Missionnaires d'Afrique
Justice et Paix, Intégrité de la Création
(JPIC)


P. Norbert Angibaud


EXPROPRIATION DE TERRES APPARTENANT AUX POPULATIONS INDIGÈNES DU MOZAMBIQUE : DÉVELOPPEMENT DES PAYS AFRICAINS
OU DÉVELOPPEMENT DES PAYS INDUSTRIALISÉS ?


La Commission JPIC de l'Archidiocèse de Beira (Mozambique) se compose de cinq membres qui travaillent à temps plein (2 hommes, 2 femmes, et moi-même).

De nos jours les gens ont beaucoup de préoccupations : le trafic d'êtres humains, les problèmes du bois de construction et du charbon de bois (avec le déboisement), la violence domestique, le marché ouvert à toute sorte de produits, et un grand problème d'actualité : l'expropriation des terres.

Les média parlent tous les jours de "conflits" à propose de la terre. De plus en plus de gens sont conscients de ce qui se passe et de ses conséquences, parce que ce problème les affecte dans leur vie quotidienne. Notre objectif est de les accompagner dans leurs difficultés et de voir ce qu'il est possible de faire.

Environ 1/7ème des terres a déjà été vendu, et dans bien des cas, à des multinationales ou des compagnies étrangères ; il y a aussi quelques investisseurs nationaux ayant déjà une bonne place dans la société.

Les raisons en sont nombreuses :
Tout d'abord le secteur agricole a été négligé et il part maintenant aux investisseurs étrangers ;

Deuxièmement, les étrangers s'intéressent aux agro-combustibles (biocarburant ou biodiesel), et pour cela ils ont besoin de terres assez productives pour faire les plantations nécessaires (surtout de "jatropha") : c'est la majorité ;

Troisièmement, certains veulent produire de la nourriture pour approvisionner leur pays qui en manque.

Ces investisseurs étrangers viennent principalement de l'Union Européenne, du Brésil, d'Afrique du Sud, des Pays Asiatiques...

Ces compagnies ou multinationales cherchent très souvent des surfaces de 15 000 hectares au minimum. Normalement il faudrait consulter à l'avance les communautés locales pour cette acquisition de terre (comme prévu par la Loi de la Terre, mais les premiers à la violer sont ceux-là même qui l'ont votée). Très souvent, les gens apprennent que leur terre a été expropriée par la personne même qui vient de la ville avec un document de propriété prouvant qu'il l'a achetée (pourtant en réalité, au Mozambique, la terre est propriété de l'État et ne peut être ni vendue ni achetée). Les gens aimeraient savoir quel est le programme des nouveaux arrivants, ce qu'ils veulent cultiver. On leur reproche aussi de ne pas trop se soucier du Code du Travail.

Une autre triste réalité est que ces investisseurs ne respectent pas les paysans qui sont même très souvent traités comme des êtres humains de deuxième catégorie (il y a des gens qui ont été battus ou fouettés, juste comme des animaux ou même plus mal : cela va contre le n° 5 de la Déclarations des Droits Humains).

Et la principale plainte est que les étrangers (individus, compagnies ou multinationales) saisissent leurs terres et pas seulement n'importe quelles terres, mais les plus riches de l'endroit.

Tout cela soulève plusieurs questions :
- Quel genre de développement nos dirigeants veulent-ils ? Est-ce qu'il s'agit vraiment de notre développement ou s'agit-il du leur ? Que se passera-t-il si ces individus, compagnies et multinationales s'en vont un jour ? Le futur est incertain...

- Les gens participent très peu : vont-ils apprendre quelque chose d'utile pour le futur, quand ils seront à leur propre compte? Les nouveaux propriétaires s'intéressent-ils à les initier à cultiver différemment? S'intéressent-ils au bien des gens? Ou est-ce qu'il ne s'agit que de leur propre intérêt? Il y a même des fonctionnaires du gouvernement qui tentent de convaincre les gens qu'ils bénéficieront de nombreuses infrastructures : écoles, hôpitaux, routes, marchés, service des eaux... Seulement ce ne sont très souvent que de vaines promesses ! Peut-on développer quelqu'un si celui-ci n'est pas impliqué dans le processus? On ne peut pas compter seulement sur les autres.

- On a promis beaucoup d'emplois, mais ils viennent avec de gros engins pour ne pas avoir besoin d'employer les gens du pays. Les problèmes des gens ne sont pas résolus.

- Le droit à la terre est sacré. Il est garanti par les Droits de l'Homme. Est-ce que les dirigeants peuvent décider tout seuls ? Ils savent malheureusement que les gens ne connaissent pas leurs droits. Nous avons beaucoup à faire à ce sujet.

- Nous allons vers une nouvelle forme de colonisation : la terre appartient à des maîtres qui l'ont prise par la force. Les propriétaires de la terre sont à l'étranger. Les gouvernements locaux leur ont donné le droit de propriété sur une terre dont ils illégalement dépossédé leur propre population ; c'est une nouvelle aliénation. C'est une minorité qui décide seule de ce qu'il faut faire avec le peu de richesse qu'ont les gens.

- Cette situation contribue à rendre les riches plus riches, et les pauvres plus pauvres. Qui crée la pauvreté? On ne voit pas là l'économie au service de la personne humaine, mais plutôt la personne humaine au service de l'économie.

- La sécurité alimentaire est en jeu : il y aura de plus en plus de famines.

- Un autre risque est la pollution des eaux (pesticides, engrais, produits chimiques... tout cela finit dans les rivières). L'environnement se dégrade (destruction des écosystèmes, appauvrissement des sols, pollution de l'eau, épuisement des sources d'eau...).

- Il y a un manque flagrant de transparence : beaucoup de choses sont gardées secrètes : "Ils savent mieux que les autres". Mais maintenant les gens n'acceptent plus cet argument. Ils ont besoin de plus d'information, et ils veulent participer à la prise de décision.

Nous essayons de visiter toutes les paroisses du diocèse (34), avec une attention spéciale pour celles qui sont les plus touchées par ce problème. Nous avons déjà parlé avec les fonctionnaires qui négocient ces affaires, mais la réponse est toujours la même : "Les décisions viennent d'en haut ; nous ne faisons que les exécuter". Quand nous organisons une session, nous invitons les représentants du gouvernement et nous allons parler avec ceux qui travaillent dans les bureaux. Ainsi ils savent au moins ce que voient les gens, ce qu'ils disent et comment ils réfléchissent sur ce qui se passe. Il y a même quelques paysans qui essaient de faire connaître la loi aux autres, afin que tous connaissent leurs droits, mais c'est à leurs risques et périls. Nous utilisons aussi la station de radio diocésaine pour diffuser le message à travers la province (qui correspond au territoire du diocèse) ; et maintenant nous préparons une émission (en portugais et en sena) à distribuer aux quatre stations de radio des communautés.

Quand nous allons sur le terrain, un expert juridique fait partie de l'équipe.
Nous nous sentons fortifiés par le dernier Synode africain. Les Pères du Synode ont discuté de cette question et ont exprimé leur préoccupation au sujet des problèmes de la Terre et de l'Eau (cf. n° 30 ; voir aussi les n° 17, 29)

Quelles leçons pouvons-nous en tirer ?
- Il ne faut plus que les gens ignorent les lois : il faut les leur faire connaître. C'est à nous, en premier, de les aider à connaître ces lois.

- Les gens doivent apprendre à cultiver différemment, pas seulement pour leur subsistance, mais aussi dans un but commercial ; parce qu'ils ont besoin d'un certain nombre de choses pour mener une vie décente : de quoi payer frais scolaires, médicaments, vêtements, nourriture...

- Les gens doivent s'organiser dans des associations ou des coopératives. Défendre la terre est une chose, mais la rendre productive en est un autre. Les gens doivent savoir comment ils veulent utiliser leur terre et la rendre productive.

- Comment gérer leurs récoltes? Assurer leur nourriture jusqu'à la prochaine récolte..., garantir leur sécurité alimentaire.
Tout le monde doit travailler pour améliorer ce monde, pour une meilleure qualité de vie. Cela veut dire être fidèle à la parole de Dieu en Genèse 1 : prendre soin de la création, pour qu'elle produise ce qu'il faut pour le bien des êtres humains.

P. Norbert Angibaud

Traduit de l'anglais par Gérard Tronche M.Afr