Homélie de Mgr Claude Rault
prononcée lors de la rencontre à Paris du 22 janvier 05
Nous venons de voir Jésus quitter la paisible ville de Nazareth où il sétait enfoui pour rejoindre Capharnaüm, ville ouverte sur les autres nations. Cest la démarche de tout apôtre, de tout envoyé, et aussi la démarche qui a été faite par tous ceux et celles qui se sont engagés dans notre Eglise du Sahara à la suite de Jésus. Voici quelques années, dans un document appelé « Les Eglises du Maghreb en lan 2000 », les Evêques de cette région de lAfrique du Nord exprimaient le sens de notre présence en terre dIslam, en reprenant cette sortie de Jésus de Nazareth et cette venue à Capharnaüm. Je pense que vous attendez du nouvel évêque du Sahara, vous qui êtes les amis de ce diocèse, une réflexion sur la « Mission » de cette Eglise diocésaine, parce que cette Mission vous concerne tous. Cest vrai que souvent la question nous est posée : mais quest-ce que vous faites là-bas ? Et cest vrai que nous ne nous ne dorons pas au soleil On me dit souvent que notre Diocèse du Sahara est « atypique » il est doté dune rare originalité puisquil est pratiquement le plus grand et le plus petit parmi tous les diocèses du monde ! Pour éviter tout malentendu sur la vision ou la perception que nous pourrions avoir de « notre mission », gardons en mémoire quelle est « plurielle », à multiples visages ; elle prend de multiples formes.
Cest ainsi que Jésus lui-même a rempli sa mission au milieu des hommes. Il a annoncé et prêché le Royaume. Nous venons de lentendre : « Convertissez-vous car le Royaume des cieux est tout proche » et nous navons jamais fini de nous convertir à Dieu, à lautre, au dessein de Dieu sur nous ! Ce Royaume, Jésus la manifesté en guérissant les malades, nourrissant les foules, et en rassemblant autour de lui des hommes et des femmes pour continuer son uvre. Nous voulons simplement et sans prétention, « être Jésus » continuant son uvre au milieu du peuple où Il nous envoie.
Mais regardons de plus près comment notre Eglise a évolué au cours de ces toutes dernières années.
Tout dabord après des années dépreuve et de violence traversées avec le pays et dans le pays, nous pouvons dire que « lEglise en Algérie » est devenue « lEglise dAlgérie ». Cela, beaucoup dAlgériens nous lont dit. La très grande majorité des membres de la communauté chrétienne est certes dorigine étrangère. Mais le fait davoir choisi de rester par solidarité, le fait davoir mêlé son sang avec celui des Algériens, la enracinée dans le pays. Elle nest plus un « résidu des temps de la colonisation », elle a acquis aux yeux de beaucoup dAlgériens et dAlgériennes un certain droit de « citoyenneté ». Une nouvelle ère, on peut le dire, a commencé pour elle. Cest vrai pour notre Eglise en Algérie. Cest aussi vrai pour notre Eglise diocésaine du Sahara.
Quelle est donc la vocation de cette Eglise ? Elle « accompagne » ce peuple, à cause de ce quelle est, à cause aussi de la « différence » quelle apporte et quelle reçoit au sein de la société musulmane. Il est dailleurs significatif que les mots « accompagnement » « accueil » « compagnonnage » « convivialité », reviennent plus souvent dans nos conversations. Ils font partie de notre réalité quotidienne. Et cela, même si le nombre dAlgériens qui auraient lintention de rejoindre ses rangs est infime, pour ne pas dire insignifiant. LEglise est autant caractérisée par un « être avec lautre » que par un « être pour lautre ». Ce compagnonnage est réciproque. Nous donnons, oui, mais nous recevons aussi de lautre.
Le visage de cette Eglise diocésaine est aussi en train de se renouveler, même si ce renouvellement est timide et reste à poursuivre ; une nouvelle génération, de religieux et de religieuses, plus internationale et plus colorée, vient prendre la relève. Des étudiants Africains, des migrants, des travailleurs venus dautres pays que de lOccident fréquentent nos petites assemblées. LEglise devient plus universelle dans ses membres, même si elle est encore fortement marquée par ses racines françaises et occidentales. Cette nouvelle génération la bouscule très heureusement et dans ses habitudes et dans son expression liturgique, et dans sa mission elle-même. Le témoignage évangélique dun Africain ou dune Africaine nest pas le même que celui dun membre de lEglise venu doccident.
Qui sommes-nous dans ce Diocèse ? En fait, nous sommes numériquement une toute petite paroisse : un groupe dune centaine de permanents, cest à dire quelques laïcs engagés dans notre vie diocésaine, environ 35 religieuses, et 25 prêtres et religieux au milieu dune population de près de 3 millions dhabitants. Tout ce petit peuple est réparti en une dizaine de points de présence sur un territoire de 2 millions de km2, quatre fois la surface de la France. Lévêque se doit dêtre nomade car il nest pas facile de rassembler géographiquement cette petite communauté. Il sagit donc dentretenir notre « esprit de famille ». Lévêque a ainsi la vocation dun homme de communion et découte Jaime à dire que sa mitre est un casque découte, sa crosse un volant de voiture, son siège épiscopal celui de sa voiture, et la voûte de sa cathédrale le ciel bleu ou étoilé de notre magnifique désert saharien.
Mais quen est-il de ce pays où le Seigneur nous appelle ?
Il est vrai que lui aussi évolue ! Comment se présente aujourdhui ce « carrefour des nations » pour reprendre une image de lévangile daujourdhui ? Cest un pays en pleine évolution. Une nouvelle économie se met lentement en route, beaucoup reste à faire, même si la rente pétrolière est assez consistante. Ce nest pas rien de donner du travail à tout le monde, et le rêve de beaucoup de jeunes, de beaucoup de cadres est encore de traverser la Méditerranée ! Le risque est grand de voir lélite formée en Algérie émigrer vers les pays occidentaux tout prêts à accueillir une main duvre qui ne leur aura rien coûté !
Par ailleurs, et pour aller plus profond dans les évolutions qui traversent le pays, la crise des années 90, avec la flambée de violence qui a traversé lAlgérie, a provoqué des changements profonds dans la conscience de beaucoup de musulmans. Ils ont été ébranlés, secoués, défiés. Des hommes qui se réclamaient de lIslam ont tué, égorgé des femmes, des enfants et des innocents au nom de Dieu. Cest intolérable au regard de la conscience musulmane profonde : Dieu ne peut pas vouloir, Dieu ne peut pas commander de tels meurtres. Devant ces atrocités où chercher le sens ? Cette crise a été comme une plongée dans la conscience profonde des beaucoup de musulmans et de musulmanes. Cette crise a été comme un catalyseur qui a permis une plus grande émergence de la conscience personnelle. Nous assistons ainsi à lémergence dun « Islam pluriel », plus varié en couleurs et en expressions que par le passé, même si une certaine vague fondamentaliste nest pas morte. Cest un autre signe. Et lon cherche au niveau de la vie quotidienne et au niveau de la réflexion dautres partenaires. LEglise, si petite soit-elle est souvent sollicitée dans cette recherche de sens. Nul doute que quelque chose est en train de germer dans notre partenariat de convivialité.
Un autre point à signaler, cest que lAlgérie est en train de revisiter son histoire. Jusquici, les livres et lenseignement officiel la faisaient commencer avec larrivée de lIslam. La période précédente était rejetée dans la « Jahilia », lignorance. Un certain nombre de penseurs, dintellectuels se réapproprient le patrimoine culturel et religieux de lantique Afrique du Nord. Cela se cristallise notamment autour de la figure de St Augustin, qui a reçu sa carte de nationalité. Beaucoup de nos amis algériens sont fiers de le compter parmi les grandes figures de leur histoire. Pour en revenir à notre histoire contemporaine : comment sera accueillie la béatification de Charles de Foucauld ? Il ne sagit plus dune figure lointaine, mais appartenant à lhistoire presque actuelle. Vous savez que le décret de béatification doit être proclamé prochainement. Ce pourra être loccasion de mettre en lumière, aux yeux des Algériens, linvestissement dun homme dans la culture de cette population touarègue à laquelle il était si fortement attaché. Ce pourra aussi être loccasion de montrer quau-delà de certaines limites, il sest voulu avant tout lhomme de Dieu et le « petit frère universel ». A nous dassumer au mieux son héritage et son désir dêtre lhomme de Dieu et lhomme de tous.
Et maintenant quels champs prioritaires sont ouverts à notre présence aujourdhui ?
Nous voulons continuer à privilégier la rencontre et le partage de la vie des Algériens dans leur environnement culturel et religieux. Cest une dimension de notre vocation chrétienne qui reste constante, et spécifique à notre Eglise du Maghreb. Il nous faut continuer à nous investir dans la culture, la connaissance des langues du pays. Il nous faut continuer à nous investir dans une meilleure connaissance de lautre, et ainsi nous rendre plus proches. La source de la violence est le manque de connaissance mutuelle. Nous en savons quelque chose dans nos sociétés. Arrêtons de réduire lIslam à ses caricatures ! Et noublions pas que nous, chrétiens, nous sommes aussi porteurs dun certain nombre de caricatures. Il nous faut continuer à jeter des ponts entre nos communautés. Et nous-mêmes nous avons à être des ponts, des passerelles dune rive à lautre. Tout effort dans ce sens est un pas de plus vers la paix. Et nous pouvons le faire dans les démarches les plus quotidiennes de nos existences.
Dans notre petit et vaste diocèse, il nous faut aujourdhui prendre en compte lémergence de nouvelles pauvretés : ceux et celles qui restent en marge du développement, et aussi les migrant subsahariens. Laccès à léconomie de marché et lintrusion de la mondialisation voient le pays reprendre un certain souffle économique, mais il ne profite quà une partie privilégiée de la population. On a pu dire que lAlgérie na jamais été aussi riche, et quil ny a jamais eu tant de pauvres en son sein. Lengagement dans le domaine de la justice et du développement, léducation non pas des élites mais des plus délaissés de la population, à travers les associations, bibliothèques, cours de rattrapage, promotion féminine, promotion des handicapés reste un champ prioritaire de la Mission. Par ailleurs, et cest aussi un phénomène nouveau, la vague déferlante des émigrés subsahariens à la recherche dun passage vers lEurope ou lAmérique ne peut nous laisser insensibles et indifférents. Cest un problème qui nous dépasse, certes, mais devant lequel nous ne pouvons rester sans rien faire. Ce sont souvent les pauvres parmi les pauvres, exploités, démunis, à la recherche dun rêve impossible et souvent dangereux.
Nous continuons aussi dassurer un soutien spirituel et pastoral aux nombreux travailleurs du pétrole, venus des pays occidentaux, ou même des pays asiatiques : Philippins, en particulier. Il nous est difficile dêtre concrètement présents à ce monde, mais à chaque week-end, des prêtes se rendent dans les villes pétrolières pour assurer ce service. Nous accueillons également des groupes venus marcher sur les pas de Charles de Foucauld. Voilà une bonne occasion douvrir les visiteurs à un autre regard sur le pays, sur lautre reconnu dans sa différence même.
Le champ est vaste et je nai pas la prétention den avoir fait le tour. Jai seulement mis en lumière quelques lieux de ce vaste chantier ouvert. Nous avons bien conscience de nos limites. Mais Jésus de Nazareth navait-il pas, bien avant nous, conscience de ses propres limites ? Et pourtant, il na pas craint daller de lavant, dêtre audacieux au cur même de la pauvreté de ses moyens. Notre grand atout, comme le sien, celui qui nous a transmis, cest que lEsprit de Dieu le précédait sur les routes de Galilée. En cela rien na changé. Oui, lEsprit de Dieu nous précède, lAmour de Dieu nous tient aux entrailles et nous brûlons de le partager. Dailleurs il vient souvent au devant de nous à travers les autres, ces frères et surs de lIslam avec qui nous faisons le chemin, et qui nous accueillent avec empressement et amitié. Voilà ce qui nous invite à recevoir la parole de Jésus : « Convertissez-vous, car le Royaume de Dieu est tout proche ». Convertissons-nous à Dieu, à la Bonne Nouvelle de son Amour sans frontière, convertissons-nous à lautre, car Jésus continue de nous précéder sur les chemins de notre Galilée, de notre quotidien. Cest bien là quil nous attend où que nous soyons. Bonne route à sa suite. Amen !
+P. Claude Rault.
Evêque de Laghouat-Ghardaïa.