Missionnaires d'Afrique

LA MISSION

PASTORALE À MOURS, FRANCE

Annoncer la Parole


Jacques Crépin

« Remplis de l’Esprit Saint, ils annonçaient la Parole avec assurance. » « Nous retrouvons ce leitmotiv dans le dernier verset des Actes au sujet de la proclamation de Paul, prisonnier à Rome. Ni rien ni personne ne peut entraver la progression de la parole de Dieu. Cette Parole ne se confond pas purement et simplement avec l’Écriture. Acceptons que Dieu puisse rejoindre notre temps par des voies qui nous étonnent » (Prions en Église).

Ces mots me rejoignent aujourd’hui après 10 années au service du diocèse de Pontoise, dans un milieu bien différent de celui que j’ai connu pendant 30 ans dans le diocèse de Ouahigouya au Burkina Faso où j’avais l’impression que la Parole de Dieu que nous semions n’était pas trop mal adaptée au terrain dans lequel elle tombait. On m’a demandé d’exprimer ce que je ressens à l’occasion de ce travail.

« Dieu a parlé un langage d’homme ». C’était le titre d’une session du Conseil de pastorale liturgique à Versailles juste avant l’ouverture de Vatican II. Autrement dit : Dieu s’est inculturé. A-t-il pour autant été compris, accueilli ? Oui, en partie. On m’a raconté qu’il y a une quarantaine d’années des restaurateurs parisiens ont téléphoné à la rue Friant pour demander quel menu il convenait de préparer pour des personnalités africaines en vue de leur servir un bon repas adapté à leur goût Un confrère leur aurait répondu que beaucoup d’Africains aimaient les sardines à l’huile. Ces restaurateurs voulaient sans doute s’inculturer.

Le Verbe, la Parole de Dieu s’est inculturée pendant des siècles en éclairant le peuple de la Bible, les prophètes en particulier, pour leur permettre d’exprimer puis d’écrire leur foi progressive sur Dieu et sur l’homme à travers la culture, les images, les mythes de leur civilisation. Ils marchaient vers la vérité, d’autres peuples aussi, tous éclairés déjà - plus ou moins - par Celui qui est la Vérité. Quand le Verbe s’est incarné, il s’est inculturé lui aussi dans la culture juive et surtout galiléenne de son temps, une culture ouverte à celle des peuples voisins, en particulier le monde grec et romain.

Les premiers annonciateurs de l’Évangile et les premiers écrivains ont suivi le même chemin, parlant avec les mots du passé en même temps qu’avec les mots nouveaux du monde grec.
Que de récits hélas ont été historicisés, fondamentalisés. Heureusement qu’aujourd’hui les progrès archéologiques et linguistiques permettent de mieux comprendre ce que ces écrivains éclairés par le Verbe ont voulu dire dans le passé et veulent nous dire aujourd’hui.

J’ai eu la joie de participer pendant plusieurs années avec des prêtres mossis à un travail d’inculturation. Nous avions organisé une année synodale ayant pour thème « Après avoir parlé à nos ancêtres, Dieu est venu nous parler par son Fils Jésus Christ ». À cette occasion, nous avions montré comment toutes les valeurs de la famille africaine devaient être amenées à leur perfection dans nos communautés chrétiennes.
C’est ensuite que nous avons ensemble décidé d’écrire un livre de catéchèse bâti sur le même plan : - Dieu a parlé à nos ancêtres à travers des proverbes, des contes et des coutumes mossis. - Jésus est venu non pas détruire mais perfectionner nos coutumes. - Ce progrès nous oblige à nous convertir.

Après trente années au Burkina Faso, travaillant depuis une dizaine d’années dans le diocèse de Pontoise, je me pose la question : la Bonne Nouvelle de Jésus est-elle suffisamment inculturée dans ce monde occidental en pleine mutation, voire même en crise de croissance où se mélangent le meilleur et le moins bon ?

Et si le Verbe de Dieu était né en Inde, m’a demandé quelqu’un, aurait-on appelé ‘Livre de la première alliance’ le recueil de tous les écrits religieux de ce sous-continent ? Jésus qui est lumière pour tous les hommes serait-il parti de tous ces écrits pour dire « On vous a dit, moi je vous dis… » ?

C’est pourquoi j’aime cette réflexion de Prions en Église : la Parole de Dieu ne se confond pas avec l’Écriture. Bien sûr, il ne faut pas supprimer la Bible. Que de merveilles avant et surtout après l’Incarnation de la Parole parmi nous, mais en même temps que de textes difficilement compréhensibles pour des Occidentaux ! Pendant les liturgies de la parole, que de lectures bibliques proclamées sans être présentées d’abord ni expliquées ensuite pendant l’homélie, proclamées parce que tout simplement prévues par l’année A, B ou C. Autrement dit, que de nourritures servies sans tenir suffisamment compte des convives.

À l’occasion d’une émission sur le film Da Vinci Code, après avoir critiqué le livre et le film, un historien catholique s’est permis d’ajouter : « Beaucoup de chrétiens risquent d’être d’autant plus perturbés qu’ils connaissent peu le message de l’Église parce que celle-ci a souvent du mal à le transmettre dans les mots d’aujourd’hui. »

En conséquence, que de liturgies sont mal adaptées aux chrétiens de notre temps, que de semences ne conviennent pas au terrain où elles sont semées. Encore faut-il qu’il y ait un terrain, des gens capables de s’arrêter, d’écouter, d’accueillir une parole, de la laisser descendre en eux pour les nourrir, les éclairer, les convertir. Or ne faut-il pas constater - et ce sera la seconde partie de mes réflexions - que bien souvent aujourd’hui ce terrain fait défaut ou s’il existe il est envahi par trop de ronces ou par des rapaces ?

Pris dans de multiples occupations : la télé, les sorties, les visites aux enfants éloignés, la garde des petits-enfants, les voyages, sans parler du temps donné à des activités sociales et paroissiales, beaucoup de gens, jeunes et moins jeunes, ont beaucoup de mal à s’arrêter, à intérioriser, à contempler.

Si beaucoup restent accrochés à du religieux à l’occasion d’un baptême, d’un mariage ou d’un décès, ils ont beaucoup de mal à rencontrer le Christ, à découvrir que sa Bonne Nouvelle, est une lumière pour leur vie et que la communauté des chrétiens peut les soutenir, leur donner une direction.

Je viens de passer trois jours avec 24 jeunes de l’École Notre-Dame de l’Isle Adam chez les Bénédictines de Montmartre à Paris. L’accueil des religieuses, le témoignage de leur vie de prière et de service des tables, les causeries de l’une d’entre elles, une ancienne de Notre-Dame, les a marqués. Quelques graines vont-elles produire des fruits en eux ? Leurs réponses à un questionnaire d’évaluation que la responsable m’a remises hier, sont plutôt pauvres, surtout celles des garçons, sans parler de leur écriture et de leur orthographe. Quelques exemples : - « Qu’as-tu préféré ? Les temps de repos, les moments de détente. » - « Que peux-tu faire pour être fidèle à ton baptême ? Je ne sais pas. » - Quelques réponses positives : « Comme les Sœurs, il faut donner du temps pour prier. C’est bien d’avoir un moment de silence, il faudrait aller plus souvent à la messe. »

Le curé de l’Isle Adam vient d’achever les trois jours de retraite de profession de foi avec les enfants de la paroisse. Hier soir il a dirigé dans l’église la répétition de la cérémonie qui aura lieu demain. « C’était l’horreur, m’a-t-il dit par téléphone. C’est toute une génération d’enfants qui a été mal éduquée. » Nous savons que ce sont d’abord les parents qu’il faut évangéliser et les évêques de France veulent réorganiser la catéchèse dans ce sens.

Jacques Crépin pendant une célébration à Mours.En attendant, le tableau est un peu sombre, comme un tableau de Rembrandt, mais il y a quand même de la lumière et de la couleur et c’est là-dessus qu’il est bon de conclure. Il y a tous ces chrétiens qui donnent du temps à leur paroisse, c’est-à-dire aux enfants, aux jeunes, aux personnes âgées, aux malades, à la préparation des baptêmes, des mariages et des funérailles, etc. Malheureusement, certains prennent leur lettre de mission pour une lettre de pouvoir et des prêtres appelés conseillers ou prêtres-accompagnateurs ont parfois du mal à se situer dans la mesure où des chrétiens ne voient pas toujours facilement que dans des domaines comme la prière, la connaissance de la Bible et bien sûr de la théologie, le prêtre a souvent une formation et une pratique qui leur est supérieure. Je pense que tous ces apôtres, prêtres et laïcs, devraient davantage se former et prier ensemble afin de découvrir qu’ils n’ont reçu un pouvoir - y compris celui du sacerdoce - qu’en vue de servir comme le Christ et avec lui.

« Dans la famille, disent les Mossis, chacun a sa place et son travail. » Il doit en être de même dans l’Église. Seul le Christ est la tête. Nous ne sommes que les membres. C’est donc avec humilité qu’évêques, prêtres et diacres doivent participer au sacerdoce du Christ. L’expérience des communautés locales dans le diocèse de Poitiers résumée dans le livre de Mgr Rouet Un nouveau visage d’Église, apportera, je l’espère, une solution aux problèmes de l’Église de France qui, dans la personne de trop d’évêques, s’accroche trop aux visages du passé.

J’ai dit ‘prier ensemble’. Les évêques du Chemin du Puy donnent des conseils aux pèlerins qui vont à Saint Jacques de Compostelle. Cela vaut pour tous ceux qui s’efforcent dans ce monde de prendre du recul, de s’en retirer quelque temps en participant à des pèlerinages ou en passant quelques jours dans le silence d’un monastère. « Il faut du temps, écrivent-ils, pour entrer en pèlerinage, il faut marcher paisiblement, en silence, pour que Dieu puisse agir, donner sa lumière et renouveler le cœur. Il ne s’agit pas de faire le chemin mais de permettre à Dieu de faire son chemin en nous. »

Je crois que ces temps de silence peuvent alors aider les chrétiens à accueillir la Parole de Dieu, non seulement les semences contenues dans la Bible et que le Christ ressuscité continue de semer dans notre monde mais aussi d’autres semences, ‘avec les mots et les signes d’aujourd’hui’, des mots et des signes capables d’aider les hommes d’aujourd’hui à entrer dans le projet sur eux de Dieu-Trinité. Ce projet ne consiste-t-il pas à vivre leur propre vie d’amour dans l’Unité ? Pour moi, tout le reste n’est que moyens, y compris la Bible et même les sacrements.

En reprenant les mots de Prions en Église, je conclus en disant : « Puisse Dieu rejoindre nos contemporains par des voies qui nous étonnent. De toute façon, rien ni personne ne peut entraver la progression de la parole de Dieu !»

Jacques Crépin




M
issionaries of Africa

THE MISSION

PASTORAL ACTIVITY IN MOURS, FRANCE


Proclaiming the Word


By Jacques Crépin

‘They were filled with the Holy Spirit and proclaimed the Word with confidence.’ ‘This is a main recurring theme in the final verse of Acts regarding the proclamation of Paul, then a prisoner in Rome. It is a way of telling us that no one can hinder the progress of the Word of God. Perhaps we could reflect on this Word that should not be confused purely and simply with Scripture? Let us accept it with all due discernment, in the hope that God may be able to make contact with our contemporaries by pathways that may surprise us.’ (Prions en Église) 

I recall these words today after ten years at the service of Pontoise Diocese, in a very different milieu from the one I knew for thirty years in the Diocese of Ouahigouya, Burkina Faso. There, I had the impression that the Word of God we were sowing was not so badly adapted to the soil in which it fell. I was asked to put into words what I feel regarding this work.

‘God spoke the language of men.’ This was the title of a Session of the Pastoral Liturgical Council at Versailles just before the opening of Vatican II. In other words, God sought to inculturate. Does that also mean he was understood and welcomed? Yes, in part. I was told that forty years ago Parisian restaurateurs phoned the Rue Friant to ask what kind of menu they should prepare for African dignitaries in order to present them with a good meal adapted to their tastes. A confrere replied that many Africans liked sardines in oil. Was that a sendup? Was it a proper answer for cordon bleu chefs? Those restaurateurs probably wanted to inculturate.

The Word, God’s Word, inculturated for centuries in enlightening the people of the Bible, the Prophets in particular, was to enable them to express their growing faith in God and men, in words, then in lettering, through the culture, images and myths of their civilisation. They were on the way to truth; all other people, already more-or-less enlightened by the One who is Truth, joined them.

When the Word was made flesh, he also became inculturated in the Jewish, and above all, Galilean culture of his time. It was receptive to the culture of neighbouring peoples, in particular to that of the Greco-Roman world. The first preachers and writers of the Gospel followed the same path, using the words of the past, at the same time as the new words of the Hellenic world. Alas, how many historical accounts have been fossilised and victimised by fundamentalism. Happily today, archaeological and linguistic progress has allowed us to understand better what these writers, enlightened by the Word, sought to say in the past and continue to seek to tell us in our own times.

Jacques Crépin during a Eucharist at Mours.For a number of years, it was my pleasure to take part in a task of inculturation in the company of Mossi priests. We had organised a synodal year taking the theme of ‘After speaking with our ancestors, God came to speak to us through his Son Jesus Christ.’ On that occasion, we demonstrated how all African family values ought to be brought to their fulfilment in Christian communities. Afterwards, we decided to write a catechetical book together, based on the same plan: 1. God spoke to our ancestors through Mossi proverbs, tales and customs. 2. Jesus came not to destroy, but to bring our customs to fulfilment. 3. This progress compels us to conversion. After thirty years in Burkina Faso, and working for ten or so years in Pontoise Diocese, I asked myself if the Good News of Jesus is sufficiently inculturated in the Western World in total mutation, even in a full crisis of growth, where the best and the less good are entangled?

Someone asked me that if the Word of God were born in Asia, would they have named the collection of all the religious writings of this continent the Book of the First Testament? As the light of all men, would Jesus have used all these writings as a basis for saying ‘You have heard, but I say to you...’?
That is why I like this reflection from Prions en Eglise. The Word of God should not be confused with Scripture. Naturally, the Bible should not be suppressed. It contains marvels before and especially after the Incarnation of the Word among us; but at the same time, how hard these texts are for Westerners to understand! During liturgies of the Word, how many Bible readings are proclaimed without a preamble or not subsequently explained during the homily, read out just because they are scheduled for Year A, B or C? In other words, how many dishes are served up without taking sufficient account of the guests?
On the occasion of a programme regarding the Da Vinci Code film, after criticising the book and the film a Catholic historian took the liberty of adding, ‘Many Christians risk being even more perturbed, as they know so little of the message of the Church, because it has such difficulty in communicating it to them in modern terms.’

As a result, how many liturgies are maladapted to the Christians of our times, how many seeds do not correspond to the soil in which they are sown? It is ever more necessary to have a soil, and people able to stop, listen, welcome a word, to let it penetrate into them, to nourish, enlighten and convert them.
Now, is it not clear, and this will be the second part of my reflection, that very often today this soil is absent, or if it is there, it is overgrown with thorns or inhabited by birds of prey?

Many people, young and old, find it hard to stop, take something in and contemplate it. They are taken up with multiple tasks, TV, outings, visits to children living afar, baby-sitting, travel, without mentioning time given to social and parish activities.

Even if many remain attached to religious practice on the occasion of a baptism, a marriage or a funeral, they find it hard to truly meet with Christ, to realise that his Good News is a light for their lives and that the Christian community can help them, support them and give them a direction.

I have just spent three days with 24 young people at the Ecole Notre Dame de l’Isle Adam at the Benedictines of Montmartre, Paris. The welcome given by the Sisters, the example of their lives of prayer and their service of the tables, the talks given by one or the other among them, a former pupil of Notre Dame, impressed them. Are any seeds going to bear fruit in them? Their replies to the questionnaire the one in charge gave me yesterday are rather poor, especially those from the boys, not to mention their writing and spelling. Some examples: ‘What did you like best?’ ‘The breaks.’ ‘What can you do to remain faithful to your Baptism?’ ‘I don’t know.’ Some replies were positive: ‘Like the Sisters, time has to be given to prayer. It is good to have a time of silence; frequent Mass attendance is necessary.’

The parish priest of l’Isle Adam has just completed three days of retreat for the Solemn Profession of Faith with the children of the parish. Last night, he conducted a rehearsal of the ceremony in the Church that would take place on the morrow. ‘It was awful,’ he told me by phone. ‘A whole generation of children have been badly brought up.’ We know we need to evangelise the parents first and the Bishops of France are seeking to reorganise catechesis with this in view.

In the meantime, the painting is a bit dark, like a Rembrandt, but there is, at the same time, light and colour, and on this it is good to conclude. There are all those Christians who give their time to their parish, i.e., to the children, the youth, the aged, the sick, to preparation for Baptism, marriage and funerals, etc. Unfortunately, some take their mission statement as a power statement and priests, called counsellors or accompanying priests, sometimes find it difficult to find their place, in so far as some parishioners do not always easily see that in areas such as prayer, Bible knowledge and of course, theology, the priest often has a training and practice superior to theirs. I believe that all these apostles, priests and laypeople, should educate one another and pray together in order to discover that they have only received power, including that of the priest, in view of being able to serve as Christ did and with him.

The Mossi say, ‘Everyone has his or her place and his or her work in the family.’ It should be the same in the Church. Only Christ is the head. We are only members. It is therefore with humility that bishops, priests and deacons should share in the priesthood of Christ. The experience of the local community in the Diocese of Poitiers is summarised in the book of Archbishop Rouet: ‘I hope a new image of Church will bring a solution to the problems of the Church of France, which on the part of too many bishops is excessively attached to the images of the past.’

I said, ‘pray together.’ The Bishops of the Chemin du Puy, (part of the Compostela Pilgrim’s Way), gave advice to the pilgrims on their way to St Jacques. It also applies to all those who in this world are trying to step back a bit, to withdraw for a while by taking part in pilgrimages, or spending a few days of silence in a monastery. They write, ‘Time is needed to enter into a pilgrimage. Walking should be done peaceably, in silence, so that God can act, providing his light and renewing the heart. It is not so much for us to make headway on the road, as to allow God to make headway in us.’ I believe these times of silence can help Christians welcome the Word of God, not only the seeds contained in the Bible and those the Risen Christ continues to sow in our world. There are also other seeds, ‘with the words and signs of our times’, words and signs capable of helping men and women today to enter into the plan of the Triune God for them. This plan, does it not consist in living their life of love in Unity? For me, all the rest is only the means, including the Bible and even the Sacraments.

Reiterating the words of Prions en Église, I conclude by saying, ‘May God make contact with our contemporaries by pathways that surprise us. In any case, nothing and no one can hinder the progress of the Word of God.’

Jacques Crépin