Jan Heuft Père Blanc en Algérie De Jan Heuft Père Blanc en Algérie

ALGER MIGRANTS

Entre N.-D. d’Afrique et N.-D. de la Garde
*Rani mouhawel* *Je suis perturbé*

Ce quinze août 2007 je me trouve à Decca Plage, à une vingtaine de km à l’est d’Alger. De fait, pour la première fois, depuis trente-huit ans que je suis en Algérie, je prends un jour de congé à l’honneur de l’Assomption de la Vierge Marie !

Avec mes plus proches amis, trois sourds et muets, deux clandestins subsahariens et un jeune Algérien abandonné par sa mère à l’âge de 3 jours, nous jouons au scrabble et au beachball. De temps en temps nous plongeons avec ardeur dans la Méditerranée, cette mer qui partage, divise ou unit l’Afrique et l’Europe. Sur chaque rive a été érigée une basilique dédiée à la Sainte Vierge qui nous regarde du haut de sa colline aussi bien à Marseille qu’à Alger. Pourtant je ne me sens pas à l’aise. En arabe dialectal je dirais : « Rani mouhawel » « je suis perturbé ». Je suis comme la mer, je sens en moi les vagues venir et partir !
Un passage de l’Évangile me vient à l’esprit, celui où l’apôtre Pierre a failli sombrer en voulant marcher vers Jésus sur les eaux. Si seulement Jésus avait pu sauver ces onze harragas (migrants clandestins) algériens qui ont péri à quelques centaines de km d’ici en voulant traverser la mer Méditerranée vers l’Espagne. En me baignant pour le sport dans cette même mer, la scène de leur noyade tourne et retourne dans ma tête. Je les vois presque devant moi. Dans le journal, j’ai lu que sur dix harragas qui prennent ainsi la mer, un seulement arrive à atteindre vivant l’autre rive !

Assis sur la place, face à l’horizon du nord, je sais que dans mon dos, vers le grand sud, dans l’immense désert (en arabe sahara), d’autres harragas, subsahariens cette fois-ci, se noient dans l’immensité de la mer de sable. Combien sont-ils à arriver seulement à Tin Zouatine près de la frontière du Mali et de l’Algérie ?

Mes amis me sentent énervé. Est-il possible de rester paisible devant tant de drames pour rejoindre un paradis imaginaire ou imaginé devant les images des télévisions d’Europe reçues en Afrique ? Autour de nous sur la plage, cela grouille de migrants algériens revenus au pays après avoir réussi la traversée. Ils se payent des vacances d’été au bled « au pays » et arrosent leurs familles de cadeaux et parfois d’euros. Oui, je m’énerve en pensant aux noyés et en voyant les parasols des revenants, aux couleurs des publicités d’outre-mer, leurs tables garnies et leurs chaises toile si confortables, leurs maillots et bikinis bien taillés et même leur langage soigné.

Eux, ils ont réussi ! Beaucoup de jeunes et de moins jeunes sur la plage les regardent et continuent à rêver de visas, de liberté, d’un monde différent du leur ! Comment réagir devant cette réalité vraiment cruelle. Beaucoup sur la plage pensent qu’ils vivent sur une île, une île prison, qui empêche l’évasion. Au loin, à l’horizon, un autre univers, avec devant nous l’obstacle, le mur : la mer impossible à la franchir. Puis derrière nous, un autre mur, cet immense Sahara où peinent tant de subsahariens en route vers un meilleur ailleurs. Elle « qui médite tout cela dans son cœur », que pense donc là-bas « la Bonne Mère » de Marseille ? Que penser ici, juste au-dessus de la plage, « Madame l’Afrique » d’Alger ?

Que devons-nous penser de nous-mêmes, Européens qui barricadons de plus en plus nos frontières ? Nos propres parents d’où sont-ils venus ? Ceux qui inventent aujourd’hui des lois les plus ingénieuses pour bloquer l’immigration, pour « choisir les immigrants », ne doivent-ils pas souvent leurs belles places « au soleil » aux efforts et souffrances incroyables de leurs parents et grands-parents, venus de pays lointains ?

Les murs intérieurs de la basilique Notre-Dame d’Afrique sont recouverts des plaques gravées aux noms des nombreux missionnaires qui partirent jadis de là pour traverser ce même désert vers le Pays des noirs (en arabe Soudan) afin d’y apporter la Bonne Nouvelle. Aujourd’hui ces mêmes Africains noirs traversent à leur tour le désert (en arabe sahara) en sens inverse et frappent à notre porte ! Comment pouvons-nous leur fermer la porte au nez en leur signifiant, comme dans le récit de l’Évangile à propos des migrants Joseph et Marie, qu’il n’y pas de place dans l’auberge ?

Devant moi et autour de moi, des enfants bien nourris, s’amusent, rient et jouent. Qu’en est-il de ces enfants des migrants vivant dans des carcasses de maisons en construction, dans des boîtes en carton ? Ils n’habitent pas loin d’ici, de la plage où jouent les enfants de ceux qui ont réussi. Les enfants de migrants vont-ils à l’école ? Bénéficient-ils au moins une fois par jour d’un bon repas ? Certainement pas !
Alors j’ai pris la ferme solution de tout faire pour scolariser ces petits enfants subsahariens, tellement vivants et intelligents. Cette année scolaire 2007-2008, ils sont environ 35. Cela va demander des efforts financiers énormes à l’association que je dirige ! Mais cela va permettre à ces exclus de la terre de sortir de leurs maisons de carton, de manger un repas chaud, d’établir des liens de confiance avec d’autres enfants et surtout d’avoir accès à la lecture et l’écriture !

Hier soir, j’ai prié avec un groupe de Libériens à Bordj El Kiffan. Ils vivent depuis des années dans des maisons en construction, dans des cartons ou dans des petits hôtels insalubres. Quand ils sortent de là, pour chercher de l’aide ou du travail, ils sont dignes et, malgré leur misère, bien habillés. Mais combien de fois sont-ils agressés, mal menés par les agents de sécurité, insultés par des voyous ou tout simplement volés par des bandits ?

À cinquante km à l’ouest d’Alger, à Noël dernier, j’avais prié avec un autre groupe, des Congolais cette fois. Ils étaient plus de cent soixante, habitant dans une maison en construction, sans murs, sans eau, ni électricité ni toilettes. Pourtant notre célébration fut belle et les murs temporaires en carton me semblaient, tout à coup, plus beaux que les parois d’une cathédrale.

Des nombreuses mamans avec leurs enfants étaient là. Quel avenir pour ces derniers ? Devant tant de problèmes, je me suis posé la question des priorités dans l’action. Avec mes collaborateurs nous nous sommes dits, donnons aux femmes en détresse et aux enfants une priorité absolue. C’est ainsi que nous nous sommes lancés dans cette nouvelle aventure de la scolarisation !

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Pour ‘qu’ils aient la vie et une vie de qualité’ (Jn 10,10), les Subsaha­riens sont accueillis et fêtés. Le jour du baptême d’une fillette, ses parents la confient symboliquement à Jan.

Où cela va-t-il nous conduire ? Dieu seul nous le dira, lui, le seul maître du chemin et des voyageurs qui le prennent, au désert et sur la mer, sous le regard méditatif de la Bonne Mère et de Madame l’Afrique. Notre-Dame d’Afrique, priez pour nous et pour tous les migrants ! Donnez-nous le courage de dire avec vous à Jésus : « Ils n’ont plus de vin… Ils n’ont plus rien à boire pour la traversée du désert. » Et d’entendre votre conseil : « Faites tout ce qu’il vous dira. Faites tout ce que l’Esprit de Jésus vous inspirera ! » Amin ! C’est la vérité.

Un jour, les plages (en arabe sahel) du Nord et du Sud se nommeront Cana et on y célébrera l’alliance entre l’Europe et l’Afrique ! Jésus et ses amis sont invités.

 

Jan Heuft


 

Jan Heuft Père Blanc en Algérie Jan Heuft White Father in Algeria

ALGIERS MIGRANTS

Between Notre Dame d’Afrique and Notre Dame de la Garde
‘Rani mouhawel’ - ‘I am upset’

On this 15th August 2007, I am on Decca Plage beach, 20 kilometres or so east of Algiers. In fact, for the first time since arriving in Algiers 38 years ago, I am taking a day off in honour of the Blessed Virgin Mary!
With my closest friends - three hearing-and-speech impaired people, two undocumented sub-Saharan migrants and a young Algerian abandoned 3-days-old by his mother - we are playing Scrabble and beach ball. Off and on, we plunge enthusiastically into the Mediterranean, the sea that separates, dividing or uniting Africa and Europe. On either shore, a basilica has been built, dedicated to Our Lady, who from the heights looks upon us from both Marseilles and Algiers. Nevertheless, I don’t feel comfortable. In colloquial Arabic I would say, ‘Rani mouhawel’, ‘ I am upset.’ I am like the sea, I feel waves pulsating to and fro within me!

A Gospel passage springs to mind, where St Peter almost drowned trying to walk on water towards Jesus. If only Jesus had been able to save the eleven Algerian ‘harragas’ (illegal migrants), who perished a few hundred kilometres from here, trying to cross the Mediterranean to Spain. Swimming for sport in this same sea, the scenario of their drowning swirls around in my mind. I can almost see them before me. I read in the newspaper that out of ten ‘harragas’ that take to sea, only one arrives at the other side! Sitting on the beach, facing the northern horizon, I know that behind me towards the great southern reaches in the immense desert, (Sahara in Arabic), other ‘harragas’, this time sub-Saharan, will sink in the immensity of the sea of sand. How many will arrive, if only at Tin Zouatine near the Mali-Algeria border?

My friends sense my agitation. Can anyone remain at peace faced with so many dramatic incidents to reach an imaginary paradise? Around us on the beach, it is groaning with Algerian migrants returned home after succeeding in crossing. They come back to spend their summer holidays ‘in their country roots’, shower their families with gifts and sometimes with euros. Clearly, I am vexed thinking about the drownings and seeing the gaudy foreign advertising parasols of those returning, with their well-stocked tables and comfortable canvas seats, their fitted swimwear and even their vocabulary well-trimmed.

These people have succeeded! Many young and not so young people on the beach look at them and continue to dream of visas, freedom towards a world different from their own! How can anyone respond to such a truly cruel reality? Many on this beach believe they are living on an island-prison, preventing them from escape. In the distant horizon, there is another universe, with one obstacle before us, the sea impossible to cross. Then, behind us, there is another wall, the immense Sahara, where so many people from south of it are ostensibly on the way to a better land elsewhere. Our Blessed Mother, she ‘who pondered all these things in her heart’, what does she think of this over there in Marseilles? Closer to this beach, what does ‘Madame d’Afrique’ think of it at Algiers?

What should we as Europeans think of ourselves when we increasingly barricade our borders? From where did our own parents come? Those who today invent the most ingenious laws to block immigration, to ‘select immigrants’, do they not owe their ‘places in the sun’ to the unbelievable efforts and sufferings of their parents and grandparents who came from distant countries?

The walls inside the Basilica of Notre-Dame d’Afrique are covered in plaques engraved with the names of those many missionaries who left from here in former times to cross that same desert towards the country of the ‘Blacks’ (Asswad, Sudan in Arabic), to bring the Good News. Today, these same ‘Black’ Africans are crossing the desert in their turn in the opposite direction, and knocking on our door! How can we slam the door in their faces, meaning to them, as in the Gospel account concerning migrants Joseph and Mary, that there is no room at the inn?

In front and around me, there are well-fed children, having fun, laughing and playing. What about the children of migrants, living in the shells of houses under construction, in cardboard boxes? They live not far from here, from this beach, where the children of those who have succeeded are playing. Do the children of migrants attend school? Do they have at least one good meal a day? Certainly not!

I therefore made a firm pledge to do everything I could to send these little sub-Saharan children, who are so lively and intelligent, to school. In this school year 2007/2008, there are around 35. This will place enormous financial burdens on the Association I manage! Nonetheless, it will enable those excluded of the earth to leave their cardboard house, eat a hot meal, bond with other children and above all have access to reading and writing!

Last night, I prayed with a group of Liberians at Bordj El Kiffan. They have been living for years in houses under construction, in cardboard shacks or in seedy little hotels. When they come out of them to look for help or employment, they look dignified and in spite of their destitution, well-dressed. However, how often have they been assaulted, maltreated by police, insulted by layabouts or quite simply robbed by thugs?
Last Christmas, fifty kilometres west of Algiers, I was praying with another group, Congolese this time.

There were over a hundred and sixty living in a house under construction, with no walls, water, electricity or toilets. Nonetheless, our celebration was great and the temporary cardboard walls suddenly seemed to me more beautiful than the ramparts of a cathedral. There were many mums and their children there. What future would these infants have? Faced with so many problems, I asked myself about priorities for action.

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‘So that they may have life and have it to the full’ (John 10:10), the people south of the Sahara are welcomed and feted. At their baby daughter’s Baptism, the parents symbolically entrust her to Jan.

With my co-workers, we agreed to make an absolute priority of women in distress and children. That is how we launched this new adventure of sending the children to school! Where will it lead? Only God knows, he who is the sole master of the journey and the travellers that take it, in the desert or on the sea, under the contemplative eye of the Blessed Mother, Madame de l’Afrique. Our Lady of Africa pray for us and for all migrants! Give us the courage to say with you to Jesus, ‘They have no wine… They have nothing to drink for the crossing of the desert.’

Let us listen to your counsel, ‘Do whatever he tells you. Do whatever the Spirit of Jesus will inspire you to do!’ Amina! So be it. One day, the beaches (Sahel, in Arabic) North and South will be called Cana and there we will celebrate the exchange of rings between Europe and Africa! Jesus and his friends have also been invited.


Jan Heuft