L'engagement cuménique de l'Église catholique
Cardinal Walter Kasper
Président du Secrétariat pour l'cuménisme
Je me propose d'exposer ci-après 9 thèses sur la compréhension catholique de l'cuménisme. Je pourrais, avec le deuxième Concile du Vatican, parler également de 9 principes catholiques de l'cuménisme.
1. L'Église catholique considère le mouvement cuménique comme l'uvre de l'Esprit Saint. C'est pourquoi l'option cuménique du deuxième Concile du Vatican est irrévocable.
Le fondement de cette thèse se trouve déjà au point 1 du Décret sur l'cuménisme du deuxième Concile du Vatican, là où il est dit que " sous l'action de l'Esprit Saint est né un mouvement, qui s'amplifie de jour en jour en vue de rétablir l'unité de tous les chrétiens ". Le Concile reprend cette idée de nouveau au point 4 : " En diverses parties du monde, sous le souffle de la grâce de l'Esprit Saint, beaucoup d'efforts s'accomplissent par la prière, la parole et l'action pour arriver à la perfection de l'unité ".
Derrière le mouvement cuménique il y a l'Esprit Saint, non pas l'esprit du temps, ni celui du relativisme et de l'historicisme libéral, pour qui les anciennes controverses ne sont plus de mode et ne sont donc plus actuelles ; ce n'est pas non plus l'esprit du postmodernisme pluraliste qui laisse purement et simplement côte à côte des doctrines et des Églises différentes entre elles ; non, c'est l'Esprit Saint, dont la tâche, selon le quatrième Évangile, est de nous rappeler les paroles et les uvres de Jésus. Le fait de nous avoir rappelé la volonté de Jésus, que tous soient un, est donc un signe de l'action de l'Esprit de Dieu dans notre temps.
Jésus Christ voulait une Église. Il a dit (Mt 16, 18) : " Sur cette pierre je bâtirai mon Église " (au singulier !). La veille de sa mort, il a prié pour " que tous soient un afin que le monde croie " (Jn 17, 21). L'unanimité était ainsi la marque de la première communauté de Jérusalem (Ac 2, 43-46). C'est pourquoi Paul critique vivement les scissions et les fractionnements au sein de la communauté de Corinthe (1 Co 1, 10-17). Il exhorte celle-ci à préserver l'unité de l'esprit. Pour lui, ce qui compte, c'est : " un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous " (Ep 4, 3-6). Dans la profession de foi apostolique qui nous est commune à tous, nous confessons " una sancta ecclesia ". Cette profession de foi en une seule Église est fondamentale et capitale ; elle correspond à la foi en un seul Dieu, en un seul Seigneur Jésus Christ, en un seul Esprit Saint. L'unité est une catégorie fondamentale de l'Écriture Sainte.
Les divisions sont donc contraires à la volonté de Jésus. Ce sont des péchés ; et, aux yeux du monde, elles sont un scandale. Nous ne devons pas nous y résigner, ni les accepter comme allant de soi ou encore vouloir les justifier théologiquement. Nous ne devons pas non plus les minimiser. Les différentes Églises et Communautés ecclésiales ne sont pas semblables aux branches d'un seul et même arbre. Si nous voulons rester fidèles à la prière de Jésus, la situation du christianisme ne doit pas nous laisser de paix. ; nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour vaincre ces séparations.
C'est pourquoi l'cuménisme n'est pas un complément facultatif de la mission de l'Église; il appartient à sa nature ainsi qu'à ce qui est au cur de sa mission pastorale. Ce n'est pas le hobby de quelques rares spécialistes et enthousiastes ; il engage chaque chrétien. Pour toutes ces raisons, l'option cuménique de l'Église catholique, comme le Pape l'a souvent dit, est irrévocable et irréversible.
2. Le mouvement cuménique est une réponse de l'Esprit de Dieu aux " signes des temps ".
En jetant un regard rétrospectif sur le siècle qui finit, il nous faut reconnaître que ce fut un siècle sombre. Deux guerres mondiales et deux dictatures totalitaires et brutales, avec des millions de morts, des millions de personnes assassinées, des millions de déportés, des millions de réfugiés, la destruction de nombreuses uvres culturelles, des guerres locales et, à présent, après la fin de la guerre froide, une cassure grandissante entre peuples pauvres et peuples riches sous le signe de la globalisation, un indifférentisme religieux diffus, en même temps que l'apparition de nouvelles sectes et de courants fondamentalistes allant jusqu'à un terrorisme teinté de religion.
Il y a toutefois un point lumineux dans ce siècle obscur : la naissance du mouvement cuménique. La séparation des Églises a déjà apporté d'innombrables malheurs à l'humanité, surtout en Europe : guerres de religion, persécutions, condamnations, inimitiés et aliénations jusqu'au sein des familles, et bon nombre de familles en souffrent encore aujourd'hui.
Les divisions ont rendu le christianisme peu crédible aux yeux de beaucoup de monde ; elles ont sensiblement affaibli son rayonnement missionnaire et contribué de manière décisive au processus de sécularisation dans le monde occidental. Elles empêchent les Églises d'être des signes et des témoins d'unité, de paix et de réconciliation. S'il est bien vrai que la paix dans le monde présuppose la paix entre les religions, à plus forte raison présuppose-t-elle la paix entre les Églises.
Il est intéressant de noter que le mouvement cuménique a pris naissance à la Conférence sur la mission à Lausanne en 1927. À cette occasion, il était devenu clair pour les participants que les divisions du christianisme constituaient un des obstacles majeurs à la mission dans le monde. Chez nous, en Allemagne, l'cuménisme a son origine, entre autres, dans les champs de bataille de la Deuxième Guerre mondiale et dans les camps de concentration sous le Troisième Reich. Dans ces camps, des chrétiens catholiques et protestants, et aussi des juifs, se sont retrouvés côte à côte ; dans leur résistance commune contre un régime inhumain et criminel, ils découvraient leur profonde communauté, qui était plus grande que tout ce qui les séparait.
À partir de ces expériences, il a été possible, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, de construire une théologie cuménique. Des deux côtés, d'éminents théologiens catholiques et protestants ont découvert les richesses de l'autre ; ensemble ils ont lu l'Écriture Sainte et étudié les Pères de l'Église. À travers ces échanges, ils ont approfondi et enrichi leur propre foi et découvert qu'ils étaient beaucoup plus proches les uns des autres qu'ils ne l'avaient jamais pensé. Il devenait toujours plus clair que nous ne pouvons plus nous permettre de rester séparés. Nous devons vaincre notre autosatisfaction confessionnelle pour que l'Église puisse être signe et instrument crédibles de paix et de réconciliation dans le monde.
3. Le fondement et le point de départ de l'cuménisme est ce qui nous unit : la profession de foi commune en Dieu Un et Trine et en Jésus Christ.
Dès l'Introduction du Décret sur l'cuménisme, le deuxième Concile du Vatican cite la formule de base du Conseil cuménique des Églises : au mouvement cuménique prennent part " ceux qui invoquent le Dieu Trinité et confessent Jésus comme Seigneur et Sauveur ". Contrairement à l'ancienne théologie de la controverse, le mouvement cuménique part de ce qui est commun et non plus de ce qui sépare ; on y partage la conviction que ce que nous avons en commun est plus grand que ce qui nous sépare. La ligne de séparation ne passe pas entre chrétiens catholiques et protestants, mais entre les chrétiens et les non chrétiens, c'est-à-dire les indifférents du point de vue religieux.
Ainsi devient claire également, la différence fondamentale qui existe entre dialogue cuménique et dialogue interreligieux. Certes, l'importance et l'extrême actualité du dialogue interreligieux, surtout avec l'islam en ce moment, est incontestable. Mais parler d'un macro-cuménisme prêterait à des malentendus et supprimerait de cette façon la différence qualitative.
La foi en Jésus Christ et au Dieu de Jésus Christ vient du baptême commun. Par le baptême - malgré toutes les différences existantes - nous sommes membres du même Corps du Christ. Il existe donc une profonde et réelle solidarité, une profonde communion (communio), bien qu'elle ne soit pas encore parfaite. Nous, êtres humains, ne pouvons ni diviser ni détruire l'unité du Corps du Christ ; nous avons pu l'amoindrir et lui infliger de profondes blessures, mais pas la supprimer.
Les réformateurs étaient conscients de cette communion. Ils voulaient non pas établir une autre et nouvelle Église, mais réformer l'Église existante. Les symboles de foi témoignent eux aussi de cette communion. Ils s'appuient sur les textes de l'Ancien et du Nouveau Testament que nous avons en commun ; aux symboles de foi appartiennent aussi les professions de foi de l'Église primitive, qui nous sont communes, le Symbole des apôtres et le Credo nicéno-constantinopolitain. Bien entendu, le dogme de Chalcédoine et la profession de foi antidonatiste appartenaient également à cette base commune.
Le Concile a pris cette communion fondamentale comme point de départ. Elle est pour nous jusqu'à aujourd'hui le fondement et la légitimation de l'cuménisme. Mais nous sommes peinés de constater qu'il existe dans de nombreuses Communautés ecclésiales non catholiques un processus de détérioration et de sapement de cette base jusqu'à présent commune. Actuellement, ce processus qui vide l'cuménisme de sa substance profonde se retrouve surtout dans la théologie du pluralisme religieux, selon laquelle Jésus Christ n'est pas le seul et unique médiateur de salut, dont témoigne le Nouveau Testament, mais un médiateur parmi d'autres.
Contre cette thèse pluraliste, aujourd'hui largement répandue, s'est élevée en tout premier lieu la déclaration " Dominus Iesus. Sur l'unicité et l'universalité de la médiation salvifique de Jésus Christ ", exprimant ainsi une préoccupation non seulement catholique, mais chrétienne en général. Car là où les conditions christologiques et théologiques trinitaires ne sont plus claires, les présupposés fondamentaux de l'cuménisme sont remis en question. C'est également le cas, lorsque - à la différence des réformateurs - le baptême n'est plus considéré comme condition pour accéder à l'eucharistie.
Il est illusoire de penser que l'Église serait plus crédible et plus convaincante pour nos contemporains si elle se débarrassait du poids soi-disant inutile de la tradition. C'est le contraire qui est vrai. La figure de l'Église apparaîtrait imprécise et floue. Elle serait semblable à un navire dans la tempête, dont l'équipage jetterait la cargaison par-dessus bord ; c'est alors que, privé de son poids propre, le bateau deviendrait réellement le jouet des vagues.
4. Le mouvement cuménique, sur la base de la christologie biblique et de l'Église primitive, a fait des progrès encourageants au cours des dernières décennies, en particulier grâce à l'accord avec les luthériens sur des questions fondamentales de la doctrine de la justification, et en général avec le réveil de la fraternité chrétienne.
Dans les dernières décennies, le développement du mouvement cuménique ne s'est pas arrêté ; il a fait des progrès étonnants. La liste des documents de consensus et de convergence est longue. Ils remplissent déjà deux gros volumes intitulés " Documents sur une concordance croissante ".
Les documents - pour importants qu'ils soient en tant qu'instruments d'une entente - ne sont toutefois pas l'essentiel. Plus importante est la fraternité redécouverte entre les chrétiens et les Églises. Aujourd'hui, les chrétiens ne se considèrent plus comme des ennemis ou des concurrents ; ils ne se sentent plus étrangers ni indifférents les uns envers les autres. Ils ont découvert qu'ils sont frères et surs, ils agissent ensemble de diverses manières, ils prient ensemble et se sont engagés de concert sur le chemin du rapprochement cuménique. Chacune des Églises traditionnelles sait qu'il n'y a pas d'alternative à l'cuménisme. Ainsi, une nouvelle situation, un nouveau climat et un nouvel esprit sont nés, qui étaient encore inimaginables il y a un demi-siècle et pour lesquels nous ne serons jamais assez reconnaissants.
Parmi les nombreux documents, il en est deux qui ressortent particulièrement : l'un concerne l'entente sur la christologie avec les anciennes Églises orientales, l'autre est l'accord fondamental sur la doctrine de la justification avec les luthériens. Je me limiterai ici au second de ces documents.
La signification de la " Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification " vient du fait que dans ce cas, il ne s'agit pas d'un article de foi à côté d'autres, mais de l'objet central de l'Évangile et du principal souci des réformateurs. Le message de la justification représente pour ainsi dire le côté subjectif de la christologie ; il s'agit-là de ce que signifie Jésus Christ pour nous et pour moi. Pour beaucoup de personnes, les formules du XVIe siècle ne sont peut-être plus ou presque plus compréhensibles, tandis que l'" objet " du message de la justification est toujours d'actualité.
La " Déclaration conjointe " est d'actualité pour une autre raison également. Elle représente un accord fondamental, non pas un accord total ; un accord fondamental permet à des différences résiduelles de subsister. Dans ce sens, cet accord parle d'une unité dans la diversité et d'une diversité dans l'unité, ou encore, comme on le dit souvent aujourd'hui, d'une diversité réconciliée.
Ce résultat n'est pas resté sans suite ; au contraire, avec cet accord les relations entre catholiques et luthériens ont acquis une qualité et une intensité nouvelles. Les deux parties peuvent ensemble rendre témoignage à ce qui est au cur de l'Évangile dans un monde qui ne connaît plus ou qui ne connaît pas encore Dieu ni rien de Jésus Christ.
Pour ces raisons, la Fédération luthérienne mondiale et le Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens ont, entre-temps, invité l'Alliance réformée mondiale et le Conseil méthodiste mondial à examiner la possibilité d'adhérer à l'accord luthérien-catholique et, le cas échéant, d'étudier les modalités d'une adhésion. Ce serait un autre pas cuménique important ; la base cuménique s'élargirait et nous serions en mesure de témoigner ensemble de l'" objet " de notre foi. En plus, nous pourrions mieux accomplir notre mission dans le monde. Car l'cuménisme n'est pas une fin en elle-même. Jésus a prié que tous soient un, afin que le monde croie. C'est pourquoi je vous invite et vous encourage de tout cur à oser faire ce pas avec nous.
La Déclaration conjointe sur la doctrine de la justification - comme l'a dit le Pape Jean-Paul II - a été une pierre milliaire. Ce terme définit très bien son importance. Il signifie que nous avons conclu une étape essentielle de notre chemin commun, mais nous n'avons pas encore atteint le but final. De sérieuses questions subsistent, qui sont clairement désignées dans la Déclaration. Quel doit être le prochain objectif, et quel peut-il être ?
5. Après l'accord fondamental sur la question centrale de l'Évangile, dans la prochaine étape il s'agira avant tout de l'Église comme signe et instrument de l'Évangile, de la nature et de la mission de l'Église et des ministères dans l'Église.
Je sais que le thème de l'Église n'est pas du goût de tous ; on préfère s'occuper tout de suite du monde et des problèmes du monde d'aujourd'hui. Ceux-ci sont effectivement urgents. Et pourtant, c'est comme dans la parabole évangélique. Celui qui veut faire la guerre doit d'abord savoir s'il est militairement assez fort, et celui qui veut construire une tour doit d'abord savoir s'il possède les moyens financiers nécessaires. Il en va de même de notre question. Celui qui veut s'adresser au monde doit savoir s'il est équipé en conséquence. L'Église est l'instrument pour " apporter " l'Évangile aux hommes et au monde. Elle doit être une ville sur la hauteur, la lumière d'une lampe. Sous bien des rapports, elle ne l'est pas. Aussi faut-il choisir. Pas d'cuménisme sans ouverture au monde, mais pas non plus d'cuménisme sans conversion ni renouvellement de l'Église.
Il y a accord fondamental également sur l'ecclésiologie : l'Église n'est pas seulement une entité sociologique. La véritable nature de l'Église - l'Église en tant que Corps du Christ - est cachée, et elle n'est saisissable que par la foi. Mais cette nature saisissable uniquement par la foi, s'actualise sous des formes visibles : dans la Parole proclamée, l'administration des sacrements, les ministères et le service chrétien. Pour la Réforme, il s'agissait de renouveler cet aspect visible, et c'est de cela qu'il s'agit encore aujourd'hui. Sur ces éléments visibles de l'Église nous avons des conceptions en partie différentes ; elles concernent les sacrements, leur nature et leur nombre, les ministères ecclésiaux, surtout le ministère épiscopal et le ministère pétrinien.
Dans ces questions traditionnellement controversées, il s'est aussi passé beaucoup de choses au cours des dernières décennies. Je prends comme exemple le débat sur le ministère pétrinien, où les controverses et la polémique ont été particulièrement vives et où les différences sont encore le plus nettement visibles. Cependant - à l'exception de quelques sectes - aujourd'hui, en général, plus personne ne désigne le Pape comme l'Antéchrist ; beaucoup de chrétiens protestants reconnaissent, eux aussi, qu'un ministère d'unité peut être utile. Ils estiment toutefois que pour eux, la forme dans laquelle le ministère d'unité est conçu et exercé dans le ministère papal n'est pas acceptable. Nous sommes sans doute encore très loin d'un accord sur ce point ; mais la question est posée d'une manière plus nette.
Dans cette nouvelle situation cuménique, le Pape, dans l'encyclique sur l'cuménisme, " Ut unum sint " (1995), a lancé un appel à un dialogue fraternel sur la façon dont le ministère pétrinien devrait être exercé concrètement, aujourd'hui et à l'avenir. La forme actuelle s'est développée au cours de l'histoire ; elle peut et elle doit continuer de se développer en accueillant également les expériences des autres Églises.
Nous avons reçu une multitude de réponses à la question du Pape ; le Conseil pour l'unité les a rassemblées et analysées. Nous sommes certes encore très loin d'une solution. Mais la plupart des Églises ont le sentiment que c'est précisément dans un monde en voie de globalisation qu'il est urgent d'avoir un ministère d'unité comme point de référence et comme symbole de cette unité. Pour cette raison, le ministère épiscopal et le ministère pétrinien sont pour nous des dons du Seigneur à son Église ; nous en trouvons le fondement déjà dans le Nouveau Testament ; nous sommes convaincus que ce qui est établi dans le Nouveau Testament s'est très tôt imposé à l'Église par l'action de l'Esprit. C'est pourquoi nous voulons introduire ces deux éléments sous une forme nouvelle dans l'cuménisme. Pour ce faire, il est nécessaire que de tous les côtés nous soyons disposés à réorienter notre pensée et à rénover. D'où notre invitation à engager un dialogue patient sur ces questions.
6. Le but du mouvement cuménique est l'unité pleine et visible de l'Église, c'est-à-dire la pleine communion ecclésiale dans une même foi, avec les mêmes sacrements et des ministères réciproquement reconnus.
Pour cette thèse, j'ai intentionnellement donné au terme " unité " le sens de " communauté " (communio). C'est ce qui correspond à l'état actuel de la théologie cuménique. En effet, si l'on examine les nombreux documents cuméniques, on constate avec étonnement que tous tournent autour du concept de communio.
Les documents cuméniques recueillent ainsi un concept central du Nouveau Testament et de la théologie patristique, de même que la formule " communio sanctorum " du symbole des apôtres et l'idée de " communauté des croyants " dont parlent les professions de foi réformatrices. De cette façon, l'idée maîtresse du deuxième Concile du Vatican a fini par s'imposer. Nous sommes donc sur un terrain sûr, qui nous est commun à tous.
Mais que signifie " communauté " ? Selon le Nouveau Testament, il ne s'agit pas d'une réunion de chrétiens ou d'Églises pris individuellement. Les exégètes sont d'accord pour dire que la signification fondamentale du terme n'est pas " horizontale " mais verticale. Communio a le même sens que participatio, c'est-à-dire participation commune à un bien, ou encore communauté de biens. C'est ainsi que les Actes des Apôtres, à propos des premiers chrétiens de Jérusalem, parlent de communauté dans l'enseignement des apôtres, dans la fraction du pain, et de communauté de leurs biens. Pour Paul, il s'agit de communauté dans l'Évangile, en Jésus Christ et en l'Esprit Saint. La Première Épître de Jean parle d'une participation commune à la vie divine. Elle se fonde sur la participation à la Parole et aux sacrements.
Il y a donc communauté ecclésiale partout où des hommes et des femmes sont réunis autour du Christ présent dans la Parole et dans les sacrements. Elle existe dans toute paroisse locale ; l'Église locale n'est pas seulement une section ou une province de l'Église, elle est Église dans le plein sens du terme. Mais, étant donné que c'est le même Christ qui est présent dans chaque Église locale, et que le Christ ne peut être divisé, aucune Église locale ne peut s'isoler en une autosatisfaction. Au contraire, chaque Église locale est en communion avec toutes les autres Églises locales. Cela veut dire que l'Église est toujours à la fois locale et universelle. L'Église universelle ne naît donc pas de l'union d'Églises locales ; elle est donnée avec l'existence à l'Église locale ; elle est donnée antérieurement par l'unique Jésus Christ et, dans ce sens, elle est également donnée à présent. Cela correspond aussi au témoignage du Nouveau Testament, où ekklesia signifie à la fois Église locale et Église universelle.
De ces constatations découlent des questions sur la position tant catholique que protestante. L'Église catholique a redécouvert et mis en évidence le concept d'Église locale pendant le deuxième Concile du Vatican ; il reste sans doute encore beaucoup à traduire en pratique avant d'accepter pleinement l'idée d'unité dans la diversité et de diversité dans l'unité. Quant aux Églises protestantes, elles se trouvent devant un problème irrésolu. Elles sont organisées localement ou régionalement. Les structures universelles (Fédération luthérienne mondiale, Conseil réformé mondial, etc.) n'existent que depuis la fin du XIXe siècle ; ce ne sont toutefois pas plus des Églises que ne l'est le " Conseil cuménique des Églises " ; ce sont des fédérations ou des alliances d'Églises.
Dans les années 70 du XXe siècle fut créée la Concorde de Leuenberg. Elle laisse aux Églises locales leur autonomie et limite la communauté ecclésiale à la communauté de chaire et de sainte cène. Jusqu'à présent, aucun synode commun n'a encore été possible. Il s'agit au fond d'un modèle de statu quo, dans lequel on s'en tient à un passé devenu historique. L'élan novateur de la Réforme, qui était pourtant tourné vers l'Église universelle, semble être en quelque sorte amoindri et paralysé.
Ce concept d'Église confessionnelle de la communauté ecclésiale n'est pas en harmonie avec la compréhension biblique et patristique de communio. D'ailleurs, il ne correspond pas non plus à l'approche des réformateurs eux-mêmes. Les Églises protestantes se trouvent donc devant un problème irrésolu ; elles n'ont toujours pas trouvé de forme ecclésiale universelle. J'en viens ainsi à la question cruciale : quel est le modèle catholique ?
7. L'Église catholique part du principe qu'en elle subsiste l'Église de Jésus Christ, c'est-à-dire qu'elle y est concrètement présente et visible. Cela ne signifie pas qu'en dehors de l'Église catholique il y a un vide ecclésiologique ; on trouve d'importants éléments de l'Église de Jésus Christ en dehors d'elle également.
Cette doctrine conciliaire a été reprise dans la Déclaration " Dominus Iesus " et traduite dans la formule selon laquelle les Églises de la Réforme ne sont pas des Églises au sens propre. Cette déclaration a suscité beaucoup d'irritation ; elle a souvent été ressentie comme une offense et interprétée comme un abandon du deuxième Concile du Vatican.
Mais le texte doit être lu attentivement. Il ne dit pas : ce ne sont pas des Églises, mais : ce ne sont pas des Églises au sens propre, c'est-à-dire au sens dans lequel l'Église catholique se conçoit elle-même comme Église. Cela me semble incontestable. D'ailleurs, les autres Églises ne veulent nullement être des Églises dans le sens catholique du terme ; ce qu'on entend par Église des deux côtés est différent. Alors que pour nous le ministère épiscopal dans la succession apostolique et en communion avec le ministère pétrinien font partie de l'être Église, les Églises issues de la Réforme ne les reconnaissent pas comme des éléments constitutifs. Selon la compréhension catholique, il leur manque donc quelque chose pour être à proprement parler des Églises. Cela ne signifie pas qu'en dehors de l'Église catholique il y a un vide ecclésiologique. On y trouve des éléments essentiels de l'être Église ; on peut parler d'une différente configuration de ces éléments ecclésiaux constitutifs, d'Églises d'une autre genre ou d'un autre type.
Dans la compréhension catholique actuelle, le chemin de la pleine unité n'est plus indiqué comme un retour. Le deuxième Concile du Vatican a renoncé à l'cuménisme du retour. Il ne s'agit pas d'un cuménisme tourné vers le passé, mais d'un cuménisme tourné vers l'avenir. On entend par là que l'unité ne se fera pas à travers la conversion de l'un à l'autre, mais dans la pleine conversion de tous à Jésus Christ. C'est en lui seul que nous pouvons être pleinement unis ; il est notre unité. Concrètement, cet cuménisme tourné vers l'avenir se réalise du fait que nous apprenons les uns des autres. L'cuménisme est un échange de dons. Chaque Église apporte ses dons et ses richesses. Nous ne nous rencontrons donc pas dans le plus petit dénominateur commun ; l'cuménisme n'est pas un processus d'appauvrissement, mais d'enrichissement mutuel.
Ainsi, par exemple, au cours des dernières décennies, l'Église catholique a beaucoup appris de ses surs et frères protestants sur la signification de la Parole de Dieu, l'Écriture Sainte et la proclamation de l'Évangile. Cela nous a enrichi et nous en sommes reconnaissants. Actuellement, de nombreux chrétiens protestants apprennent à connaître notre conception de la liturgie et découvrent les points forts du concept catholique de ministère pour la sauvegarde de l'intégrité du message biblique et pour l'unité de l'Église.
La route est probablement encore longue. Je n'ai aucune estime pour les exercices théoriques avec des modèles d'unité. Le choix des modalités et des temps devrait être laissé à l'Esprit Saint ; laissons-lui toute latitude, il saura toujours nous surprendre. Nous devons faire ce qui est possible ici et maintenant. Que signifie cela pour la communion eucharistique ?
8. Dans la compréhension catholique, communauté ecclésiale et communion eucharistique sont unies. Des solutions pastorales différentes pour des situations particulières sont cependant possibles.
Avec cette thèse, nous touchons l'un des points les plus sensibles du dialogue cuménique actuel. Le texte fondamental pour notre question est dans 1 Co 10, 16-17 : " La coupe de bénédiction que nous bénissons n'est-elle pas une communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons n'est-il pas une communion au corps du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes tous un seul corps ; car tous nous participons à cet unique pain ". Selon ce texte, communion eucharistique et communauté ecclésiale vont ensemble. La communion eucharistique n'est pas seulement la communion individuelle avec le Christ ; elle n'est pas séparable de la communauté ecclésiale. La communion eucharistique fonde et détermine la communauté ecclésiale.
Ce texte a eu de longues séquelles théologiques et historiques, qui persistent encore aujourd'hui dans l'Église, tant en Orient qu'en Occident. Pour l'histoire de la théologie occidentale, c'est surtout saint Augustin qui fait autorité. C'est le Père de l'Église que nous avons en commun. Il qualifie l'eucharistie de " sacramentum unitatis et vinculum caritatis " (dans Jean 26, 6 ; 13). Ainsi, l'union entre communion eucharistique et communauté ecclésiale était jusque dans les années 70 un bien commun de toutes les Églises, y compris celles de la Réforme. Jusque là, les Églises luthériennes et réformées n'avaient pas de communauté de sainte cène. Ce n'est qu'avec la Concorde de Leuenberg de 1973 que cette situation a changé.
L'éloignement des Églises réformatrices de la tradition chrétienne commune a sans aucun doute des motifs pastoraux qui doivent être pris au sérieux, surtout en raison de l'accroissement des mariages mixtes. À cela s'ajoute le changement de la situation cuménique, où les condamnations du passé, notamment en ce qui concerne la doctrine de la justification, ne s'appliquent plus au partenaire actuel. C'est donc un point de plus pour la communauté ecclésiale. La nouvelle position est assumée à l'aide de termes tels que hospitalité eucharistique ou disponibilité à offrir cette hospitalité. Ce sont des notions empruntées à la vie civile où elles ont une grande valeur. Mais peut-on transférer ces notions civiles dans le domaine sacramentel et théologique ?
Apparemment non, selon Paul ! Car pour Paul, dans le contexte du passage cité de la Première Épître aux Corinthiens, ce qui importe c'est précisément la distinction entre l'eucharistie et un repas ordinaire (1 Co 11, 17-22 ; 34). Quant au mélange des deux niveaux, il dit : " Sur ce point, je ne vous loue pas " (1 Co 11, 22). D'après Paul, celui qui participe à l'unique pain et à l'unique coupe n'est pas un invité spécial, il n'a pas le statut d'invité, il appartient à la famille, il est dans la communauté ecclésiale.
Donc, si l'on veut la communion eucharistique, on est obligé de poser la question de la communauté ecclésiale, tout au moins sous la forme d'un dialogue ouvert. On ne peut donc pas d'une part revendiquer la communion eucharistique - et donc en même temps la communauté ecclésiale - et d'autre part affirmer l'incompatibilité entre les concepts catholique et protestant de communauté ecclésiale. Les deux affirmations ne s'accordent pas.
Le droit canon catholique emprunte un autre chemin pour régler des situations particulières spécialement difficiles. Pour le droit canon, ce qui compte c'est : " Salus animarum suprema lex " (can. 1752). C'est ainsi que d'après le droit canon, il existe des cas de situations particulières graves, où la communion eucharistique est possible. Pour le droit canon, ces cas se limitent strictement à des situations d'urgence physique individuelles. Toutefois, dans le cadre des règlements de l'Église universelle, " eu égard aux circonstances de temps, de lieux et de personnes, c'est l'autorité épiscopale locale qui doit prudemment donner des instructions " (UR8 ; cf. CIC can. 844 § 3 s. Directoire cuménique, n° 130).
En général, cette marge d'appréciation n'est pas fixée de manière étroite. Le Cardinal Christoph Schönborn, de Vienne, a rédigé ce qu'il appelle un " manuel ". Il cite des critères concrets qui s'appliquent à des situations particulières. On ne pourrait pas en faire une invitation généralisée ni même l'étendre à l'ensemble d'un Congrès de l'Église évangélique. Comme exemple de solution d'un cas particulier, il indique celui d'un baptisé désireux de participer à l'eucharistie pour de sérieuses raisons personnelles et qui, au terme de la prière eucharistique, dans une foi sincère et avec toute l'assemblée, peut répondre 'Amen' à ce qui est dit dans cette prière eucharistique et à ce qui advient pendant la cérémonie, selon la profession de foi catholique.
Dans la prière eucharistique, il est question de la présence du corps et du sang du Christ, de la communion avec Jésus Christ, mais aussi de la communion avec les saints, en particulier avec Marie, ainsi qu'avec le Pape et l'évêque, dont les noms sont expressément désignés en signe de la communauté qui existe. Chaque eucharistie catholique est célébrée dans cette communion entre l'Église céleste et l'Église terrestre concrète. Celui qui dit oui avec foi à cette communion et le confirme par son 'Amen', celui-là est dans la communauté ecclésiale par son intime conviction ; au contraire, celui qui considère cette communion comme incompatible avec sa propre profession de foi, ne peut, s'il est sincère, vouloir y participer.
Avec ce genre de réponses, l'Église catholique veut prendre acte de la situation cuménique intermédiaire dans laquelle nous nous trouvons. Par amour de la vérité, nous ne pouvons pas feindre d'avoir réalisé la pleine unité ; nous sommes seulement en chemin vers elle. Alors, que pouvons-nous faire ?
9. Dans la dernière Assemblée plénière du Concile pour l'unité, en novembre 2001, nous avons parlé de la prochaine phase et avancé la thèse suivante : l'cuménisme dans la vérité et dans l'amour doit devenir davantage un cuménisme de vie.
À l'avenir, l'cuménisme devra certainement être toujours un cuménisme dans la vérité et dans l'amour. La vérité sans amour est dure et souvent même rebutante ; mais l'amour sans vérité est vide, sans substance et factice. De même que nous ne devons pas perdre de vue la vérité, nous ne devons pas nous contenter d'échanger d'anodines amabilités. Dans l'amour nous devons supporter nos différences et essayer patiemment de les surmonter. Pendant cette phase intermédiaire, l'cuménisme de la vie doit entrer dans l'cuménisme de la vérité et de l'amour. Nous ne nous sommes certes pas séparés dans des discussions, mais dans la vie, et c'est pourquoi nous avons cessé de nous comprendre. Nous devons de nouveau apprendre à vivre ensemble.
Nous pouvons décrire l' "ethos " propre à l'cuménisme de vie de la façon suivante : renoncement à toute forme de prosélytisme ouvert ou camouflé, conscience de ce que toute décision prise dans notre Église concerne également notre partenaire, guérison des blessures de notre histoire par la purification de la mémoire, réception des résultats de dialogues obtenus jusqu'à présent et souvent trop peu connus.
Concrètement, il est déjà possible aujourd'hui de faire plus que ce qui est fait habituellement : lecture en commun de la Bible, échange d'expériences de spiritualité, recueil de textes liturgiques, différents types de célébrations de la Parole en commun (vêpres, célébrations pour les jeunes, pour les femmes, etc.), meilleure compréhension de notre tradition commune ainsi que des différences qui subsistent, collaboration dans la théologie, la mission, le témoignage culturel et social, dans le domaine de l'aide au développement, la sauvegarde de la création, l'utilisation des médias, etc. Dans tous ces domaines un témoignage commun est déjà possible aujourd'hui.
Le cur de tout effort cuménique est l'cuménisme spirituel. L'unité n'est pas notre uvre ; nous ne pouvons pas la " faire " ; elle n'est possible qu'en tant que don de l'Esprit de Dieu. C'est pourquoi nous devons avant tout prier pour l'unité. De cet cuménisme spirituel font aussi partie les rencontres et les relations entre les communautés monastiques et les congrégations ouvertes à l'cuménisme, entre les nouveaux mouvements, groupes et confréries.
Une attention particulière doit être accordée aux expériences et aux manières de s'exprimer des femmes et des jeunes générations, avec la fraîcheur de leurs vues et leur vitalité. Saint Benoît, dans la règle de son ordre (chap. 3), a indiqué que l'abbé doit aussi écouter le plus jeune des frères, " car le Seigneur révèle souvent ce qui est le mieux à un plus jeune ".
En conclusion, je voudrais reprendre la devise pleine d'espérance choisie par le Pape pour le nouveau millénaire : " Duc in altum ! " " Avancez en eau profonde ! ". Saint-Exupéry a observé que dans la navigation maritime, le plus important n'est pas le bois utilisé pour construire de bons navires, mais l'aspiration vers l'immensité de la mer. Ainsi, le plus urgent dans la situation actuelle est de rompre l'autosatisfaction confessionnelle et de tirer de sa léthargie l'aspiration vers l'immensité et la plénitude de la vérité dans une plus grande communauté cuménique. " Soyez courageux et ayez confiance ! " " Duc in altum ! " " Avancez en eau profonde ! ".
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