« Parole de Dieu et unité de l'Église »,
Cardinal Walter Kasper
Président du Secrétariat pour l'cuménisme
par le cardinal Walter Kasper
ROME, Jeudi 20 janvier 2005 (ZENIT.org) A loccasion de la Semaine de prière pour lUnité des chrétiens, lévêque de Nanterre (http://catholique-nanterre.cef.fr), dans les Hauts de Seine, en région parisienne, Mgr Gérard Daucourt, a invité le cardinal Walter Kasper, président du Conseil pontifical pour la Promotion de lUnité des chrétiens. Le cardinal Kasper a concélébré leucharistie, lundi dernier, 17 janvier, en la cathédrale de Paris, aux côtés du cardinal Jean-Marie Lustiger.Le cardinal Kasper a ensuite donné une conférence à lEspace Saint-Pierre de Neuilly sur Seine, sur le thème : « Parole de Dieu et unité de l'Église ». En effet, au moment où lEglise célèbre lannée de lEucharistie, Mgr Daucourt a aussi lancé dans le diocèse une « Année de la Parole de Dieu ». Le cardinal Kasper a insisté sur lunité des deux « tables » de la Parole et de lEucharistie.
Le cardinal Kasper a structuré son exposé en six parties (ci-dessous), en remontant au Concile Vatican II, et il a achevé par une considération sur lcuménisme spirituel, à partir du renouveau de la tradition de la « Lectio divina ».
Nous publierons chaque jour une partie de cet exposé à loccasion de la semaine de prière pour lUnité : I et II le 20 janvier, III, le 21 janvier, IV, le 23 janvier, V, le 24 janvier, et VI le 25 janvier).
I. Un énoncé programmatique du Concile
II. Lumières et ombres dans la situation post-conciliaire
III. Parole de Dieu comme parole de salut
IV. LÉglise maison de la Parole de Dieu
V. Écoute ecclésiale de la Parole de Dieu
VI. Renouvellement de la Lectio divinaParole de Dieu et unité de l'Église
Cardinal Walter KasperI.-Un énoncé programmatique du Concile
En cette année 2005 qui vient de commencer, nous pouvons jeter un regard rétrospectif sur les quarante ans qui se sont écoulés depuis la fin du Concile Vatican II. Ce sera le 40ème anniversaire de toute une série dimportants documents du Concile. Parmi ceux-ci, le plus important et dune portée fondamentale, bien quil nait pas nécessairement retenu le plus lattention du public, est la Constitution dogmatique sur la Révélation divine « Dei Verbum ». Elle débute par une déclaration magistrale, avec laquelle le Concile est parvenu à sexprimer de manière vraiment géniale et à frapper un grand coup : « Quand il [le Concile] écoute religieusement et proclame hardiment la Parole de Dieu... ».
Avec cette remarquable déclaration, le Concile nentend certes pas la Parole de Dieu comme un livre ni comme une collection de livres canoniques. Le christianisme nest pas une religion du livre, encore quactuellement, pour des raisons facilement compréhensibles, il soit souvent considéré comme telle dans le dialogue interreligieux. La Parole de Dieu est un discours et un événement ; elle advient, elle oriente, elle dispense la grâce. Cest cela la Parole de Dieu vivante, proclamée et écoutée avec foi.
Ainsi compris, le préambule de la Constitution sur la Révélation divine contient une auto-définition de l'Église à laquelle on était très peu accoutumé jusquà présent et qui est pourtant profondément enracinée dans la Tradition. L'Église sy définit comme Église humblement à lécoute et se considère en même temps comme Église envoyée dans le monde, précisément pour annoncer cette Parole de Dieu avec hardiesse qui ne veut rien dire dautre que : avec « parrèsia », en toute franchise. L'Église existe par la Parole de Dieu et pour la Parole de Dieu. Par sa nature elle est une Église à lécoute et une Église missionnaire (AG 2).
Le passage de la première Épître de Jean, qui suit immédiatement le préambule dans la Constitution sur la Révélation divine, montre clairement de quoi il est question dans cette écoute et cette proclamation : « Nous vous annonçons la vie » (1 Jn 1,2). La Parole de Dieu est Parole de vie, une Parole qui éclaire la vie et qui est une lumière pour les pas sur le chemin souvent sombre de la vie (Ps 119, 105), une Parole qui est vie et qui donne la vie. LÉpître de Jean nous dit en quoi consiste cette vie qui vient de la Parole, et précisément en la communion (koinônia) avec Dieu et les uns avec les autres. En même temps, la Parole de Dieu pousse l'Église au-delà de ses limites du moment. L'Église a pour mission dannoncer le message de salut (salutis praeconium) partout dans le monde et le préambule continue avec les paroles de saint Augustin « pour que ... le monde entier croie en écoutant, espère en croyant, aime en espérant ».
Selon ce préambule, Parole de Dieu, être et mission de l'Église, salut de lhomme et du monde sinterpénètrent intimement. Il y a une corrélation interne entre la Parole de Dieu et le peuple de Dieu. Martin Luther la traduite dans la formule suivante : « La Parole de Dieu ne peut pas être sans le peuple de Dieu, et dun autre côté le peuple de Dieu ne peut pas être sans la Parole de Dieu ». La Parole de Dieu est constitutive de l'Église ; elle crée sans cesse une communauté toujours nouvelle et toujours plus large. Dans lécoute et la proclamation de la Parole de Dieu, cest de lunité de l'Église quil sagit, et aussi de la plus grande unité cuménique de l'Église.
II.-Lumières et ombres dans la situation post-conciliaire
Des déclarations aussi fortes et aussi énergiques, et des formules aussi géniales ne sont évidemment pas tout simplement tombées du ciel. Elles ont été longuement préparées. Au début du XXe siècle, à côté du mouvement liturgique, du mouvement cuménique et du mouvement pastoral, il y avait le mouvement biblique. Déjà les Papes Léon XIII ("Providentissimus Deus", 1893) et Pie XII ("Divino afflante Spiritu", 1943) lavaient efficacement soutenu et encouragé. Certes, il y eurent également des conflits tragiques et dailleurs inutiles, au cours desquels plusieurs biblistes attachés à l'Église ont personnellement payé un prix élevé pour avoir cherché à mettre en valeur le sens originel du texte de lÉcriture par des méthodes scientifiques modernes. Ce nest quavec le Concile Vatican II qua eu lieu la percée décisive. À ce sujet, on ne doit pas sous-estimer linfluence de lexégèse et de la théologie protestante.
Cautionné et approfondi par le Concile, le mouvement biblique a pu enrichir la vie de l'Église ; et il la fait dans une large mesure. Un nouvel ordre de lecture a été introduit dans la liturgie, qui devait permettre aux fidèles davoir un meilleur accès à la Parole de Dieu ; une nouvelle orientation a été donnée à la catéchèse et à la théologie, dont lâme est létude des saintes Écritures (DV 24), et il y a même eu un renouveau de spiritualité axé sur lÉcriture, au cours duquel les livres de méditation et dédification utilisés jusqualors ont été pour la plupart écartés et remplacés par la lecture et la méditation de lÉcriture. La théologie et la pratique cuméniques ne seraient pas entièrement pensables sans la théologie biblique rénovée. La Bible et son exégèse devinrent un point de départ commun pour les chrétiens des différentes communautés ecclésiales ; ils y ont trouvé une impulsion et une source dinspiration pour la recherche de la pleine unité.
Dun autre côté, ce ne serait certainement pas réaliste doublier quil existe également des forces et des courants qui, en séparant le renouvellement de son origine, le privent de lentièreté de ses fruits. La théologie biblique devrait se sentir encouragée par le magistère à adopter les méthodes de lexégèse biblique historique, qui se sont révélées utiles et fécondes. Toutefois, par un excès dérudition, la théologie biblique, au lieu de rendre la Bible plus accessible, a souvent érigé autour delle une sorte de clôture qui a barré plutôt que facilité son accès au chrétien ordinaire. Certains commentaires parlent moins de Dieu et de sa Parole que des idées et des intentions des auteurs des différents écrits et couches de la Bible. Voulant sen servir pour préparer un sermon, on est le plus souvent déçu et on finit par y renoncer ; leur lecture nous a peut-être apporté de meilleures connaissances, mais pas nécessairement une plus grande sagesse.
Ce nest que lentement quon a pris conscience du fait quà la base de lexégèse biblique soi-disant purement objective et historique, il y a lidée préconçue et le préjugé, typiquement modernes, selon lesquels on voudrait sémanciper de la prévention dogmatique, alors que cette « lutte de libération à légard du dogme » du tournant moderne portait lindividu à sériger en juge du texte. Lexégèse biblique sest ainsi détachée du contexte ecclésial, mais elle a très souvent fait avec la Bible exactement ce quelle reprochait à la dogmatique ; elle en a fait, dune manière nouvelle, une mine exploitée pour ses propres projets. Comme le montre en particulier lhistoire de la recherche libérale sur la vie de Jésus, cétait souvent le propre esprit des maîtres qui sexprimait dans leurs résultats prétendus purement objectifs. Récemment, il est de nouveau apparu évident qu« une dogmatique particulière sest érigée en nouvelle norme de lexégèse, qui consiste en succédanés de la tradition théologique et transforme lhorizon théocentrique en horizon anthropocentrique ».
Ainsi, lunité de la Bible et des différents livres bibliques sest désagrégée en de multiples couches et textes. La Bible commentée nest plus le fondement de lunité de l'Église, mais de la pluralité des confessions qui peuvent toutes sappuyer, plus ou moins, sur une diversité de couches et densembles de la tradition biblique. La question se pose donc de savoir comment entendre lunique Parole de Dieu dans ces multiples témoignages et leurs nombreuses couches . En fait, la plupart des différences spécifiquement confessionnelles entre les biblistes appartiennent désormais au passé, mais il est devenu difficile de saisir toutes les différences entre les écoles et les opinions qui se chevauchent les diverses confessions. Dans la théologie protestante on parle de la crise du principe scripturaire évangélique dans sa conception traditionnelle.
Un processus analogue a lieu au niveau paroissial. Bon nombre de chrétiens ont tiré un grand bien spirituel de la lecture et de la méditation de lÉcriture Sainte ; en cela, lexégèse scientifique de la Bible leur a souvent été utile. Par contre, lexcès dérudition biblique en a repoussé dautres, ou alors cétait trop exiger deux. Ils estimaient pouvoir se passer de lécoute dune exégèse trop minutieuse. On en vint à des méthodes de travail biblique pratique qui tire du texte, selon lidée ou lintérêt subjectifs, ce qui répond aux besoins du moment ou aux sentiments subjectives , sans sinterroger sur les intentions du texte. Ainsi, cest parfois davantage une question dédification subjective que découte de ce que Dieu veut nous dire.
La corrélation profonde entre la Parole de Dieu, l'Église et le salut de lhomme, doù partait le préambule de la Constitution sur la Révélation divine, a donc été rompue par différents côtés. Lexégèse biblique donne souvent limpression du chaos plutôt que de lunité. Cest pourquoi nous avons de bonnes raisons de réfléchir à nouveau sur le rapport entre la Parole de Dieu et lunité de l'Église. Nous avons besoin dune nouvelle réception, c'est-à-dire dune nouvelle assimilation des intentions du Concile Vatican II, pour remettre au premier plan lécoute de ce que Dieu veut nous dire. Il est temps de reparler de Dieu.
III. Parole de Dieu comme parole de salut
« Dei Verbum », « Parole de Dieu » - cest ainsi que sintitule la Constitution sur la Révélation divine. Ces mots, que lon trouve si souvent dans la Bible, donnent déjà matière à réflexion. Ils disent quil sagit de la Parole de Dieu et non de la parole des hommes. Ils disent en outre que Dieu est un Dieu qui parle et pas une idole muette, qui ne parlent pas (Ps 115,5). Bien sûr, Dieu est le Dieu caché, le Dieu qui est au-dessus de tout concept et de toute parole humaine ; mais il nest pas un Dieu inconnu et étrange comme le a conçu la gnose antique e comme le conçoit la néo-gnose moderne. Il est le Dieu qui sabaisse, qui sadresse à lhomme, qui révèle son nom à nous et qui ainsi peut être nommé et appelé par nous. Cest un Dieu de la communication. Dieu existe et parle de toute éternité. « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était tourné vers Dieu » (Jn 1, 1).
Nous ne pouvons pas aborder ici lexégèse théologique trinitaire de cette déclaration. En ce qui nous concerne il suffira de dire que Dieu ne nous reçoit pas comme le faisait la pythie grecque, avec des murmures mystérieux et ambigus, ni avec lextase des mystiques, qui dépasse tout langage et finit par rester muette devant le mystère, ni avec l'exubérance et les frémissements des sentiments pieux ou encore avec des discours béats ; le Dieu biblique vient à nous avec un message humain et intelligible, qui crée la communauté. Cest ce que lapôtre Paul a très clairement fait remarquer aux charismatiques corinthiens (1 Co 14, 2-12).
En tant que Parole de Dieu, ce discours nest pas un verbiage sans importance; il est au contraire plein de force. Il opère et accomplit ce quil dit. « Dieu dit... et ce fut » (Gn 1, 3 etc.). Le concept hébraïque « dabar » signifie lun et lautre : parole et acte. La Parole de Dieu est une réalité dynamique ; elle a un caractère factuel ; elle est verbum efficax. « Dicere Dei est facere » dit Thomas dAquin. « Vivante, en effet, est la Parole de Dieu, énergique et plus tranchante quaucun glaive à double tranchant. Elle pénètre jusquà diviser âme et esprit, articulations et moelles. Elle passe au crible les mouvements et les pensées du cur » (He 4, 12).
La Bible décrit ce caractère factuel également par des catégories personnelles. La Parole de Dieu est un discours amical adressé à lhomme, et une invitation à la communion. Dieu se révèle pour entrer en communion et en dialogue avec lhomme (cf. Ex 33, 11 ; Jn 15, 14-15). La Parole de Dieu est ainsi une invitation à lamitié avec Dieu et à lamitié les uns avec les autres. Cest dans ce sens que Thomas dAquin a défini la caritas une amitié divine, et que les mystiques du bas Moyen-Âge se disaient amis de Dieu.
Dieu sétant révélé par des paroles et par des actes historiques, sa parole nest pas un fait purement « actualiste ». Les paroles proclament les uvres et celles-ci corroborent les paroles (DV 2). Avec cette déclaration le Concile dépasse aussi bien lintellectualisme unilatéral que lexistentialisme « actualiste », sans tomber pour autant dans le positivisme historique. La Parole de Dieu, en tant que discours dactualité, a un contenu concret et renferme en même temps des éléments de profession transférables. Cest ce qui apparaît clairement déjà dans lAncien Testament, surtout dans le "Schema Israël" : « Écoute, Israël ! Le Seigneur notre Dieu est le Seigneur UN ! » (Dt 6, 4). Dans le Nouveau Testament, comme on le sait aujourd'hui, les professions de foi appartiennent à la tradition la plus ancienne ; elles sont antérieures aux Évangiles et aux Épîtres (Rm 10, 9 ; 1 Co 12, 3 ; 15, 3-5 etc.).
Parole et action sont unis de façon unique et définitive en Jésus Christ. En lui, le Verbe sest fait chair (Jn 1, 14). Jésus Christ, « par toute sa présence, par tout ce quil montre de lui-même, par ses paroles, par ses uvres, par ses signes, par ses miracles, mais surtout par sa mort et sa glorieuse résurrection dentre les morts, enfin par lenvoi quil fait de l'Esprit de vérité, donne à la révélation son dernier achèvement et la confirme » (DV 4). Il est, comme dit Thomas dAquin, le verbum abbreviatum.
Dans cet événement quest la révélation par la parole et par laction, la question, en dernière analyse, nest pas que Dieu ait dit « quelque chose », un secret, une doctrine ou un commandement quelconques. Dans sa Parole, Dieu se révèle lui-même et révèle le mystère de sa volonté. En fin de compte, il ne sagit donc pas de révélation matérielle mais dauto-révélation et dauto-communication de Dieu. Selon Thomas dAquin, Dieu est le véritable objet matériel et formel de la foi ; tout ce qui peut être dit sur lhumanité du Christ et sur les sacrements de l'Église est objet de foi dans la mesure où nous sommes ordonnés à Dieu.
Dieu se révèle à lhomme comme sa destination définitive, son salut eschatologique. Dans sa Parole il se donne à lhomme et le fait participer à la nature divine (2 P 1, 4). Cest ainsi quà lécoute de la Parole de Dieu dans la foi, lhomme se ne comprend plus par lui-même mais par ce qui est entièrement différant de lui, c'est-à-dire par la Parole de Dieu. Ainsi par la Parole de Dieu lhomme est donné à lui-même de façon entièrement nouvelle. Le Concile Vatican II a exprimé cet état de choses en des termes encore une fois géniaux lorsqu'il dit que Dieu se révèle à lhomme et révèle lhomme à lhomme (Gaudium et Spes 22).
La Parole de Dieu est donc un événement personnel et en même temps un fait historique réel, une auto-révélation de Dieu ainsi quune révélation de lhomme et de sa destinée ; théocentrisme et anthropocentrisme ne constituent en ce cas aucune contradiction, mais une unité qui atteint sa perfection en Jésus Christ. Cest pourquoi, toute révélation doit, en fin de compte, être comprise en sens christocentrique.
IV.-LÉglise maison de la Parole de Dieu
Ce que nous avons dit sur la parole de Dieu comme dialogue entre Dieu et lhomme que atteint sa perfection en Jésus Christ montre que la Parole de Dieu est ordonnée à lhistoire du salut. La Parole de Dieu a été prononcée « de bien des manières » au cours de lhistoire (He 1,1). Lorsque nous suivons son parcours dans lhistoire du salut, la puissance créatrice de communion et dunité de la Parole de Dieu apparaît clairement. Cela se révèle déjà dans la création. Dieu crée par la Parole (Gn 1). Lunivers nest donc pas issu du chaos et nest pas non plus un produit du hasard ni une simple évolution aveugle ou même orientée. Tout ce qui, selon la perspective actuelle, a eu lieu comme évolution, selon la Bible est porté et maintenu uni par la Parole. Dieu « porte lunivers par la puissance de sa parole » (He 1,3).
La réalité est donc de la nature du logos et pleine de sens et comme telle une réalité ordonnée à lêtre humain et à son entendre et sa intelligence.
Lhomme, créé à limage de Dieu (Gn 1, 27), est un être parlant ; son langage est la caractéristique qui le distingue des animaux muets (behemah) (Ps 49,13). Ainsi sa position dominante se manifeste en ce quil donne un nom, c'est-à-dire une signification et un sens aux autres créatures (Gn 2,20). Par le langage, lêtre humain crée un rapport cohérent et intelligible dans la réalité, et à travers la communication linguistique il crée aussi u rapport entre les hommes et ainsi la communauté s'édifie entre les êtres humains. Par contre, lorsqu'ils ne se parlent plus et sévitent, cest linimitié, le crime et le meurtre qui surviennent. Ainsi, par lorgueil de lhomme, comme le dit le récit sur la tour de Babylone, le langage humain sest confondu ; les hommes ne pouvaient plus sentendre et ils se dispersèrent (Gn 11).
Après les bouleversements dus à la confusion babylonienne des langues, Dieu a entrepris un nouveau début avec lappel à Abraham. Lui a été élu comme une personne particulier , tout de même toutes les familles de la terre seraient bénies en Abraham (Gn 12,3 e.a.) ; sa élection particulière avait au même temps un but universel. En lui Dieu commença donc à rassembler à nouveau son peuple. Plus tard les prophètes parlaient sans cesse dun rassemblement eschatologique du peuple et de tous les peuples (Es 2 ; Mi 4 ; Ez 34 ; 37, e.a.). Jésus a repris à son compte cet espoir dun rassemblement eschatologique (Mt 12,30 ; Lc 11,23). Il a initié ce mouvement de rassemblement en allant, comme un pasteur, chercher et ramener les brebis égarées dIsraël (Mc 6,34 ; Mt 15,24 ; e.a.; Jn 10).
Ce mouvement a continué après la Pâque. Cest ce qui a induit Luc, le premier parmi les évangélistes à qui on attribue un concept global de lhistoire du salut, à ajouter à son premier récit ou livre (Ac 1,1), un deuxième livre dans lequel il relate la diffusion de la Parole de Dieu jusquaux extrémités de la terre (Ac 1,8). Il y décrit comment la Parole de Dieu gagnait toute la contrée (13,49), comment elle croissait (6,7) et comment elle se multipliait (12,24). L'Église se forme partout où la Parole de Dieu est écoutée avec foi et accueillie du fond du coeur. Cest donc la Parole de Dieu qui rassemble et fonde l'Église. Ainsi « ekklesia » la traduction de lhébreu qahal et signifie avant tout réunion ; elle est lactualisation du rassemblement et de la réunion par la Parole de Dieu.
Les Pères de l'Église mettent sans cesse laccent sur la signification originelle de la parole « ekklesia » la font dériver du verbe « kalein » qui veut dire appeler. Pour eux, l'Église est la communauté appelée et rassemblée par la Parole. Cyrille de Jérusalem écrivait déjà dans ses catéchèses : « Le nom Ekklesia sexplique de ce que par elle tous les hommes sont appelés et rassemblés ». Isidore de Séville a résumé cette définition de la Tradition : « Ecclesia vocatur proprie, propter quod omnes ad se vocet, et in unum congreget ». Cette interprétation trouve encore un écho au Concile Vatican I, lorsque celui-ci se réfère à Es 11,12 et l'Église est conçue comme le signe érigé parmi les nations, qui rassemble les exilés dIsraël et les dispersés de Juda des quatre coins de la terre (cf. DS 3014).
En conséquence, dans une des définitions les plus anciennes et les plus courantes, lÉglise est indiquée comme congregatio fidelium, assemblée des fidèles. Cette définition a souvent été comprise à tort comme une conception purement réformée de l'Église ; on la trouve en effet en des points essentiels des symboles de foi réformés ; mais cela montre plutôt combien la Réforme reste attachée à linterprétation traditionnelle et combien nous avons en commun dans la compréhension de l'Église, malgré toutes les différences qui existent. Car cette définition représente la tradition patristique la plus ancienne, que lon retrouve encore chez Thomas dAquin et dans le catéchisme du Concile de Trente.
Ce serait évidemment mal interpréter la définition de congregatio fidelium que de concevoir l'Église comme une somme et comme une association de croyants particuliers. Cette conception individualiste, que lon trouve de plus en plus dans le néo-protestantisme, est étrangère à lÉcriture ainsi quà la Tradition. L'Église est congregatio fidelium non pas parce quelle réunit des fidèles particuliers en une communauté de fidèles, mais parce que tous le fidèles participent ensemble à lenseignement des apôtres, à la fraction du pain, aux prières et aux biens matériels (Ac 2,42.44). « Koinônia », au sens biblique et patristique, ne signifie pas essentiellement communauté de fidèles rassemblés et en rapport les uns avec les autres, mais participation (participatio) en commun aux biens du salut, c'est-à-dire également participation commune à lÉvangile (Ph 1,5) et à la foi (Phm 8). Ce nest pas la communauté des fidèles qui crée la communauté de foi, cest au contraire la communauté de foi qui crée la communauté des fidèles.
Dans la deuxième Épître aux Corinthiens de lapôtre Paul, ce concept est ultérieurement approfondi. Lapôtre confronte la Parole de Dieu dans lAncien et dans le Nouveau Testament. La Parole de lAncien Testament est gravée sur des tables de pierre, celle du Nouveau Testament est écrite dans les curs par l'Esprit de Dieu (2 Co 3,3). Cela veut dire, que tous les fidèles dans la foi participent à lunique Esprit de Dieu. La réception de cette déclaration a une longue histoire ; on la trouve aussi bien chez Irénée de Lyon que chez Origène. Pour Thomas dAquin, la loi de lÉvangile nest que secondairement une loi écrite ; en premier lieu cest une loi inspirée, elle est « la grâce de l'Esprit-Saint, qui est accordée par la foi dans le Christ » (gratia Spiritus Sancti, quae datur per fidem Christi). Le Concile de Trente, par lintermédiaire du délégué du Pape Cervini, a fait sienne cette conception (DS 1501), et le Concile Vatican II la reprise à son compte (DV 7).
Le grand théologien de Tübingen, Johann Adam Möhler, père du renouvellement ecclésiologique au XXe siècle, la amplement traitée et approfondie dans son ouvrage de jeunesse, « Lunité de l'Église ». Pour lui, l'Église est lensemble des croyants, maintenu uni par un principe de vie commun et sans cesse rénové et rajeuni ; pour cette raison, le christianisme nest pas un simple concept, mais « une question de vie et de vie en commun ». De sorte que le Concile a pu dire: « L'Église, dans sa doctrine, sa vie et son culte, perpétue et transmet à toutes les générations tout ce quelle est elle-même et ce quelle croit » (DV 8).
Cette expression nest pas sans poser des problèmes, car elle pourrait créer la fausse impression que l'Église nest plus Église à lécoute de la Parole de Dieu mais seulement en dialogue avec elle-même, parce quelle identifie sa parole et sa réalité avec la Parole de Dieu. E. Käsemann a parlé dune divinisation de l'Église et a annoncé à ce sujet la protestation des réformés. Il aurait raison si cela avait réellement été lintention du Concile et la doctrine de l'Église catholique. Quil nen est rien, cest ce qui ressort dune autre déclaration du Concile : « Cest ainsi que Dieu, qui a parlé jadis, sentretient sans arrêt avec lÉpouse de son Fils bien-aimé, et que l'Esprit-Saint, par qui la voix vivante de lÉvangile retentit dans l'Église et par l'Église dans le monde, introduit les croyants dans tout ce qui est vérité, et fait résider chez eux en abondance la parole du Christ » (DV 8). Le concept entretien e limage du rapport entre époux et épouse indique quil ne sagit pas dune identification mais dun vis-à vis entre la Parole de Dieu e lÉglise.
Pour exprimer lintimité de ce vis-à-vis nous trouvons dans la Bible encore un autre image, limage de demeurer. Dans le livre de Jésus le Siracide on trouve une réflexion sur le chemin de la sagesse de Dieu dans lhistoire du salut. Elle cherche dans tous les peuples et dans toutes les nations un endroit où demeurer et ne le trouve nulle part, sauf en Sion, à Jérusalem, auprès du peuple qui appartient à Dieu (Sir 24). Le Nouveau Testament reprend cette image. Selon Jn 1,14, le Verbe éternel habite et a sa tente en Jésus Christ, et selon Col 3, 16 la Parole du Christ habite dans toute sa richesse dans la communauté. L'Église comme maison de Dieu est donc la maison et lhabitation de la Parole de Dieu ; comme maison de Dieu elle est la colonne et le soutien de la vérité (1 Tm 3,15).
Quelle image et quelle promesse ! L'Église comme maison et demeure de la Parole, colonne et soutien de la vérité. Finalement la Parole de Dieu, la parole à laquelle on peut se confier a trouvé une place, où lon peut la trouver, où lon peut demeurer et où lon peut sorienter. Peut-être aujourdhui comprenons-nous graduellement et nouvellement mieux, dans notre Babylone postmoderne et sa confusion linguistique, ce que signifie, au milieu du désordre et du désarroi de notre temps, avoir un lieu où habite la vérité et doù vient la Parole de vérité, un lieu où se reposer en toute sécurité et autour duquel se rassembler à nouveau !
V. Écoute ecclésiale de la Parole de Dieu
Le point où nous sommes arrivé devient immédiatement un point de départ pour des questions nouvelles. Comment trouver lunité dans lÉglise et comment doit-on comprendre cette unité ? Évidemment pas comme un système ni comme une somme. La Parole de Dieu a été donnée plusieurs fois et de bien des manières tout au long de lhistoire (He 1,1) ; nous la rencontrons de diverses manières aujourd'hui également ; elle reflète de façon tant diachronique que synchronique la sagesse multiple de Dieu (Ep 3,10). Dans la Bible nous trouvons lunique Parole de Dieu dans de multiples paroles qui se contredisent parfois, lunique livre de lÉcriture en de nombreux écrits différents, au total 79, et lunique Évangile en quatre Évangiles dont la rédaction reflète des théologies différentes. Une harmonisation des Évangiles, tentée au 2ème siècle par Tatien dans son « Diatessaron », sétait déjà alors révélée impossible.
LÉcriture est née au cours dun processus de transmission compliqué et, dans sa forme canonique actuelle, elle est un produit de la Tradition. Le canon de lÉcriture résulte dune patiente écoute réciproque et dun échange dexpériences de foi vécues par la communauté des fidèles à lécoute des différents témoignages de foi durant les célébrations liturgiques. La pluralité et la proximité dans un seul et même canon peuvent être décrites comme dialogue « coagulé » et « consolidé ».
Dautre part par le canon de la Bible , la Parole de Dieu nest évidemment pas comme figée dans un livre ; Parole de Dieu vivante, elle était présente tout au long de lhistoire de l'Église. Ainsi, on sait aujourd'hui que lÉcriture ne peut pas être séparée de la Tradition et quon ne peut pas délibérément les opposer lune à lautre. La Tradition au sens théologique cest la Parole die Dieu toujours vivante et actuelle dans lÉlise. On ne peut donc pas survoler 2000 ans et reporter le texte biblique dans le présent sans tenir compte de lhistoire de sa tradition et ça veut dire de son interprétation et actualisation au cours de lhistoire. Cette constatation a été confirmée par la nouvelle herméneutique et je ne mentionnerai que les noms de Hans Georg Gadamer et de Paul Ricur.
Entre temps, les idées de ce genre ont amené de nombreux biblistes à modifier lorientation de leur pensée. Lunité de lÉcriture, de même que celle de la Tradition, nest pas conçue comme un système abstrait, mais comme un processus de transmission, dans lequel Tradition et interprétation sont étroitement liées. Dans ce sens, depuis quelque temps, une exégèse de lunique Bible, orientée sur le canon, est de nouveau dactualité. On pourrait dire également que lunité de lÉcriture, comme celle de la Tradition, est lunité dun processus de dialogue qui, au fond, reste uni du fait que cest le Dieu unique qui parle avec son Église et qui sans cesse engage la chrétienté et les théologiens, toutes deux souvent incurablement litigieuses, à dialoguer entre elles également. Cest exactement ce qui advient dans le dialogue cuménique, où par limpulsion de lEsprit Saint les Églises et communautés séparées commencent à dialoguer et communiquer de nouveau.
Ce point de vue dune unité de dialogue nous ramène de manière surprenante à lexégèse scripturaire des Pères. Je suis convaincu que le renouvellement de leur exégèse peut nous aider pour trouver une réponse à nos problèmes théologiques et pastorales. Il faut seulement surmonter dabord nos préjugés. Les Pères de l'Église ne raisonnent pas à partir de théories empruntées à lextérieur et appliquées à la Parole de Dieu, mais de ce quest et de ce que veut la Parole de Dieu elle-même. Leur point de départ pour sauvegarder lunité de lÉcriture est que le même Dieu un a parlé avec un grand nombre de paroles, en des temps différents à des hommes différents. Cest donc le Dieu un qui garantit lunité de lÉcriture. Cest un seul et même Dieu qui a parlé dans lAncien et dans le Nouveau Testament. Par conséquence les Pères opposaient à la rupture de lunité de lÉcriture par Marcion le monothéisme biblique.
Le Nouveau Testament, avec lexégèse typologique (Ac 7,44 ; Rm 5, 14 ; 1 Co 10, 6 ; Col 2, 17 ; He 8,5), a lui-même jeté les bases de cette conception de lunité de lÉcriture. Chez les Pères de l'Église elle devint le point de départ de leur herméneutique. Augustin a énoncé le principe fondamental en termes classiques : le Nouveau Testament est caché dans lAncien, lAncien est révélé dans le Nouveau. Nous ne pouvons pas comprendre lun Testament sans lautre, et pour cette raison dans la liturgie dominicale à la lecture du Nouveau Testament corresponde la lecture du lAncien Testament.
Par la suite, la défense de lunité de lAncien et du Nouveau Testament devenait une tâche et un défi contre la théologie libérale au XIXe siècle et contre lantisémitisme nazi au XXe siècle. Lorsque, après la tragédie de la shoah et après bien des siècles, le dialogue avec le judaïsme a repris sur linitiative du Concile Vatican II (Nostra Aetate, 4), la continuité dans la discontinuité de lAncien et du Nouveau Testament est devenue de nouveau essentielle pour la redécouverte de lidée biblique de lunité de l'Église comprenant le juif et le païen (Ep 2,11-22), un thème que nous sommes loin davoir épuisé et qui a pourtant une importance fondamentale pour lunité de l'Église.
Lunité dans la diversité de lAncien et du Nouveau Testament conduit à linterprétation christologique. Car Jésus Christ est la véritable nouveauté du Nouveau Testament. Il résume et intègre toute lhistoire de la révélation. En lui la Parole de Dieu incarnée est apparue dans sa plénitude, définitivement et de manière insurpassable dans lhistoire (Jn 1,14). Qui ne trouve pas le Christ dans lÉcriture ny trouve rien. Ce point central fait la lumière sur tout lAncien et tout le Nouveau Testament, en particulier sur les passages difficiles à interpréter. Ce nest quà partir de lui et pour lui que lÉcriture, ainsi que la Tradition, deviennent une structure cohérente et harmonieuse, et cest ce que le Concile Vatican II voulait exprimer en parlant dune hiérarchie des vérités (UR 11).
Sur ce point les exégèses scripturaires catholique et protestante concordent. Pour Luther également, Jésus Christ est la clé de toute lÉcriture. LAncien comme le Nouveau Testaments doivent être interprétés à partir de cet élément christologique central et par rapport à lui. Mais ici apparaissent également des différences entre les positions catholique et protestante. La position catholique ne peut pas concevoir Jésus Christ séparé de l'Église dont il est le chef, mais uniquement par rapport à son corps qui est l'Église. Nous entendons le « solus Christus » luthérien dans le sens du « totus Christus » augustinien, du Christ tout entier, chef et membres.
Cela ne signifie pas que Jésus Christ est mis au niveau de l'Église ni quil est absorbé par elle. L'Église nest pas le Christ élargi , mais le Christ qui continue de vivre dans son Église. Comme chef de l'Église, il reste le Seigneur de l'Église et l'Église a le devoir de lécouter et le servir. Alors que Jésus Christ était saint et na pas connu le péché, l'Église a des pécheurs dans son sein et laisse souvent apparaître des structures de péché. « L'Église ... qui est sainte et, en même temps, doit toujours être purifiée, recherche sans cesse la pénitence et le renouvellement » (LG 8). Pour cette raison, elle doit toujours distinguer de manière critique entre la Tradition qui est une et les nombreuses traditions.
À l interprétation typologique et christologique sajoute finalement linterprétation eschatologique. Dans l'Église, le Royaume de Dieu est déjà présent, bien que de manière mystérieuse ; l'Église nest cependant pas encore le Royaume de Dieu accompli, elle lattend encore dans lespérance et la vigilance. Elle ne le voit pas encore mais elle le discerne comme dans un miroir et avec des linéaments confus (1 Co 13,12). Dans la Parole de Dieu également nous navons « pour ainsi dire que les linéaments des choses futures ». La Parole de Dieu anticipe ainsi l'accomplissement eschatologique, le rassemblement eschatologique des peuples et la rencontre eschatologique avec le premier peuple de lalliance. Dans cette exégèse eschatologique, la Parole de Dieu est porteuse dune espérance dunité et de paix dont le monde daujourd'hui a particulièrement besoin. Elle devient parole et promesse de paix.
Cette perspective de lhistoire christologique et eschatologique du salut, a en quelque sorte comme conséquence logique la doctrine traditionnelle dun triple ou quadruple sens de lÉcriture. Cette doctrine procède du sens historique littéral ; celui-ci en est le fondement indispensable ; mais à partir de ce fondement, lexégèse des Pères cherche à extraire du contexte général de lÉcriture les dimensions christologique, ecclésiologique et eschatologique de sa nature profonde. Cette doctrine a un sens tout à fait pratique. Elle ma déjà souvent aidé moi-même à structurer mes sermons dominicaux et à expliquer par exemple un récit synoptique des miracles, dabord dans son déroulement historique, ensuite du point de vue christologique, en parlant de Jésus Christ comme du médecin qui guérit les blessures de lhumanité, du caractère pour ainsi dire thérapeutique des sacrements de l'Église, et enfin de lespérance eschatologique que, pour finir, toutes les larmes seront essuyées et quil ny aura plus ni deuil, ni cri, ni souffrance (Ap 21, 4).
Cette doctrine dun triple ou quadruple sens nest naturellement pas une recette qui résout dun seul coup tous les problèmes. Il reste à faire le difficile travail dexégèse dont parlent déjà la deuxième Épître de Pierre et les Pères de l'Église, et auquel il est difficile de se soustraire. Au même temps la deuxième Épître de Pierre indique la réponse à dette difficulté ; elle met en garde contre toute exégèse arbitraire de lÉcriture (2 P 1,21). La Bible est un livre de l'Église ; elle a été écrite pour des communautés, elle est lue dans lassemblée des fidèle, elle est partagée avec dautres communautés et reçue par celles-ci ; cest ainsi quà travers un processus compliqué sest finalement formé le canon de lÉcriture Sainte.
La Parole de Dieu dans la Bible appartient à tous ; en conséquence elle doit être interprétée avec le consentement de tous. Dans lécoute de lÉcriture, il sagit toujours dentendre également tous ceux qui soccupent eux aussi de lexégèse, et ce quont entendu les autres à côté de nous et avant nous. Lunité de l'Église est finalement un rapport de dialogue, diachronique avec la Tradition et synchronique avec tous ceux qui, du fait de leurs diverses attributions et de leurs différentes compétences officielles et professionnelles, veillent à ce que la Parole de Dieu soit correctement annoncée et reçue.
Dans cette exégèse, le pouvoir de lapôtre et des pasteurs établis par l'Esprit-Saint, joue dès le début un rôle important (Ac 20,28). « Qui vous écoute mécoute » (Lc 10,16 ; cf. 1Co 16,16 ; He 13,17 ; 1 P 5,5). Une correcte interprétation de la Parole de Dieu ne peut être que le résultat dune communication ouverte à laquelle tous ont une part, bien que dans une forme différente : le témoignage du magistère ecclésial comme celui des laïcs et des théologiens, le témoignage des saints comme celui des gens simples et principalement de la liturgie, mais aussi de lart religieux et de la prophétie du monde extérieur. Il sagit dune écoute catholique de la Parole de Dieu au sens originel du terme.
Ces différentes instances de témoignage ont chacune leur importance spécifique et lune ne peut se substituer à lautre ni lévincer ; ainsi, par exemple, la théologie ne peut pas prendre la place du magistère, mais inversement, le magistère ne peut pas non plus ignorer ce quune théologie sérieuse et des croyants laïques ont à dire. La définition magistérielle énonce une doctrine obligatoire pour tous, mais elle ne met pas purement et simplement un point final à toute discussion. Car chaque définition est sujette à réception, et celle-ci, de son côté, nest pas une répétition passive mais un processus actif guidé par l'Esprit.
Lunité de ce processus de dialogue nest pas établie par lautorité seulement. J. A. Möhler a dit que le Christ na pas purement et simplement donné à ses disciples « lordre dêtre unis ». Lunité est uvre de l'Esprit-Saint. Tout comme la parole naturelle qui ne peut être entendue que portée par le souffle et lhaleine, de même la Parole de Dieu ne peut être perçue que dans l'Esprit-Saint et par l'Esprit-Saint qui est un Esprit dunité. Lunité de l'Église est une réalité spirituelle.
J. A. Möhler a exprimé cette idée de la chose commune en des termes bien connus : « Mais dans la vie ecclésiale deux extrêmes sont possibles, et tous deux sappellent égoïsme ; cest lorsque chacun ou lorsqu'un seul veut être tout ; dans le deuxième cas, le lien qui unit est si étroit et lamour si brûlant quon finit par étouffer ; dans le premier cas, tout croule et il fait si froid quon en meurt ; un des égoïsmes engendre lautre ; mais nul ni chacun ne doit vouloir être tout ; ce nest que tous ensemble que lon peut être tout, et lunité de tous ne peut être quun tout. Cest lidée de l'Église catholique ».
VI.-Renouvellement de la Lectio divina
Cette admirable citation pourrait nous servir de conclusion. Toutefois, cette année nous célébrons non seulement lannée de la Bible mais également lannée de lEucharistie. La question est la suivante : Quen est-il de lune et de lautre ? Dans quelle mesure notre thèse, selon laquelle l'Église vit de la Parole de Dieu, est-elle compatible avec lautre thèse, selon laquelle l'Église est « Ecclesia de eucharistia » (Jean-Paul II), c'est-à-dire une Église qui vit de lEucharistie comme sacrement de lunité ? Cette dernière thèse repose parfaitement, elle aussi, sur lÉcriture et la Tradition.La Constitution sur la Révélation « Dei Verbum » nous fournit une indication. Dans le dernier chapitre, « La Sainte Écriture dans la vie de l'Église », il est dit : « L'Église a toujours témoigné son respect à légard des Écritures, tout comme à légard du Corps du Seigneur lui-même, puisque, surtout dans la Sainte Liturgie, elle ne cesse, de la table de la Parole de Dieu comme de celle du Corps du Christ, de prendre le pain de vie et de le présenter aux fidèles » (DV 21). Dans ce texte il est question des deux tables ; la Parole de vie et le pain de vie sont mentionnés lun à côté de lautre. Cest une ancienne tradition patristique, que lon trouve encore chez Thomas a Kempis. Les Pères en arrivent même à désigner lÉcriture comme incarnation du Verbe. Selon eux, l'Église vit de lÉcriture comme de lEucharistie. Toutes deux sont Corps du Christ et nourriture de lâme : elles constituent un seul et unique mystère. Ensemble elles édifient l'Église qui est elle-même le Corps du Christ.
La Constitution sur la Révélation a remis cette tradition en mémoire et en a tiré des conclusions pour rénover lannonce, la catéchèse et la théologie. Toute la vie de l'Église doit se nourrir de lÉcriture Sainte et sorienter sur lÉcriture (DV 22-25). Car « une si grande force, une si grande puissance se trouve la Parole de Dieu, quelle se présente comme le soutien et la vigueur de l'Église, et, pour les fils de l'Église, comme la solidité de la foi, la nourriture de lâme, la source pure et intarissable de la vie spirituelle » (DV 21). Le Concile cite brièvement et clairement laffirmation de saint Jérôme : « Ignorer les Écritures cest ignorer le Christ » (DV 25).
La conséquence la plus importante, mais malheureusement la moins suivie jusquà présent, est la rénovation de la tradition biblique et patristique de la Lectio divina, c'est-à-dire de la lecture priante en commun ou en privé de lÉcriture Sainte, dans laquelle Dieu vient à nous dans son amour et engage un dialogue avec nous (DV 25). Dans une telle lecture, jointe à la prière, Jésus Christ est réellement présent (SC 7).
On ne saurait surestimer la signification cuménique de cette rénovation de la tradition de la Lectio divina. Elle nous montre le chemin de lcuménisme spirituel, qui est lâme et la véritable voie royale du mouvement cuménique (UR 8) . Car elle nous rappelle non seulement une partie essentielle de notre patrimoine commun et nous dit ce que nous pouvons faire ensemble dès à présent, mais elle nous indique en outre ce que nous pouvons faire pour que la communion ecclésiale qui nous est déjà donnée mais qui est encore imparfaite, mûrisse jusquà la pleine communion. En effet, sil est vrai que la Parole de Dieu rassemble l'Église des quatre coins de la terre, dans cette Lectio divina, surtout lorsqu'elle est célébrée liturgiquement, Dieu rassemble son peuple ; dans la Lectio divina en commun, lunité qui existe déjà assume donc un caractère cuménique et réalise en même temps une unité plus profonde et plus complète.
Nous pouvons faire un pas de plus. Si lunité de foi grandit par la Parole de Dieu qui rassemble l'Église, elle peut en somme mûrir pour devenir communion eucharistique. Pour que nous puissions aller vers la célébration commune du sacrement de lunité, il faut que la Parole de Dieu prenne sa course (2 Th 3,1) et se révèle comme parole de réconciliation (2 Co 5,19) ; il ny a pas dautre chemin. Cest pourquoi le dialogue cuménique progressera dans la mesure où le travail spirituel en commun sur la Parole de Dieu donnera du champ au dialogue entre Dieu et la chrétienté divisée, un dialogue dans lequel la Parole de Dieu, comme déjà chez les prophètes et chez Jésus lui-même, appelle à la conversion et à la réconciliation. Sans cette conversion lunité est impossible.
Je terminerai par une constatation : la Lectio divina est la réponse au malaise cuménique ressenti par beaucoup, et au même temps elle est la réponse au malaise dans laquelle lexégèse biblique en partie est tombé. La Lectio divina est accessible à chaque chrétien, indépendamment de toute compétence ministérielle ou professionnelle ; tous y sont invités et tous se peuvent rassembler dans lécoute de la Parole de Dieu, par laquelle Dieu veut rassembler son peuple. Ainsi, notre thème « Parole de Dieu et unité de l'Église » se révèle comme un programme cuménique tourné vers lavenir.
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