Missionaires d'Afrique

Le père Georges Defour, 92 ans, est au Congo depuis plus de 60 ans, traversant toutes les mutations et les épreuves avec un courage et un optimisme remarquables. Docteur en pédagogie, il est l’auteur de nombreux manuels scolaires utilisés jadis à l’école primaire en français comme Mon ami Noé et Calculons juste et en swahili comme Usikie habari, Tuhesabu sawa...

En 1952, il fonde le mouvement de jeunesse Xavéri maintenant répandu dans plusieurs pays de l’Afrique subsaharienne. Il travaille toujours à l’Institut supérieur de développement rural de Bukavu et à ses publications. Le P. Defour sait bien que pour enseigner l’arithmétique à John, il faut connaitre John ! Ici, il nous dit que pour présenter l’Évangile à Kisito, il faut connaître Kisito.

Religions d’Afrique
et christianisme

Il est étrange de constater combien les ethnologues étrangers, qui autrefois ont pris contact avec l’Afrique sub-saharienne, ont méconnu la valeur profonde et le sérieux de sa religion traditionnelle ! Le Dr Bellamy, par exemple, écrivait en 1886 : ‘Les Mandingues (Malinké et Bambara) n’ont pas de religion au sens vrai du mot ; on ne peut, en effet, appeler de ce nom quelques pratiques superstitieuses qu’ils exécutent sans aucune idée un peu profonde.’

On se demande comment il est possible que des esprits, par ailleurs distingués et probablement sincères, en arrivent à porter sur des hommes et des peuples, des jugements aussi hâtifs ! En Afrique, comme partout dans le monde, l’homme, parce qu’il est homme, a toujours senti le besoin légitime de dépasser la réalité concrète pour s’approcher d’une réalité transcendante ; il a perçu, fort logiquement, que l’homme, s’il est objet de science, est aussi sujet de conscience, que ce serait se mutiler d’une partie essentielle de lui-même que de se limiter à sa matérialité.

Ces anciens voyageurs, malgré leur science et leur probable bonne volonté, n’ont donc vu que l’extérieur des choses : ils n’ont pas découvert que l’univers africain dit traditionnel, représente, réalisé par des têtes et des cœurs d’hommes, dans l’optique particulière où ils ont vécu, un effort d’intelligence du monde et du surmonde…

Les divers peuples africains sont restés assez longtemps isolés les uns des autres ; quoique prenant conscience du même fond religieux, chacun a exprimé et vécu à sa manière sa relation avec le monde d’en haut. Les peuples pasteurs voient leur symbole de la vie dans les bovidés et leur expression religieuse en sera imprégnée. Les cultivateurs feront de même avec la terre nourricière, donneuse d’une vie toujours renaissante. Les pêcheurs et les peuples dont la vie est menacée par la sécheresse voient l’eau comme source de vie et s’en serviront dans leurs rites religieux. Mais, sous cette apparente diversité, on relève chez tous ces peuples une idée de base : la recherche de la vie et d’une vitalité accrue. L’Être Suprême sera donc perçu comme la source de la vie, le Grand Vivant. L’objectif central du rapport avec Dieu sera d’en recevoir et d’épanouir en soi cette vie, bien que cette option commune soit exprimée dans des expressions symboliques différentes.


Dieu étant perçu comme un être unique, ils disent : ‘Il doit être seul ; s’ils étaient plusieurs, ils ne seraient pas tout-puissants puisqu’ils se combattraient les uns les autres’. L’unique Tout-Puissant est perçu et nommé comme Celui dont la Parole fait exister, le Plus grand des Grands, le Maître du ciel, Celui qui luit, le Soleil que l’on ne peut fixer, l’Éternel, source de tout être, l’Inexplicable, Celui que l’on ne peut piéger, Celui qui sait tout, Celui qui fait tout, Celui qui crée sans avoir besoin de personne, Celui devant qui les hommes se prosternent sans tomber… Ces noms – et il en a pas mal d’autres – tâchent de traduire ce qu’ils découvrent de Dieu, par leur réflexion et leurs sentiments, mais aussi et surtout par ce qu’ils constatent de l’action qu’ils attribuent à l’Être Suprême.

Habitués à la pensée imageante, vue comme renforçant la compréhension et la mémoire, ils le décrivent souvent par des mythes, affirmant, pour les faire mieux comprendre, et surtout mieux ressentir, des convictions profondes, vues comme vraies, sous des formes imagées.

Mythe de l’homme qui voulait tuer Dieu
Voici, par exemple, un mythe Chagga, du nord de la Tanzanie : Un homme qui avait perdu tous ses fils en conçut contre Dieu un grand ressentiment. Il s’en alla trouver un forgeron et lui demanda ses plus belles flèches pour tuer Dieu. Il s’en alla ensuite chez un corroyeur et lui demanda ses courroies les plus solides et les plus élastiques pour en faire un arc capable d’atteindre Dieu. Puis il se mit en route vers où le soleil se lève. De là partaient un grand nombre de chemins, les uns vers le ciel, les autres vers la terre ; il attendit le lever du soleil, vint le bruit d’une foule en marche et de voix criant : ‘Ouvrez les portes ! Laissez passer le Roi !’Il vit une multitude d’hommes tout brillants, eut peur et se cacha dans un buisson.

Le cortège royal s’arrêta et les gens se plaignirent d’une odeur épouvantable, à croire qu’un homme de la terre était passé par-là. Ils inspectèrent les alentours, découvrirent l’homme et le conduisirent auprès de Dieu. Celui-ci lui demanda : ‘Que veux-tu ?’ L’homme lui répondit : ‘Le chagrin m’a conduit à fuir ma hutte !’ Et Dieu dit : ‘Pourquoi donc cet arc et ces flèches ?’ – ‘Oh, je voulais peut-être chasser !’ … Et Dieu répondit : ‘Ne voulais-tu pas me tuer ? Fais-le donc !’ … L’homme hésita et poursuivit : ‘C’est à cause de mes fils que tu m’as pris !’ Dieu répondit : ‘Si tu veux tes fils, tu peux les prendre… Regarde, ils sont là, derrière toi !’ L’homme se retourna et les vit, si radieux et brillants qu’il les reconnut à peine. Alors il dit à Dieu : ‘Non ! Garde-les ! Ils sont tellement mieux chez toi !’

Les missionnaires ont apporté le Christ
Nous comprenons maintenant pourquoi Monseigneur Tumé, du Cameroun, affirme : ‘Les missionnaires ne nous ont pas apporté Dieu ; nous en avions déjà une idée ! Mais ils nous ont apporté le Christ !’

Il n’est donc pas douteux que cette religion traditionnelle ait engendré, malgré pas mal de lacunes et d’erreurs, un objectif très valable dans une approche de connaissance du Seigneur, et cela dans un effort de qualité de vie personnelle et sociale.

Ensuite la découverte du Christ, l’évangélisation, l’engagement des missionnaires, le magnifique essor de prise en main par le clergé et les catéchistes africains, l’urbanisation de l’Afrique ont provoqué une notable raréfaction de cette pratique religieuse et des coutumes qu’elle inspirait. Mais un peuple, des hommes ne perdent pas complètement une culture qui fait partie de leur identité, de leur vie profonde, de leur façon de vivre, de penser et d’agir. Il est donc inévitable que de nombreux chrétiens, quoique sincères, apparaissent, en partie chrétiens et en partie traditionnels, dans une personnalité divisée, moins équilibrée spirituellement.


La foi en Jésus Christ et la culture traditionnelle
C’est pourquoi les évêques africains en réunion à Rome, au Synode africain (10 avril – 8 mai 1994) ont dénoncé, un peu partout, une réelle et regrettable dichotomie, une situation dans laquelle deux éléments - la foi et la culture - qui devraient être intimement unis, se retrouvent séparés provoquant un déséquilibre de la pensée profonde, des convictions et de la vie religieuse, du comportement personnel et social, de l’union à Dieu.

Ils insistent donc sur un vaste effort d’interculturation : une acculturation joignant la culture à la foi et une inculturation joignant la foi à la culture. Par exemple, en introduisant la musique traditionnelle dans l’expression de la foi ou un rite chrétien dans une coutume traditionnelle. Il ne s’agit donc pas d’en revenir à la religion traditionnelle mais de s’en soucier dans la présentation et la vie de foi.
De très nombreux missionnaires ont consacré leur vie à présenter la foi chrétienne en Afrique noire, avec tout leur cœur et toute leur foi. Ils l’ont nécessairement fait selon les modes d’expression auxquels ils étaient accoutumés, inspirés d’une culture différente de la culture africaine. C’était inévitable et le résultat en est tout de même très largement positif.

Mais, pour aborder, connaître, informer valablement un peuple, il est absolument nécessaire d’avoir d’abord perçu, en bonne sémiologie, ce qu’il est, comment il pense, comment il sent et comprend les êtres humains et les choses, comment il voit Dieu, le prie, organise ses relations avec lui. Comme le disait le président Ahidjo, du Cameroun : ‘C’est en enfonçant ses racines dans la terre nourricière que l’arbre s’élève.’ Or, par exemple, beaucoup de missionnaires, en exprimant les vérités ou des prières chrétiennes, l’ont fait en traduisant littéralement des textes, alors que ce qu’il aurait fallu faire, c’est traduire les idées comme les vivent et les expriment les peuples africains, les gens auxquels ils s’adressaient.

Il paraît donc évident que nous, non ‘missionnaires en Afrique’, mais ‘missionnaires d’Afrique’, nous sommes appelés, en accord avec le clergé africain, à tenir compte, dans les relations et la pastorale, de la culture et de la religion africaine qui sont parties intégrantes, même si c’est parfois peu apparent, de l’identité profonde des peuples qui nous ont adoptés !

Georges Defour



 


Missionaries of Africa

92-year-old Father Georges Defour has been in the Congo for 60 years, living through all its trials and tribulations with remarkable courage and optimism. A PhD in educational method, he is the author of numerous French-language primary schoolbooks used in the past, such as Mon ami Noé and Calculons juste and in Swahili Usikie habari, and Tuhesabu sawa...

From having been founder of the Xaveri youth movement in 1952, which has spread to several sub-Saharan African countries, he still works at the Bukavu Higher Institute of Rural Development and on his publications. Father Defour knows very well that to teach John arithmetic you need to know John! Here he tells us that to present the Gospel to Kizito, you need to know Kizito.

African Religions

It is odd how many foreign anthropologists who sometime were exposed to sub-Saharan Africa were unaware of the profound importance and significance of traditional religion! Dr Bellamy, for example, wrote in 1886, ‘The Mandingoes (Malinke and Bambara) have no religion in the strict sense of the word; indeed, no one could call by this name the few superstitious practices they perform without the slightest depth of thought.’

One wonders how it is possible that such minds, otherwise distinguished and probably sincere, could reach the point of making such hasty judgements on men and peoples! In Africa, as elsewhere in the world, man, because he is man, has always felt the legitimate need to go beyond everyday reality to reach transcendent reality. He very logically perceived that man, if he is the object of science, is also subject to consciousness, and that to limit himself only to materiality would be to mutilate an essential part of himself.

These old explorers, in spite of their knowledge and probable good will, only saw the exterior of things; they did not discover that the so-called traditional African universe represents an attempt to make sense of the world and the world above. The various African peoples remained a long time isolated one from another. Although they were aware of having the same religious substratum, each one expressed and lived in its own way its relationship to the world above. Pastoral peoples see their symbol of life in their livestock and their religious expression is permeated with it. Cultivators do likewise with the nourishing earth, provider of continually renewed life. Fishermen and peoples whose lives are threatened by drought see water as the source of life and use it in their religious rituals. However, under this apparent diversity, there is one basic notion among all these peoples: the quest for life and increased vitality. The Supreme Being will therefore be perceived as the source of life, the Great Living One. The main objective of any relationship to God will be to receive and expand this life in oneself, although this common option would be expressed in different symbolic expressions.

God was conceived as a single being and they said, ‘He has to be one; if there were several, they would not be all-powerful and would fight among themselves.’ The Unique All-Powerful is perceived and named as the One the Word brings into existence, the Greatest of the Great, the Master of the Heavens, the One who shines, the Uncontrollable Sun, the Eternal, Source of our being, the Inexplicable, the Elusive One, the All-Knowing, the Almighty, the Unaccompanied Creator, the One before whom men bow low without falling. These names, and there are quite a few others, attempt to translate what they discover about God by reflection and feelings, but also and above all by what they observe in the action they attribute to the Supreme Being.

As they are accustomed to picture language, seen as reinforcing understanding and memory, the people often describe the Supreme Being in myths. It confirms their deep convictions, perceived as real under illustrated forms, making them better understood and above all experienced.

 

The myth of the man who wanted to kill God
For example, here is a Chagga myth from the north of Tanzania. A man who had lost all his sons bore a huge resentment against God. He went to find a blacksmith and asked him for his best arrows to kill God. He then went to a currier and asked him for his strongest and most resilient cord to make a bow capable of reaching God. Then he set off in the direction of where the sun rises. A large number of paths left from there, some towards heaven, others to earth. He waited for the dawn; then came the sound of a throng marching and voices crying, ‘Open the gates! Let the King pass!’ He saw a shining multitude of men, took fright and hid in a bush.

The royal cortege halted and the people complained bitterly of a dreadful stench, as though an earthling had passed by there. They searched the surrounding area, discovered the man and brought him into God’s presence. God asked him, ‘What do you want?’ The man replied, ‘Grief has led me to flee my homestead!’ God asked, ‘Why did you bring the bow and arrow then?’ ‘Oh, I thought I might do some hunting!’ God replied, ‘Did you not want to kill me? Go ahead!’ The man hesitated and then continued, ‘It is because of the sons you took from me!’ God replied, ‘If you want your sons, you can have them. Look, they are there behind you!’ The man turned and saw them, so radiant and brilliant he could hardly recognise them. Then he said to God, ‘No, keep them! They are so much better off with you!’

Missionaries brought Christ
We now understand why Cardinal Archbishop Tumi of Douala, Cameroon, affirmed, ‘Missionaries did not bring us God; we already had an idea of God. However, they did bring us Christ!’

It cannot therefore be denied that traditional religion, in spite of gaps and errors gave rise to a very valid objective in seeking knowledge of the Lord by means of attempting to implement a personal and social quality of life. Consequently, the discovery of Christ, evangelisation, the commitment of missionaries, the magnificent upsurge in the taking in charge by African clergy and catechists and the urbanisation of Africa provoked a noticeable dearth in this religious practice and the customs it inspired. However, a people, men, do not completely lose a culture that forms part of their identity, which gives depths to their lives, their way of living, thinking and acting. It is therefore inevitable that many Christians, although sincere, appear partly Christian and partly traditional, in a split personality, thus less spiritually balanced.

Faith in Jesus Christ and traditional culture
For this reason, the African bishops meeting in Rome at the African Synod (10th April-8th May 1994) condemned almost everywhere a real and regrettable dichotomy. It was a situation provoking an imbalance in the deepest thinking, convictions, and religious life, in personal and social conduct. Therefore, faith and culture that should be intimately linked were separated from union with God. Consequently, they insisted on a vast undertaking in inter-culture, acculturation binding culture to faith and inculturation binding faith to culture. This could be done, for example, in introducing traditional music into an expression of faith or a Christian ritual into a traditional custom. It is not a matter of reverting to traditional religion, but to be attentive to it in the presentation and practice of the faith.

Very many missionaries have devoted their lives, heart and soul, to presenting the Christian faith in Equatorial Africa. Inevitably, they have done so according to their customary ways of expression, inspired by a different background to African culture. It was unavoidable and the result is nonetheless by and large positive. Nevertheless, in order to approach, understand and inform a people properly, it is paramount to firstly perceive in good semiotics who they are, how they think, feel about and understand human beings and things; how they see, pray, and organise relations with God. As President Ahidjo of Cameroon said, ‘It is in sinking roots into the nourishing earth that the tree grows.’ As an example, many missionaries, expressing truths or Christian prayers, have done so in translating texts literally, whereas what they should have done is translate the ideas as lived and expressed by the African people they were addressing.

It therefore seems clear that not Missionaries in Africa, but Missionaries of Africa, we are called to take account of African culture and religion in our relations and pastoral activity, in agreement with African clergy. Even if it is sometimes not so apparent, these features are an integral part of the deep-seated identity of the people who have adopted us!

Georges Defour