Pères Blancs

Erik Bladt P.B.

Maghreb

Dieu est venu
à ma rencontre

L’Afrique du Nord a été pour moi un choix délibéré. Durant mon adolescence, la vie et la personne de Charles de Foucauld m’ont attiré vers ce monde mystérieux, inconnu, autre, du nord de l’Afrique. J’y trouvais en quelque sorte la définition même de la vocation missionnaire : sortir de soi, quitter ses origines, sa culture, ses traditions, sa langue pour aller vers l’autre, différent dans sa religion, sa culture, sa psychologie, sa langue. Dans cette rencontre avec l’autre, Jésus, au cours des années, purifiait ma foi, me disait des choses nouvelles afin que je puisse devenir l’homme évangélique à la taille adulte. Avec patience, le Seigneur m’a mieux fait comprendre ce que peut signifier un amour universel, gratuit, désintéressé.

J’allais apprendre qu’en dehors des limites visibles de l’Église, vivent des hommes qui désirent eux aussi des cieux nouveaux, qui cherchent le bonheur, qui sont habités eux aussi par ce germe du Royaume, qui cherchent eux aussi à réaliser leur vocation humaine, qui désirent mettre en pratique la vérité qui est en Dieu. J’ai pris conscience que Dieu est venu à ma rencontre, Lui, le tout autre. Des non-chrétiens m’ont offert leur confiance, leur amitié. Ils m’ont ouvert la porte de leur maison. Ils m’ont accueilli et offert le repas. Ils m’ont lavé les pieds et parfumé les cheveux. Ils m’ont donné à boire quand j’avais soif.

Ma vocation m’a donné l’occasion de faire l’expérience de ce que peut signifier “marcher sur les traces de Jésus”, vivre en son nom ma mission publique. J’ai médité à plusieurs reprises les rencontres de Jésus avec les autres, ceux du dehors, et qui sans doute le resteront toute leur vie.

À Sfax, une paroisse formée majoritairement d’étudiants chrétiens universitaires originaires de l’Afrique sub-saharienne.Mon projet de vie a été soutenu par des engagements concrets. J’ai vécu dans les deux pays qui forment aujourd’hui la Province du Maghreb : l’Algérie, la Tunisie. L’apprentissage des langues m’a certainement facilité la rencontre. J’ai réalisé, au cours des années, que l’important n’était pas le service concret ni mes discours, mais notre façon d’être, notre manière de vivre, de concevoir l’amitié. Avec l’Église qui, en Algérie, est aussi servante de l’humanité, j’ai eu la joie de collaborer à la croissance humaine des jeunes Algériens par le biais des écoles ou centre professionnel. Avec l’Église, j’ai servi le développement du pays à peine indépendant.

Au sein de l’IBLA, j’avais commencé par monter une bibliothèque arabophone pour les lycéens (littérature, philosophie). J’ai été plusieurs fois une question pour les jeunes peu habitués à notre maison. Lui, un étranger, qui connaît les choses arabes, qui parle notre langue, qui n’est pas musulman, pas marié, qui est cet homme ? Au cours des années, j’ai réalisé que je pouvais faire partie d’une Église lieu de liberté, de vérité, de paix.

Mes nominations dans d’autres lieux comme Sousse, Sfax, m’ont fait rencontrer des jeunes (adolescents, jeunes adultes) qui ont beaucoup de questions. Mais à qui les confier ? Rencontrer une oreille attentive qui écoute, qui accueille sans juger, les libère et les rend heureux. “À qui nous confier, me disait quelqu’un. La famille, la mosquée, l’imam ne sont pas aptes ni prêts à nous écouter.” Leurs questions sont de tout genre, y compris religieuses : le sens de Dieu, de la foi. Je me suis toujours dit : une question sincère mérite une réponse sincère. J’ai parfois l’impression que, pour certains, la recherche d’une foi vivante est plus importante que des discussions sur la religion.

À Sousse, haut lieu du tourisme tunisien, nous avons longtemps été deux à l’époque. Notre souci consistait à faire prendre conscience aux innombrables touristes, venant du monde entier, qu’il y a en Tunisie une Église incarnée, une Église qui respecte ce qu’il y a d’important pour l’autre (en particulier à l’occasion des fêtes religieuses). Nous voulions que les touristes rencontrent une Église sympathique, qui vit au rythme du pays, qui sent avec le pays, qui se met au service du pays (les écoles du diocèse, les services Caritas, les associations) et qui trouve dans ce service le sens profond de sa vocation, témoin de l’amour gratuit où l’homme est premier parce que créé à l’image et à la ressemblance de Dieu.

J’ai fait partie d’une Église qui accompagne les épouses chrétiennes de maris musulmans. À travers l’enseignement de la langue tunisienne à Sousse, à travers les échanges sur Jésus et les autres, j’ai pu les aider dans leur projet de vie et montrer en quoi Jésus pouvait être leur guide.

Nommé à Sfax, j’ai rencontré des gens, nés dans le pays et qui ont vécu ses diverses évolutions. J’ai rencontré des jeunes étudiants subsahariens, témoins d’une Église très vivante. Ils sont témoins dans leur campus universitaire. Ils font aussi la découverte d’une Église autre, différente en terre d’islam où l’accent est mis sur la rencontre de l’autre, l’aventure de l’amitié, de la confiance réciproque. Le presbytère de Sfax se veut un lieu ouvert à tous sans distinction, où nous sommes au nom de Jésus Christ. Nous croyons qu’il s’est incarné en tout homme qui participe d’une manière ou d’une autre au même mystère pascal. Notre passion, c’est l’homme vivant, qui se met au service de son prochain, surtout du petit, du souffrant, du handicapé.

Un groupe de femmes se réunit dans notre maison de Sfax pour créer du matériel pédagogique pour les handicapés mentaux et physiques. De croyances très diverses, elles témoignent à leur manière que seul l’amour sauve et libère.
Je crois que l’Église est l’incarnation vivante du Christ au-delà du temps et des frontières. Jésus continue sa mission en elle, tout en s’arrêtant sur l’autel de la conscience et de la liberté humaine.

Le projet de cet échange attirait notre attention sur une remise en question, laquelle, je l’avoue, je n’ai pas comprise. Le Dieu en qui nous croyons, qui est Père, Fils et Esprit, n’est pas à mettre en question. L’homme, en tant qu’homme (saint Augustin), a été créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. C’est sa véritable dignité. Dieu est Amour. Tout homme porte donc en lui l’amour de Dieu qui ne demande qu’à s’épanouir par le biais de sa liberté. Tout homme est digne d’être aimé. Encore faut-il qu’il le désire et accepte d’être aimé. Toute expression de charité fraternelle est le chemin le plus court pour aller vers Dieu (saint Augustin).

Je lis dans les Évangiles que Jésus obligea ses disciples à le précéder sur l’autre rive, comme s’il voulait dire : Frotte-toi à autrui pour découvrir qui tu es et qui est Dieu, pour découvrir ton identité de disciple, pour découvrir que ceux qui n’appartiennent pas à l’Église peuvent vivre eux aussi les valeurs du Royaume (Mt 25). De par ma vocation missionnaire, ne suis-je pas envoyé sur l’autre rive où je crois que l’Esprit est déjà à l’œuvre et nous précède. N’est-ce pas là la joie du missionnaire ?

Erik Bladt P.B.


Tiré du Petit Echo N° 1014 2010/8

 


 

White Fathers

Erik Bladt W.F.

Maghreb

God came to meet me

North Africa was a deliberate choice for me. In my adolescence, Charles de Foucauld’s life and personality drew me towards this mysterious, unknown, different, world. In some ways, I found in it the exact definition of the missionary vocation: to forsake self, leave one’s background, culture, tradition and language to go towards others, different in their religion, culture, psychology and language. In the encounter with others, Jesus, down the years, purified my faith and told me new things so that I could become a mature man of the Gospel. With patience, the Lord helped me to understand better what a universal, gratuitous and detached love can mean.

I was to learn that outwith the visible boundaries of the Church, there are men and women who also desire the new heavens, who seek happiness, who are also inhabited by this seed of the Kingdom, who also seek to actualise their human vocation, who desire to implement the truth which is in God. I became aware that God, the quite other, came to meet me. Non-Christians offered me their trust and friendship. They welcomed me into their homes. They received me and offered me a meal. They washed my feet and perfumed my hair. They gave me to drink when I was thirsty.

My vocation has given me the opportunity to experience what it means to ‘walk in the footsteps of Jesus’, living my public mission in his name. I have often meditated on Jesus’ encounters with others, outsiders, who will no doubt remain so all their lives.

At Sfax, a parish principally made up of Christian university students from Africa south of the Sahara.My life’s project has been sustained by practical commitments. I have lived in two countries that today make up the Province of the Maghreb: Algeria and Tunisia. Learning the languages required has certainly eased encounter. Over the years, I realised that what counts is not material service, or my speeches, but our way of being, our manner of living and of comprehending friendship. With the Church, which in Algeria is also the servant of humanity, I had the pleasure of contributing to the human development of young Algerians through schools or professional training centres. With the Church, I was at the service of the development of a fully-independent country.

At the centre of IBLA, I began to build up an Arabic library for secondary school pupils (literature and philosophy). I was often a source of wonder for the youth who were not used to our house. ‘Who is this man, a foreigner, who knows of Arab affairs, who speaks our language, who is not Muslim, not married?’ Down the years, I realised I could be part of a Church, a place of freedom, truth and peace.

My appointments to other places like Sousse and Sfax enabled me to meet with youth, (adolescents and young adults) who had many questions. To whom could they confide them? They needed to come across a listening ear, welcoming without judging, liberating them and making them happy. Someone asked me, ‘To whom can we go? The family, the mosque, the imam are not suitable or ready to listen to us.’ They have all sorts of questions, including religious ones: the meaning of God and the meaning faith. I have always said: a sincere question deserves a sincere reply. I sometimes have the impression that for some people, seeking a living faith is more important than discussions about religion.

At Sousse, an important centre of Tunisian tourism, we were two for a long time during the season. Our concern was to raise awareness among the countless tourists from all over the world that in Tunisia there is a Church embedded here, a Church that respects whatever is important for others, (in particular on the occasion of religious festivals). We want tourists to encounter a benevolent Church, which lives in tune with the pace of the country, which feels along with the country, which places itself at the service of the country (diocesan schools, the services of Caritas, different associations). In this service, it ought to find a deep recognition of its vocation, as testimony to gratuitous love, where humanity is paramount because it has been created in the image and likeness of God.

I am part of a Church that accompanies Christian spouses married to Muslim husbands. Through the teaching of Tunisian dialect at Sousse and through discussions on Jesus and others, I have been able to help them in their life’s choices and to show how Jesus could be their guide.

Appointed to Sfax, I met people who were born in the country and lived through its various transformations. I met young students from south of the Sahara, testimony to a very vibrant Church. They are exemplary on their university campuses. They also discover another type of Church, different in Islamic lands, where the emphasis is placed on meeting with others, the adventure of friendship and of mutual trust. The presbytery at Sfax tries to be an open space for all persons without distinction, where we live in the name of Jesus Christ. We believe he is incarnate in every person that takes part in one way or another in the same Paschal Mystery. Our passion is humanity alive, putting itself at the service of its neighbour, especially the neglected, the suffering and those with disabilities.

A group of women meet in our house at Sfax to create teaching materials for people with mental and physical disabilities. They come from very different faith backgrounds, and thus bear witness in their own way that only love saves and liberates.

I believe the Church is the living incarnation of Christ beyond time and borders. Jesus continues his mission in the Church, taking account of the altar of conscience and human freedom.

The plan of this exchange drew our attention to a questioning, which, I confess I have not understood. The God in whom we believe: Father, Son and Spirit, is not for drawing into question. Man as man (Saint Augustine) was created in the image and likeness of God. It is his inalienable dignity. God is Love. Therefore, every man carries within him God’s love, which only seeks to flourish by means of its freedom. Every man deserves to be loved. He still has to desire it and accept to be loved. Every expression of fraternal love is the shortest pathway to reach God, (Saint Augustine).

I read in the Gospels that Jesus obliged his disciples to go ahead of him to the other side, as if he wanted to say, ‘Go and rub shoulders with others to discover who you are and who God is; discover your identity as a disciple; discover that those who do not belong to the Church can also live the values of the Kingdom’, (Mt 25).
Because of my missionary vocation, am I not, by definition, sent to the other side, where I believe the Spirit is already at work and precedes us? Is not that the joy of being a missionary?

Erik Bladt W.F.

From Petit Echo n° 1014 2010/8