ROME, HOMÉLIE DU CARDINAL KASPER
pour les funérailles de Mgr Pierre DupreyMission et Unité
Lectures : 1 Corinthiens 15, 51-58 et Jean 16, 20-23(Original italien traduit par YL) -
I. « En vérité, en vérité, je vous le dis, vous pleurerez et vous vous lamenterez, et le monde se réjouira ; vous serez tristes, mais votre tristesse se changera en joie » (Jean 16, 20-23).
À trois reprises, dans son discours dadieu, Jésus promet que laffliction se changera en joie. À trois reprises, il nous parle de lespérance de Pâques qui donne sens à la séparation, apparemment finale, de la mort. Le désarroi et langoisse des disciples, le vendredi saint, se transformeront en joie pascale. Cette dernière prendra le dessus sur la douleur alors que la vie vaincra la mort. La joie triomphera également des promesses vides du monde et du vent glacial qui souvent nous assaille. Cest là le message de Pâques, le joyeux message de la Bonne Nouvelle.
La promesse de Jésus est répercutée avec force dans les paroles audacieuses de Paul : « Où est-elle, ô mort, ta victoire ? Où est-il ô mort, ton aiguillon ? » (1 Co. 15, 55) Lespérance eschatologique dont Paul nous parle clairement ne tente pas de minimiser la souffrance ou de la banaliser. Au contraire, cette espérance porte un pouvoir indestructible qui nous pousse et nous encourage à suivre le Christ dans un service infatigable de lÉvangile, avec la certitude que tout ce que nous faisons par amour ne sera jamais en vain. « Ainsi donc, mes frères bien-aimés, montrez-vous fermes, inébranlables, toujours en progrès dans luvre du Seigneur, sachant que votre labeur nest pas vain dans le Seigneur » (1 Co. 15, 58).
II. Nous pouvons être certains que ces mots prennent tout leur sens en relation avec notre frère, Pierre Duprey, que Dieu, le Seigneur de la vie et de la mort, a rappelé à lui dans la nuit de dimanche, à lâge de 84 ans, après une longue et pénible maladie supportée avec énormément de patience et une profonde sérénité.
Selon moi, deux mots résument particulièrement bien la réalité qui était chère à son cur et pour laquelle il a investi tant dénergie et de dynamisme infatigable : Mission et Unité. Ces deux mots nous viennent directement de Jésus lui-même lors de son discours dadieu. En fait, sa prière, Quils soient un, se conclut avec un but précis : Pour que le monde croie (Jn 17, 21). Mission et Unité sont intimement liées, elles croissent ensemble comme des jumelles. Ce nest pas pour rien que le mouvement cuménique a été lancé au début du siècle dernier, justement après une conférence sur la Mission.
La vie de Mgr Duprey
Pierre Duprey, né en 1922, était jeune étudiant en 1940 lorsquil quitta secrètement la France occupée pour entrer, en Tunisie, dans la Société de vie apostolique des Missionnaires dAfrique, les Pères Blancs, fondée par le cardinal Lavigerie. Sa vocation se voulait mission et apostolat en Afrique et rapidement au Moyen-Orient également. Après son ordination, Pierre Duprey vécut à Athènes, Istanbul, Beyrouth et Jérusalem. Il restera toujours lié au Moyen-Orient quil servit de façon particulière et où il a laissé son cur. Cependant, il eut vite fait de réaliser que la mission dévangélisation en présupposait une autre : celle de lUnité. Comment pouvons-nous être des témoins crédibles de lÉvangile si nous ne parlons pas dune seule voix ? La profonde blessure des chrétiens divisés est particulièrement visible et désolante dans une ville comme Jérusalem. Cest là que Pierre Duprey entra en contact avec les orthodoxes et les anglicans. Cest là quil prit conscience de labsurdité totale et de la contradiction de la division. Il lui apparut alors tout naturel de devenir membre de la Conférence catholique sur les questions cuméniques, créée par le regretté cardinal Johannes Willebrands. Cest ainsi que Pierre Duprey en vint à connaître lhomme avec lequel il devait travailler à Rome de 1963 à 1989, au Secrétariat pour lUnité mis sur pied par Jean XXIII, aujourdhui, le Conseil pontifical pour la promotion de lUnité des chrétiens.
En la fête de lÉpiphanie de 1989, Jean-Paul II ordonnait Pierre Duprey évêque. Depuis lors, jusquen 1997, alors quil se démit de ses responsabilités, il fut infatigable dans son dévouement passionné pour lUnité de tous les disciples du Christ.
Il serait impossible de mentionner ici, même brièvement, la longue liste des réunions, visites et discussions de Pierre Duprey avec les diverses autorités ecclésiales et patriarches, entre autres avec le patriarche cuménique, Athénagoras. Ses tâches étaient complexes et davantage encore au cours des années pendant lesquelles il a uvré au sein de nombreuses commissions : dialogue avec les diverses Églises orthodoxes, la communion anglicane, les luthériens, les Églises réformées, les méthodistes, les pentecôtistes, le Conseil mondial des Églises et également les Juifs. Par-dessus tout, un intérêt et une proximité particulière caractérisaient ses relations avec le Moyen-Orient et les Églises orthodoxes. Dans le but de promouvoir le dialogue avec elles, Pierre Duprey fonda la Commission catholique pour la collaboration culturelle qui, jusquà maintenant, a accordé plus de 1000 bourses détudes aux étudiants orthodoxes, leur permettant de suivre des cours dans des universités catholiques.
Nous nexagérons donc pas en disant que Pierre Duprey a posé les fondations et fixé les paramètres de ce qui fait aujourdhui le Conseil pontifical pour la promotion de lUnité des chrétiens dans tout ce quil a fait jusquà présent. Moi-même et toutes les personnes qui travaillent au Conseil pontifical, ensemble avec tant damis à travers le monde et dans tant dÉglises, nous sommes unis à Pierre Duprey dans un sentiment profond de gratitude et dappréciation. LÉglise dans son ensemble lui doit beaucoup.
La spiritualité des Pères Blancs
III. Cependant, il ne serait pas juste de voir dans son labeur constant, une simple activité extérieure. Pierre Duprey a vécu en profondeur la spiritualité des Pères Blancs quil a embrassée dans sa jeunesse et à laquelle il est demeuré lié toute sa vie. Cest là une spiritualité typiquement ignatienne faite de prière, desprit missionnaire apostolique et de disponibilité sans faille au service. Cet engagement particulier est redevable au cardinal Lavigerie à travers une méthode moderne dévangélisation. La Mission vise linculturation, une chose qui nest pas possible sans une connaissance des lieux et par-dessus tout, sans un amour envers ceux auxquels nous sommes envoyés. Une façon de découvrir la vérité dans lamour (Eph. 4, 15). La Mission des Pères Blancs ne simpose pas mais elle stimule, sappuyant sur la force inhérente de lÉglise locale, sur laction et le pouvoir de lEsprit-Saint, seul moteur de toute action.
Ce qui est vrai de la Mission lest aussi de la promotion de lUnité. Le dialogue cuménique ne peut pas et ne veut pas endoctriner. Il vise par-dessus tout à écouter attentivement et à comprendre en profondeur, à faire disparaître toute idée préconçue et toute incompréhension, à guérir les blessures du passé. Ce dialogue damour est un dialogue damitié. Nombreuses sont les amitiés que Pierre Duprey a tissées en dehors des confins de sa propre Église. Le dialogue de la vérité - toujours souligné par Pierre Duprey - part du présupposé que ce que nous avons en commun est plus grand que ce qui nous divise. Il ne sagit pas de minimiser ou de camoufler les divergences, mais de viser à les dépasser avec grande patience dans un processus souvent long et éprouvant, fait de petits pas. Celui qui veut tout, tout de suite, naboutit à rien. Rappelons-nous que lUnité ne peut se faire ni se forger par les seuls moyens humains. Cest un don de lEsprit qui en est le véritable initiateur et promoteur. Fondamentalement, lcuménisme est un processus spirituel.
Dans ce processus, la promesse de lÉvangile est vitale. Puisque Dieu nous a promis de transformer notre affliction en joie, nous savons que tous les efforts qui visent à lUnité ne sont pas vains. LÉvangile nous dit que ce que nous demanderons au nom de Jésus nous sera accordé. Donc, au nom de Jésus, que pourrions-nous demander de plus important que lUnité de ses disciples ? Par avance, il nous est déjà accordé de faire lexpérience de cette joie. Presque quotidiennement, à travers des réunions diverses entre chrétiens, évêques, prêtres, théologiens, laïcs, jeunes et vieux, nous voyons lEsprit à luvre, que ce soit à lintérieur ou à lextérieur de lÉglise. Fermement, nous espérons quéventuellement tout ce que notre frère Pierre a fait portera ses fruits et que, lui, il est déjà accueilli par Dieu dans son Royaume de joie définitive et éternelle.
Nous qui sommes réunis ici, puissions-nous être encouragés par les paroles dun autre grand pionnier de lcuménisme, Paul Couturier, qui faisait cette prière : « Seigneur Jésus Christ, toi qui as prié pour que nous soyons tous un, nous tinvoquons : Accorde-nous lUnité que tu désirais pour tes disciples, comme tu la voudras. Donne-nous ton Esprit pour que nous ressentions la douleur de la séparation, pour que nous puissions reconnaître nos fautes et oser espérer contre toute espérance. Amen. »
Cardinal Walter Kasper
ROME Homily of Cardinal Kasper
Funeral Mass of Bishop Pierre Duprey
Mission and Unity
Texts: I Cor 15:51-58 and John 16:20-23. - (Original Italian. Tr. DML) - I. I tell you most solemnly, you will be weeping and wailing while the world will rejoice; you will be sorrowful, but your sorrow will turn to joy. (John 16:20). A good three times in his farewell discourse, Jesus promises that affliction will turn to joy. Three times he speaks of Easter hope, which also and above all has a meaning at the most painful leave-taking time for us - because it is seen as final - the separation caused by death. Just as the bewilderment and despondency experienced by the disciples on Good Friday is transformed into Easter joy, so at the end, joy will prevail over grief and sorrow and life will conquer death. Then joy will also triumph over the empty promises of the world and the chilling wind that blows against us. This is the message of Easter. This is the joyous message of the Good News.
The promise Jesus makes in his farewell discourse resoundingly re-echoes in triumphant tones the words of Paul, Death, where is your victory? Death, where is your sting? (1Cor 15:55) Eschatological hope this is what Paul clearly tells us does not smack of any pitiful attempt to assuage or purify suffering. On the contrary, it represents an inexhaustible source of power, spurring us on, encouraging us to follow Christ in untiring service to the Gospel, in the certainty that whatever we do for love is not in vain.
Never give in then, my dear brothers, never admit defeat; keep on working at the Lords work always, knowing that, in the Lord, you cannot be labouring in vain. (1 Cor. 15:58).
II. We can be sure that these words take on their full meaning in relation to our brother Pierre Duprey, whom God, the Lord of life and death, called to Himself on Sunday night at the age of 84, after a prolonged and difficult illness, endured with enormous patience and deep serenity.
There are two words that for me sum up what he held particularly close to his heart, in which he invested his energies with unfailing dynamism: mission and unity. These two words, mission and unity, come to us directly from Jesus, in his farewell discourse. In fact, his prayer may they all be one concludes with a precise aim: so that the world may believe. (John 17:21). Mission and unity are always intimately linked and grow together, like twins. It is not for nothing that the ecumenical movement was launched at the beginning of the last century, appropriately after a conference on mission.
Life of Bishop Pierre Duprey
Pierre Duprey, born in 1922, was a young student in 1940 when he secretly left Occupied France to reach Tunisia and enter the Society of Apostolic Life of the Missionaries of Africa, the White Fathers, founded by Cardinal Lavigerie. His vocation was mission, the apostolate in Africa and soon after, the Middle East also. After his priestly ordination, Pierre Duprey lived at Athens, Istanbul, Beirut and Jerusalem. He would always remain bound to the Middle East; he dedicated his service to it in a particular way and left his heart there. However, he soon realised that the mission of evangelisation presupposed another: that of unity. How can we be credible witnesses of the Gospel if we do not speak with one voice? This deep wound between divided Christians is particularly evident and heartbreaking in a city like Jerusalem. It was there that Pierre Duprey entered into contact with the Orthodox and the Anglicans. It was there he drew attention to the total absurdity and contradictoriness of the division. It was therefore natural for him to become a member of the Catholic Conference on Ecumenical Questions, created by the late-lamented Cardinal Johannes Willebrands. This was how Pierre Duprey came to know the man when he would subsequently work in Rome, from 1963-1989, in the Office instituted by John XXIII, the then Secretariat for Unity, today known as the Pontifical Council for Promoting Christian Unity.
On the Feast of the Epiphany 1989, John Paul II ordained Pierre Duprey to the episcopacy. From then until the end of 1997, the year he relinquished his own particular responsibility, he was indefatigable in his passionate commitment to unity for all the disciples of Christ.
It would be impossible to mention here, even briefly, the long list of meetings, visits, and discussions made by Pierre Duprey with the various heads of Churches and Patriarchs, among them the Ecumenical Patriarch Athenagoras. His tasks were complex, increasingly so down the years and he worked on numerous Commissions: dialogue with the Churches, Orthodox and Eastern Orthodox, with the Anglican Communion, Lutherans, Reformed Churches, Methodists, Pentecostalists, the World Council of Churches, and with the Jews. Particular interest and closeness above all characterised his relations with the Middle Eastern and Orthodox Churches. With the aim of promoting dialogue with them, Pierre Duprey founded the Catholic Commission for Cultural Collaboration, which up to now has conferred over 1000 study grants on Orthodox students, enabling them to attend courses in Catholic Universities.
We therefore do not exaggerate when we say that Pierre Duprey laid the basis and fixed the coordinates of what the Pontifical Council for Promoting Christian Unity is today, of what it has done up to now. I myself and all the men and women who work together in the Council along with so many friends worldwide and in so many Churches are united to Pierre Duprey in a deep sense of gratitude and appreciation. The whole Church owes him a great deal.
The White Father spirituality
III. Nevertheless, it would not be correct to see only external activity behind his industriousness. Pierre Duprey lived in depth the White Father spirituality, which he embraced in his youth and to which he was bonded throughout his life. This is a typically Ignatian spirituality endorsed by prayer, by an apostolic missionary spirit and by a diligent readiness to serve. This attitude was conveyed by Cardinal Lavigerie within a modern method of evangelisation. Mission pursues the path of inculturation; this is not possible without a knowledge of the situation and above all without love towards those to whom we are sent. It is therefore a matter of pursuing the truth in love (Cf. Eph. 4:15). If we live by the truth and in love, we shall grow in all ways into Christ, who is the head. The mission of the White Fathers does not impose, but rather stimulates, relying on the resident strength of the Local Church, on works and on the power of the Holy Spirit, who is its only true and proper driving force.
What is true for mission is also true for promoting unity. Ecumenical dialogue cannot and will not indoctrinate. It seeks above all to listen attentively and understand in depth, eliminating preconceived ideas and misunderstandings, healing old wounds. This dialogue of love is a dialogue of friendship. Pierre Duprey also formed fast and enduring friendships outside the confines of his own Church. The dialogue of truth and Pierre Duprey always emphasised it starts from the presupposition that whatever we have in common is greater than what divides us, not to play down or hide the existing differences, but to commit oneself to overcome them with great patience in a frequently long and tiring process composed of short steps. Whoever wants everything at once ends up with nothing. Let us remember that unity cannot be made, or forged through merely human means; it is a gift of the Spirit who is its true initiator and promoter. Ecumenism is fundamentally a spiritual process.
For this process, the promise proclaimed in the Gospel is vital. Because God has promised to transform our affliction into joy, we know that all the efforts expended for unity are not in vain. The Gospel tells us that whatever we ask for in the name of Jesus will be given us. So, in the name of Jesus, what more important gift can we ask for than unity for his disciples? From now on, we are granted to experience this joy in anticipation. Almost daily, through meetings of various types among Christians, between bishops, priests, theologians, laypeople, young and old, we notice the Sprit at work, either within or outside our Church. Our trust is therefore well-founded that at the end, all that our brother Pierre did will yield its fruit and that he is now welcomed by God into his Kingdom, into final lasting joy without end.
We who are gathered here, let us take strength from the words of another great pioneer of ecumenism, Paul Couturier. Jesus Christ Our Lord, who prayed that all should be one, we appeal to you: grant us the unity that you yourself wish for your disciples, in the manner that you desire it. Send us your Spirit so that we will feel how painful separation is, let us learn to acknowledge our faults and let us dare to hope against hope. Amen.
Cardinal Walter Kasper