LA MISSION, RD CONGO
Kinshasa

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Le Provincial d'Espagne, Agustín Arteche, a posé quelques questions à Manu Osa, confrère en mission à Kinshasa. L'interview a été publiée d'abord dans le périodique missionnaire Misioneros Tercer Milenio, puis dans Africana, le magazine des MAfr espagnols, en février 2007.

En quartier populaire
Manu Osa, 41 ans, travaille dans la paroisse de Kisenzo, un quartier de la ville de Kinshasa, capitale du Congo RD. Manu est heureux de vivre dans un pays qui, après être passé par une période d'instabilité politique, a retrouvé le chemin d'une paix sociale nécessaire au bien-être de tous. Les élections nationales de 2006 furent un pas vers une stabilité désirée depuis plus de 40 ans.

Kinshasa est une mégapole. Manu, où vis-tu et comment ?
Je vis dans le quartier Kisenso avec quatre confrères, dont un encore en formation. Il fait son stage missionnaire avec nous. Il n'y a pas si longtemps que j'ai été nommé curé d'une des paroisses de la banlieue, Sainte-Félicité. Le quartier est pauvre, sans infrastructures, enclavé et d'accès difficile par des chemins impossibles. Ses habitants n'ont pas de travail. Des centaines de jeunes et d'adultes font chaque matin le trajet vers le centre de la ville, à 20 km. On appelle 'lukaluka' la recherche d'un travail, d'un petit boulot. Ainsi chacun essaye de gagner quelques francs pour nourrir sa famille. Les uns vont travailler comme maçons, d'autres comme mécaniciens, pour décharger les camions, ou encore on se louera comme porteur de marchandises. Quelques-uns sont des vendeurs ambulants.

Tous ces travaux sont mal payés, sans contrat ni assurances sociales, toujours dans l'inquiétude et l'instabilité. Beaucoup ne trouvent rien et retournent bredouilles le soir à la maison. Kinshasa est une ville de plus de 7 millions d'habitants dont 5 % seulement ont un travail salarié stable. La grande majorité survit dans le secteur informel, petits boulots et milliers de petits commerces.

Mais ces gens qui doivent faire 40 km chaque jour, sans être certains de trouver un travail, finalement comment vivent-ils ?
Oui, les gens de ma paroisse vivent dans des conditions extrêmes de précarité. Ajoutons à cela qu'on n'a pas vu beaucoup d'intérêt pour un changement de la part des politiciens pendant la dernière campagne électorale. Le résultat, au jour le jour, c'est que les familles ne mangent pas à leur faim, que les parents ne peuvent pas payer la scolarité des enfants, que les maîtres sont mal rémunérés et que la qualité de l'enseignement est très pauvre.


Chaque jour, les gens de Kisenso font le voyage au centre ville, 40 km aller-retour,
à la recherche d’un travail temporaire pour gagner leur pain quotidien.

Dans cette misère, les gens ont tendance chercher des explications dans la sorcellerie. Les sectes trouvent dans notre quartier un terrain facile à exploiter et font des adeptes. On en revient à la philosophie égoïste du sauve-qui-peut. Les initiatives communautaires sont difficiles à lancer. Les vidanges et les déchets remplissent les rues. Le manque d'hygiène cause des maladies de toutes sortes. Les jeunes sont découragés parce que sans travail. Ils sont sans espoir pour l'avenir tout en subissant les effets d'une publicité envahissante qui les pousse vers la recherche de vêtements coûteux venant d'Europe et du plaisir sexuel immédiat. Le sida et les maladies vénériennes font des ravages. Il y a beaucoup d'obstacles qui empêchent de sortir de cette situation chaotique.

Devant tous ces problèmes, quel est le plan pastoral de votre paroisse ? Quelles sont vos priorités ?
Je viens d'arriver dans cette paroisse et mon expérience pastorale est encore limitée. Nous travaillons en équipe avec des confrères qui ont plus d'expérience que moi. Ainsi, ils m'aident à analyser la réalité du milieu et je ne peux pas décider seul. Devant la désorganisation générale à Kinshasa, notre travail pastoral a pour priorité la formation à tous les niveaux. Une formation académique, intellectuelle, ne suffit pas même si elle est fondamentale. C'est pourquoi nous travaillons à la formation humaine et spirituelle, garantie du développement des personnes.

Tu parles de formation à tous les niveaux. Qu'est-ce que cela veut dire au niveau des écoles ?
Notre paroisse dirige une école primaire qui scolarise 700 enfants. L'enseignement dans le quartier Kisenso laisse beaucoup à désirer. Le manque de fournitures et de locaux aboutit à une formation au rabais, sans manuels appropriés, avec du matériel didactique en mauvais état et dépassé. C'est pourquoi un des objectifs de notre paroisse est de prendre soin de nos écoles. Avec du matériel en bon état, nous pouvons offrir un enseignement de qualité. Nous l'offrons aussi aux enfants de familles sans ressources. Elles peuvent obtenir des subventions ponctuelles ou des petits prêts leur permettant de commencer des activités rentables visant à l'autosubsistance. Malgré la situation où se débattent nos paroissiens, nous croyons qu'il est nécessaire qu'ils donnent de leur personne et de leur argent.


La survie d’une famille dépend souvent des maigres bénéfices des petits
commerces intallés le long des rues, ou de celui des petits métiers exercés en plein air faute d’ateliers.

Nos projets ne sont pas seulement des projets d'assistance avec des fonds venant de l'étranger. Ceci est important non seulement pour la bonne marche de ces projets, mais aussi pour la dignité des Congolais. Ils sont capables de créer et de développer leurs propres entreprises. Pour favoriser cette prise de conscience, nous associons les responsables de chaque communauté à toute décision. Autant que faire se peut, nous exigeons la contribution des membres des communautés. Un projet est en voie de réalisation pour doter la paroisse d'une bibliothèque et d'une salle de lecture. Les jeunes pourront s'y former et enrichir leurs connaissances. Nous sommes convaincus que c'est par la connaissance des réalités de la vie, par une bonne information, que les habitants de Kisenso pourront vaincre la tentation du fatalisme et de la résignation. Ils cesseront ainsi de chercher le pourquoi des événements dans la sorcellerie et le mauvais œil.

En Espagne on parle beaucoup de la nécessité de former les jeunes aux 'valeurs'. Aurais-tu un commentaire à ce sujet ?
Pour ce qui est des valeurs, et plus précisément dans le domaine de la sexualité, nos jeunes ont aussi besoin d'être aidés. La paroisse a beaucoup à leur apporter. Nous organisons des rencontres sur des sujets importants comme l'hygiène, la santé et la sexualité. Le personnel du centre hospitalier de Kisenso, tenu par des religieuses africaines, y participe. Les jeunes apprécient ces cours qui les aident à développer leur personnalité. Nous croyons qu'il y a beaucoup plus à offrir dans ce domaine, aussi vaste que délicat à traiter.

En Europe, beaucoup pensent que la mission se réalise seulement dans les églises. Que faites-vous pour développer les valeurs culturelles ?
Tout notre travail a la même dynamique. L'objectif, c'est la personne et tous ses besoins, y compris les besoins religieux sportifs et culturels. Les jeunes ont besoin d'action et veulent être les acteurs de leur propre vie. Il y a peu de temps j'ai discuté avec quelqu'un d'ici sur ce thème. Une paroisse en Afrique n'est pas comme une paroisse tranquille d'Europe. En Afrique, la pastorale ne se limite pas à l'action 'spirituelle' et 'liturgique'. La paroisse est un lieu de formation humaine et de rencontre, un centre d'activité et de récréation pour les jeunes. On y fait du théâtre, du chant choral, de la danse, des excursions touristiques, de la lecture, des concerts, des concours, des jeux. Ces activités nous demandent de l'imagination et de la créativité.

En Europe, certains pensent que tout fonctionne en Afrique par favoritisme et par corruption. Comment les missionnaires luttent-ils contre ces déviations ? Est-ce possible de s'attaquer à des habitudes enracinées dans la vie de tous les jours ?
Un autre champ d'action, chez les jeunes comme chez les adultes, c'est le secteur de la solidarité. Lors des élections et des campagnes électorales de 2006, les candidats ont eu un discours qui divisait nos communautés. La corruption est un signe du manque de solidarité. Elle est fréquente à Kinshasa. La corruption se retrouve dans toutes les sphères de la société, tant chez les personnes que dans les institutions et les organismes. D'une manière ou d'une autre, la corruption est partout. L'honnêteté dans les questions financières n'est pas une valeur appréciée. Les gens s'y habituent et en arrivent à fermer les yeux. C'est grave parce qu'on accepte ce système comme s'il allait de soi et qu'il était impossible de le corriger. Dans nos petites communautés de base, nous avons comme priorité de sensibiliser les gens à la solidarité et à la justice. Les rencontres hebdomadaires permettent de promouvoir un esprit de respect mutuel et de solidarité. Le développement des personnes devient durable quand il bénéficie à toute la communauté.

Quelles conclusions tires-tu de ton travail au Congo ?
Les projets et les réalisations ne manquent pas dans un milieu qui a tant de besoins mais nous savons que notre contribution ne va pas produire de grands changements sociaux à Kinshasa. Cependant nous gardons notre idéal, apporter un soutien fraternel basé sur l'amitié et le respect des besoins et des aspirations.


Agustín Arteche

THE MISSION

KINSHASA, CONGO

Agustín Arteche, Provincial of Spain, asked Manu Osa, a confrere on mission at Kinshasa, a few questions. ‘Misioneros Tercer Milenio’ missionary magazine published the interview first, and then in February 2007, it appeared in ‘Africana’, the Spanish Provincial publication.

In the suburbs
Manu Osa, 41, works in Kisenso parish, a district of Kinshasa, the capital of DR Congo. Manu is content to live in a country which after going through a period of political instability, has rediscovered its way back to the social harmony required for everyone’s well being. The 2006 national elections were a step on the way to a stability longed for in over forty years.

Kinshasa is a megalopolis. Manu, where and how do you live?
I live in Kisenso district with four confreres, including one still in formation. He is doing his missionary ‘stage’ with us. Not so long ago, I was appointed parish priest of Sainte-Félicité, one of the suburbs. The district is poor and has no infrastructure; it is gated, and access is difficult due to impossible roads. There are many unemployed. Every morning, hundreds of young people and adults make their way to the centre of town, 20 kilometres away. Looking for work or a small job is called ‘lukaluka’. It is a way to earn a few francs to feed the family. Some will work as masons, others as mechanics, some to unload lorries, or even as porters for merchandise. Some are travelling salesmen. All jobs are poorly paid, with no contracts or social insurance; it is always worrying and destabilising. Many find nothing and return home in the evening empty-handed. Kinshasa has over 7 million inhabitants, but only 5% have steady salaried employment. The vast majority continue to exist in the ‘informal sector’, in little jobs and thousands of small businesses.


Every day, the people of Kisenso travel to the city centre,
a 40km round trip, looking for temporary employment to earn their ‘daily bread’.

Those people who have to walk 40 kilometres a day without guarantees of employment, in the end, how do they live?
I agree, the people in my parish live in conditions of extreme insecurity. Let us add that we have not seen much interest towards change coming from politicians during the recent electoral campaign. The outcome is that on a daily basis, families are not getting enough to eat, parents cannot pay school fees for their children, teachers are badly paid and the standard of teaching is very poor. In the depth of misery, people are tempted to look for reasons in witchcraft. Sects find a fertile soil in which to sow in our district and they attract adherents. It comes back to the selfish philosophy of saving one’s own skin first. Community initiatives are hard to get started. Sewage and refuse fill the streets. The lack of hygiene causes all kinds of illness. Young people are disheartened because there is no employment. They have no hope in the future, while at the same time undergoing the effects of advertising bombardment that push them to look for expensive clothes from Europe and instant sexual gratification. AIDS and venereal diseases are rampant. Too many obstacles prevent them from emerging from this chaotic situation.

Faced with all these problems, what is the pastoral strategy in your parish? What are your priorities?
I have just arrived in this parish and my pastoral experience is still minimal. We work in a team with confreres who are more experienced than I am. In this way, they help me to analyse the reality of the circumstances and I don’t decide alone. Faced with the general disorganisation of Kinshasa, our pastoral work prioritises education and re-education at all levels. Academic, intellectual training is not enough, even if it is fundamental. For this reason, we work at human and spiritual education, guaranteeing personal development.

You speak of education and re-education at all levels. What does that mean at the level of schools?
Our parish runs a primary school for 700 children. Teaching in Kisenso district leaves a lot to be desired. The lack of equipment and premises end up in inadequate schooling, with no proper course books, and worn-out, old-fashioned teaching materials. Therefore, in our parish, one of the objectives is to look after our schools. With proper materials, we can offer a quality education. We also offer it to the children of families without support. They can get one-off grants or small loans to enable them to start up a profitable activity aimed at self-sufficiency. In spite of the conditions in which our parishioners have to struggle, we believe it is necessary for them to give of their person and their money.


The survival of a family often depends on slim profits from small businesses
set up along the streets, or on small trades practised in the open-air for want of workshops.

Our projects are not just aid projects with funding coming from abroad. This is important, not only for the smooth running of these projects, but also to safeguard the dignity of the Congolese. They are quite capable of creating and managing their own enterprises. In order to foster this awareness, we bring those in charge of each community into every decision made. Wherever possible, we stipulate a contribution from the members of the communities. There is a project in progress to equip the parish with a library and reading room. Young people can instruct themselves there and improve their knowledge. We are convinced that by knowledge of the realities of life, by proper information, the inhabitants of Kisenso will be able to overcome the temptation to defeatism and resignation. They will therefore give up looking for the why and wherefore of events in witchcraft and the evil eye.

In Spain, much is spoken about the need for educating young people in ‘values’. What would you say on this topic?
In matters of values, and more specifically in areas of sexuality, our young people also need to be helped. The parish has a lot to contribute to them. We organise meetings on important topics such as hygiene, health and sexuality. The personnel at the Kisenso hospital centre, run by African Sisters, take part in it. Young people appreciate these courses that help them develop their personalities. We believe there is a lot more to offer in this domain, which is an issue as vast as it is delicate.

In Europe, many think that mission is only carried out in churches. What do you do to develop cultural values?
All our work has the same driving force. The objective is the human person and his or her needs, including religious, sporting and cultural needs. Young people need to be active and want to be agents for change in their own lives. A short time back, I was discussing this very topic with someone here. An African parish is not like a quiet parish in Europe. In Africa, pastoral work is not confined to ‘spiritual’ and ‘liturgical’ activities. The parish is a focus for human development and a meeting place, a centre of activity and of recreation for young people. There is theatre, choir singing, dancing, tourist excursions, reading, concerts, contests and games. These activities require imagination and creativity from us.

In Europe, many people think that everything in Africa functions on the basis of favouritism and corruption. How do missionaries combat these unacceptable practices? Is it possible to launch an assault on ingrained habits of everyday life?
Another field of action among young people, as among adults, is the sector of solidarity. During the 2006 electoral campaign, candidates held a discourse that divided our communities. Corruption is an indicator of a lack of solidarity. It is frequent in Kinshasa. Corruption is everywhere in all spheres of society, as much among individuals as within institutions and organisations. One way or another, corruption is omnipresent. The value of honesty in financial matters is not appreciated. People become used to it and they turn a blind eye to it. That is serious, as it means the system is accepted as though it goes without saying and is impossible to remedy. In our small basic communities, we prioritise making people aware of solidarity and justice. Weekly meetings enable us to promote a spirit of mutual respect and solidarity. Personal development becomes sustainable when it benefits the whole community.

What conclusions can you draw from your work in Congo? Projects and achievements are not lacking in a situation that has so many needs; but we know that our contribution is not going to produce huge social transformations in Kinshasa. Nonetheless, we maintain our ideal of bringing a fraternal support based on friendship and respect for their needs and aspirations.


Agustín Arteche