Agence Misna

AFRIQUE
19/2/2008 18.18
VISITE DU PRÉSIDENT AMÉRICAIN: UNE ÉTRANGE BIENVENUE


"C'est le président – supposé – du monde, chef mobilisateur d'Al-Qaïda et saint patron, sans vergogne, du terrorisme d'État" : tout cela, c'est George W.Bush, du moins selon un long et ironique éditorial de Tajudeen Abdulraheem, intitulé "Souhaitant la bienvenue sur le continent à Bush" et publié par le quotidien nigérian "Daily Trust" à la veille de l'arrivée du président américain en Afrique, à l'occasion d'un voyage officiel qui, après le Bénin et la Tanzanie, le portera jusqu'au 21 février au Ghana, au Rwanda et au Libéria.

Cette visite est interprétée par une partie de la presse internationale – notamment par la presse anglophone mais aussi par de nombreux médias en autres langues – sous un angle presque exclusivement "humanitaire", mettant l'accent sur l'engagement des États-Unis contre le paludisme (pour lequel Washington aurait alloué un prêt de quelque 700 millions de dollars au gouvernement tanzanien), contre le syndrome d'immunodéficience acquise (Sida) et, en termes plus généraux, contre la pauvreté.

En réalité, tel que l'écrivait hier le “New York Times”, dans le meilleur des cas, la Maison Blanche "espère exploiter ce voyage en Afrique pour rehausser l'image de conservateur lamentable de Bush, en rappelant non seulement aux Africains mais aussi aux Américains que son administration a fait autre chose que la guerre controversée en Irak". L'envoyé du quotidien de New York souligne toutefois qu'en dépit de la protestation de plusieurs milliers de personnes à Dar es Salaam, le président américain a reçu à son arrivée "une chaleureuse bienvenue". L'agence de presse anglaise "Reuters" va jusqu'à décrire de véritables "scènes d'adulation" envers un président défini "impopulaire dans son pays et dans la plupart de la planète".

Une bienvenue que Tajudeen Abdulraheem, dans son éditorial sur "Daily Trust", rattache surtout à la "générosité culturelle de l'accueil africain" avant d'ajouter : "Je voudrais avoir le pouvoir d'arrêter le président américain et de le faire renoncer à son voyage. Les problèmes causés aux Africains à l'occasion de la visite d'un président états-unien sont nombreux ; nos États incompétents s'exaltent, tout comme nos chères "premières dames" et leurs maris qui se damnent pour afficher leur hospitalité (…).

Les pays "choisis" feront tout pour lui offrir un accueil qu'il ne pourra jamais oublier. Pour eux, en effet, la visite d'un président des États-Unis est un coup incroyable d'un point de vue politique et diplomatique et montre surtout à leurs compatriotes ingrats à quel point leurs chefs sont importants". L'éditorialiste nigérian énumère ensuite les motifs dissimulés derrière le choix des étapes de ce voyage : la Tanzanie serait en effet le seul partenaire présentable de la Corne de l'Afrique au moment où le "Kenya est occupé à s'infliger lui-même d'énormes blessures et l'Ouganda est passée de mode" ; le Rwanda, allié politique et militaire historique de Washington et de Londres au centre d'une zone d'influence francophone, est "probablement le pays le mieux gouverné et l'État le plus compétent du continent (mais pas pour autant le plus démocratique !)" ; le Ghana "vit un cinquantième anniversaire prolongé de son indépendance" ; tandis qu'au Libéria, un pays qui, selon Tajudeen Abdulraheem, semble parfois "plus un État manquant des États-Unis qu'un État africain indépendant", M Bush "rencontrera plus de néo-conservateurs que dans son propre cercle".

Cependant, Tajudeen Abdulraheem ne parvient à trouver aucune explication à la visite du président américain au Bénin, un pays qui, tout comme le Mali, le Burkina Faso et le Tchad, est engagé depuis 2003 au niveau international – au sein de l'Organisation mondiale du commerce (Omc) – dans une bataille contre Washington au sujet des subventions assurées aux producteurs de coton nord-américains. L'étape au Bénin, qui n'a duré que l'espace de trois heures, fait toutefois l'objet d'une explication sur le "New York Times" : la brève escale à Porto Novo – qui a cependant valu à M Bush le titre de premier président américain en visite dans ce tout petit pays d'Afrique occidentale – a servi à "faire le plein de l'Air Force One".

L'ironie de l'éditorialiste nigérian ne constitue pas la seule nuance aux comptes-rendus journalistiques sur la nature "humanitaire" de ce voyage : l'agence de presse française "Afp" indique "en filigrane", parmi les points au programme de M Bush, le pétrole, la recherche d'un quartier général pour Africom – le nouveau commando militaire américain pour l'Afrique que le continent a déjà rejeté – et la compétition avec Pékin. L'hyperactivité au niveau commercial, industriel et politique du géant asiatique dérègle en effet de vieux mécanismes de sujétion dans de nombreux pays africains, mécanismes hérités de l'ancien empire colonial et des ordres géopolitiques issus de la guerre froide.

De même, l'"Afp" "démonte" quelques unes des motivations "humanitaires" de la visite de M Bush, expliquant que l'Agoa (Africa growth and opportunity act) - c'est-à-dire le système des privilèges commerciaux garantis jusqu'à 2015 par Washington aux pays africains jugés méritoires qui permet l'entrée aux États-Unis de produits commerciaux sans payer aucun droit - est en réalité inappliqué dans la mesure où 90% des importations américaines en provenance de l'Afrique sont constitués par le pétrole. On peut dire la même chose à propos du Pepfar (President’s emergency plan for Aids Relief), le programme d'aides milliardaire contre le sida mis en place par M Bush lui-même il y a cinq ans et "rafraîchi" au cours de ce dernier voyage mais qui, tel que le souligne l'agence de presse internationale "Ips", a été au fil du temps de plus en plus critiqué par les agents du secteur en raison des priorités désignées pour les financements.

Sur les colonnes du principal portail économique tunisien, Tallel Bahoury conclut : "Pauvre Afrique, hier théâtre de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest, te voilà de nouveau au centre d’une compétition triangulaire acharnée américano-sino-européenne. Existence de matières premières oblige". (Article de Massimo Zaurrini, traduit de l'italien) (CN)
[CO]

 

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