêques ont clairement souhaité qu’elles aient le droit de participer aux structures de décision et d’être reconnues dans les nombreuses responsabilités qu’elles assument déjà comme laïques ou comme consacrées. Il a souvent été question de la grâce ou du génie des femmes pour la réconciliation.

Le thème de la famille a également été souvent abordé durant le synode. C’était déjà le cas à l’occasion du précédent et je n’y reviens pas ici. Reste une question de fond : un synode peut-il être efficace pour apporter des solutions aux graves questions de réconciliation, de justice et de paix ? Indépendamment de l’expérience forte de communion ecclésiale et de solidarité dans l’épreuve vécue par les participants, la nécessité demeure de mener au retour chez soi des actions efficaces au service de la réconciliation, de la justice et de la paix dans l’Église et dans la société. Un synode comme celui-ci se déroule comme un grand exercice pratique continental – et même mondial – de la méthode “voir, juger, agir”. Sans doute que le “voir” aurait été plus pertinent s’il ne s’était pas limité à plus de 230 prises de parole de 4 ou 5 minutes avec d’inévitables répétitions. Quelques interventions approfondies de la part des conférences épiscopales auraient permis d’aller plus loin dans la prise de conscience des enjeux. Or, il n’y a eu aucune place pour les conférences épiscopales en tant que telles dans ce synode.

Ensuite, le temps imparti pour le “juger” était-il suffisant pour que les participants creusent les causes profondes des crises que traverse l’Afrique ? Y avait-il, parmi les experts, assez de personnes compétentes pour analyser des questions sociales, politiques, économiques très complexes, afin d’apporter des clés d’interprétation ? Il y a plus de dénonciation que d’analyse des racines des problèmes. Enfin, pour l’“agir”, celui-ci ne peut se réduire à des propositions édifiantes ou à des vœux et à des exhortations. Chacune d’entre elles est susceptible d’être accompagnée de stratégies de réalisation. Par exemple, on a parlé de la promotion des femmes dans l’Église, un évêque a aussi proposé la création de commissions pour les femmes à tous les niveaux des structures de décision. Mais si la partie “juger” n’a pas été jusqu’aux racines du mal, est-il possible de proposer des stratégies d’action pertinente à tous les niveaux : catéchèse, pastorale, éducation, commission Justice et Paix, etc. ? Comme c’est annoncé dans les propositions ? Espérons que ce soit une priorité pour le SCEAM ainsi que pour les conférences épiscopales, si elles le décident.

On peut alors se demander dans quelle mesure des stratégies d’action sont possibles dans le cadre d’un synode. En effet, les pères synodaux ne sont pas supposés suggérer au pape davantage que des conseils ou des souhaits à titre consultatif. Celui-ci juge ensuite de ce qui mérite d’être repris et proclamé dans une exhortation apostolique. On pourra alors vérifier si ce synode a pu représenter une réelle force d’inspiration nouvelle ou s’il s’est limité à une concertation et à des propositions générales dont chacun fait ce qu’il veut quand il rentre dans son diocèse.

Les dysfonctionnements soulevés à propos de deux des domaines évoqués ci-dessus ont d’évidentes conséquences pastorales, étant donné la paupérisation qu’ils accroissent et la déstabilisation qu’ils entraînent dans les sociétés où nous travaillons. Comme ces questions ne sont pas toujours abordées officiellement ni de front, il est important que les communautés chrétiennes restent vigilantes à propos de ce qui se passe dans leur environnement et qui est souvent occulté par les pouvoirs publics.

Bernard Ugeux, M.Afr


Tiré du Petit Echo N° 1007 2010/1

 

 


 

Missionaries of Africa
Rome

Bernard Ugeux, M.Afr


Facing the Challenge

The Second Synod for Africa puts us to the test. Here are some challenges concerning reconciliation, justice and peace, which this Synod invites us to take up. Going through the speeches of those taking part in the Synod (not all of them bishops), I made a mental note that the expression used in the previous Synod for Africa - ‘a continent saturated with bad news’, was still valid fifteen years later. If we were to take the entire list of trials and tribulations of African populations and problems faced by the Churches, we could simply observe that apart from arms of mass destruction, Africa has undergone, and continues to undergo, the whole range of suffering possible to inflict on humanity.

Nevertheless, in spite of the inventory of such‘saturation’, a convinced commitment for life, affirmative hope in God and a better future prevailed over these three weeks in Rome. For me, this was great encouragement at the point of returning to the Great Lakes, an African disaster area particularly adversely affected in recent years.
What are the reasons for hoping and trusting? Awareness of the gravity and complexity of problems compelled some participants to seek to work more effectively together and to gain more competence. Indeed, in spite of the huge diversity in cultures and situations, I noted a convergence on major problems that raise issues for the whole continent. Here, I will mention some that struck me.

Pillage of raw materials
While it appears true that ethnic rivalry remains a source of tension and confrontation, sometimes as much in the Church as among the political classes, it would even so be less than honest to attribute the causes of all conflicts to them. For instance, endemic wars that are waged around mining centres are often maintained by neighbouring governments with the complicity of foreign companies. Vested interests are intent on keeping these zones lawless. In this way, they can pursue undercover or official exploitation – very effectively – of precious metals that mobile phone or portable computer users appreciate worldwide at a low price…

This collusion between economic forces and political powers to exploit people is at the source of unspeakable suffering, especially when tribal or partisan militias use female rape or occult practices as weapons of war. As long as there is no trace source for these precious metals – requiring a political decision at international level – the so-called ‘reconciliation accords’ in public can only be described as counterfeit, continuing to dupe western opinion. The western media prefer to highlight the inter-ethnic aspect, which enables them to avoid clearly acknowledging the western share of responsibility in these tragic situations.

An important feature was the creation of the Denis Hurley Peace Institute by the South African Catholic Bishops Conference (SACBC). According to Sean O’Leary, MAfr, it should enable identification of key individuals (bishops, clergy, religious and laypersons) who could form a ‘group of elders’ to intervene in matters of peace management, peace negotiations and support for fragile peace structures. ‘At the start of any conflict, or potential conflict, two or three trained people would be asked to intervene in the country in question, firstly to support the local Church on the spot. (…) They would be able to distinguish between what arises from inter-ethnic tension and what comes from geopolitical cynicism.

Grand scale monopolising of arable land
Where can they farm if their lands are monopolised?Another cause for concern, still too-little known today, is the grand scale pillaging of arable land rented through long-term contracts to foreign companies and governments. China, Korea, Libya and the Emirates are among them, thus seeking to anticipate the world food crisis looming on the horizon. They are transforming entire regions into farming colonies to export produce home. Complicit African states sometimes take advantage of the absence of validly registered title deeds for ancestral lands to rent them to foreigners at high prices. These deals not only strip poor farmers of their sole means of subsistence, they also mortgage the future of their children and threaten the ecological balance by monocultures that deplete the land. In this way also, slums spread unchecked around mega-cities as well as average towns. The economic, social and ecological consequences are completely predictable. Although this issue was not plumbed in depth at the Synod, it is perhaps less on account of it being little-known than because of the powerlessness the Church leaders may feel when faced with the array of challenges that this evolution represents. Nevertheless, the Churches must challenge civil society in order to alert national and international opinion. This would imply that Christian political elites would be up to the standard of the Christian values they are supposed to be promoting.

Acknowledgement of women’s capacities
The final point I would like to address is the education and advancement of women as the major global challenge of the 21st century. I agree entirely with Bishop Philip Sulumeti of Kakamega, Kenya, when he says, ‘Let us remember that if we educate a man, we educate an individual, whereas if we educate a woman, we educate a family, bearing in mind that if we educate women, we educate a nation.’ In Africa, we only have to ask in whose hands lie business and the local economy in the major towns to become convinced of the influence they exert today on society, in addition to the passing on of family values.

Several bishops and observers raised the issue of the role of women, not only in society, but also and above all in the Church. Some bishops clearly hoped that women would have the right to take part in decision-making structures and be acknowledged in the numerous responsibilities they already take on as lay or consecrated women. Women are often seen as having an instrumental grace or genius for reconciliation.

The topic of the family was also often tackled at the Synod. It was already the case at the last one and I will not come back on it here. There remains a basic issue: can a Synod bring effective solutions to serious matters of reconciliation, justice and peace? Apart from the deep awareness of ecclesial communion and solidarity in time of trial which was experienced by the participants, the need remains of leading effective action at the service of reconciliation, justice and peace, in Church and society, once back home. A Synod like this is run like a huge continental – even global – practical exercise of the See-Judge-Act method. Perhaps the ‘See’ would have been more relevant if it had not been confined to over 230 speeches lasting 4 or 5 minutes, with inevitable repetitions. Some broader-based talks by Bishops’ Conferences could have led us farther in awareness of what is at stake. However, there was no room at this Synod for Bishops’ Conferences as such. Then, was the time given over to ‘Judge’ enough for participants to delve into the underlying causes of the crises Africa is passing through? Among the experts, were there enough competent people to analyse the extremely complex social, political and economic issues so as to come up with keys to understanding them? There was more condemnation than analysis of the roots of problems.

Finally, for ‘Act’, it cannot be reduced to edifying proposals or hopes and exhortations. Each of them has a claim to be accompanied by implementation programmes. For instance, when speaking of the advancement of women in the Church, a bishop also proposed the creation of commissions for women at all levels of decision-making structures. However, if the ‘Judge’ element does not penetrate to the roots of evil, can one propose relevant programmes of implementation at all levels: catechesis, pastoral action, education, Justice and Peace Commission, etc., as proclaimed in the proposals? Let us hope that it will be a priority for SECAM as well as for Bishops’ Conferences, if they so decide.

We can therefore ask ourselves to what degree programmes of action are possible in the context of a Synod. Indeed, the Synod Fathers are not supposed to suggest to the Pope more than advice or aspirations on a consultative level. He then decides what deserves to be revisited and proclaimed in an apostolic exhortation. We can then substantiate whether this Synod was capable of representing a genuine force for new inspiration or if it was confined to an agreement and general propositions for anyone to do as they like with when they return to their dioceses.

The serious failures raised concerning two areas mentioned above have clear pastoral consequences in view of the impoverishment they increase and the destabilisation they entail for the societies in which we work. Since these issues are not always dealt with officially or head-on, it is important that Christian communities remain vigilant concerning what is happening in their environment and which is often concealed by the public authorities.

Bernard Ugeux,
Rome, 25th October 2009

From Petit Echo n° 1007 2010/1