« Faire chemin ensemble »
de Jan Heuft, pb.
Souvent les gens me demandent ce que je fais en Algérie. Un pays avec très peu de chrétiens et de surcroît dangereux pour les étrangers. Pourtant j'y vis une aventure extraordinaire depuis trente huit ans!
A mon arrivée dans ce pays je fus frappé par tous ces Algériens attablés dans des cafés jouant aux dominos. En entrant dans ces endroits je me sentais seul et étranger. Je me comparais à ces turcs et marocains si nombreux dans mon pays natal la Hollande. Ce sentiment d'étranger fut encore renforcé à mon arrivée tard dans la nuit dans ce petit village situé dans les montagnes de la Kabylie où j'étais nommé directeur d'un collège. Cette nuit là, il y avait du brouillard et des grands élèves internes y en sortirent comme des fantômes, habillés dans des beaux burnous blancs.
C'étaient déjà des hommes, puisqu'ils avaient presque tous dix huit ou dix neuf ans, retardés dans leur scolarité par la guerre d'indépendance. Malgré ma grande taille, d'un mètre quatre vingt seize, je me sentais tout petit ! J'essayais de leur dire quelques mots en français mais ils se moquèrent de moi à cause de mon accent hollandais. Il était clair alors qu'une relation de confiance et d'amitié ne pouvait se créer qu'à la longue " en faisant chemin ensemble ".C'est ainsi que mon aventure de trente huit ans a commencé !
Dans un coin de la cour de ce collège je me rappelle encore bien, il y avait un garçon de dix huit ans. Il s'appelait Mancer. Il était d'une tristesse incroyable. Ce n'est qu'après des mois et des mois qu'il se décida enfin de m'adresser la parole! De fait, sa mère et ses tantes l'avaient scolarisé d'office dans notre collège " chez les français ". Durant la guerre de libération tous les hommes du village avaient été fusillés par l'armée coloniale et malgré cela sa mère et ses tantes l'avaient scolarisé chez nous. Un bel exemple de quelqu'un qui sait faire la part des choses et du pardon.
Une autre image me revient à l'esprit de ces jeunes qui jetaient la viande sous la table au moment des repas, puisqu'ils n'avaient jamais mangé " à la française ". Certains de ces élèves m'ont raconté quelques années après, que souvent dans leur jeunesse ils se nourrissaient de sable pour assouvir leur faim. Dans ce collège nous travaillions avec six coopérants volontaires du service militaire. Ensemble nous avons assuré l'enseignement, organisé des soirées théâtrales et des rencontres sportives. Il y a même eu de grandes promenades dans les montagnes
Trente ans plus tard, lors des évènements tragiques de l'assassinats de nos confrères, ils étaient parmi ces milliers de gens venus assister à l'enterrement de ceux qu'ils appelaient " leurs pères " pour montrer leur désapprobation de ce crime et leur amitié pour nous. A ce moment je n'étais plus " le chef " d'un collège mais j'avais appris le métier d'enseignant spécialisé pour handicapés auditifs. Pendant presque trente ans j'ai été au contact avec ces jeunes de douze à vingt ans. Là encore, ce fut une aventure extraordinaire ! Ensemble nous avons préparé la première promotion algérienne à l'examen d'entrée en classe de sixième, le premier certificat d'étude, le premier brevet de collège et finalement les premiers bacheliers sourds. Jamais je n'oublierai ces regards "perçants " d'espoir et d'angoisse s'accrochant à ma pauvre petite personne chargée de préparer leur avenir en enseignant le français, l'anglais et les mathématiques modernes. Cela fut un défi, mais nous avons réussis grâce aussi à de nombreuses solidarités d'amis algériens !
La période la plus difficile à gérer a certes été la période des atrocités commises par les terroristes. Les sourds ne pouvant pas s'exprimer devant leurs parents et amis, s'adressèrent à moi pour comprendre " la folie des hommes " Cela fut dur, très dur pour situer la place de Dieu dans tous ces évènements terribles. Plus jamais je n'ai revécu une telle profondeur d'échange, chacun à partir de sa propre foi.
Aujourd'hui je me retrouve sur mon long chemin avec des hommes et des femmes en route vers " un monde meilleur " Ce sont les migrants et réfugiés subsahariens vivant souvent dans une grande précarité. Quelle détresse et quelle misère. Avec toute équipe, dont deux coopérants français, nous tâchons d'être " une station de service " pour qu'ils ne meurent pas dans le désert de maladies ou toute autre sorte de mésaventures. Nous essayons d'écouter, de conseiller, d'aider et surtout d'apporter un petit peu de chaleur humaine. C'est un nouveau défi où la mort est parfois au rendez vous. Nous voulons être solidaires avec ce continent africain où il y a encore tant de guerres et tant de misère. Si seulement nous pourrions leur rendre un peu de dignité d'homme ou de femme, ça serait déjà un pari gagné !
Frère Jan Heuft, pb.
Président de Rencontre et Développement (CCSA)
Délégué Diocésaine à laction pastorale et humanitaire.