CONSEIL
PONTIFICAL DE LA CULTURE
CONSEIL PONTIFICAL POUR LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX
JÉSUS-CHRIST
LE PORTEUR D'EAU VIVE
Une réflexion chrétienne sur le “Nouvel Âge”
TABLE DES MATIÈRES
Avant-propos
1. Quel genre de reflexion?
1.1. Pourquoi maintenant?
1.2. L'Ère des communications
1.3. Le contexte culturel
1.4. Le Nouvel Âge et la foi catholique
1.5. Un défi stimulant
2. La Spiritualite
nouvel Âge: aperçu general
2.1. Qu'y a-t-il de nouveau dans le Nouvel Âge?
2.2. Que prétend offrir le Nouvel Âge?2.2.1. Enchantement: il doit y avoir un ange
2.2.2. Harmonie et compréhension: les bonnes vibrations
2.2.3. La santé: une vie épanouie
2.2.4. "Totalité": un voyage magique vers l'inconnu2.3. Les principes fondamentaux de la pensée Nouvel Âge
2.3.1. Une réponse globale dans un temps de crise
2.3.2. La matrice principale de la pensée Nouvel Âge
2.3.3. Les grands thèmes du Nouvel Âge
2.3.4. Que dit le Nouvel Âge de....2.3.4.1. ...la personne humaine?
2.3.4.2. ...Dieu?
2.3.4.3. ...le monde?2.4. "Hôtes de l'histoire ou du mythe"? Nouvel Âge et culture.
2.5. Pourquoi le Nouvel Âge s'est-il répandu si vite et si facilement?
3. Nouvel Âge et spiritualite chretienne
3.1. Le nouvel Âge comme spiritualité
3.2. Un narcissisme spirituel?
3.3. Le Christ cosmique
3.4. Mystique chrétienne et mystique Nouvel Âge
3.5. Le "Dieu intérieur" et la "theosis"
4. Nouvel
Âge et foi chretienne en contraste
5. Jesus-christ nous offre l'eau vive
6. Indications importantes
6.1. L'accompagnement et une solide formation sont nécessaires
6.2. Initiatives pratiques
7. Appendice
7.1. Quelques brèves formulations des idées Nouvel Âge
7.2. Glossaire choisi
7.3. Hauts lieux du Nouvel Âge
8. References
8.1. Documents du magistère de l'Église catholique
8.2. Études chrétiennes
9. Bibliographie generale
9.1. Quelques ouvrages Nouvel Âge
AVANT-PROPOS
La
présente étude traite du «Nouvel Âge» ou «New Age», un phénomène complexe qui
influence maints aspects de la culture contemporaine.
Cette
étude est un rapport provisoire.
Elle est le fruit de la réflexion commune du Groupe de Travail sur les Nouveaux
Mouvements Religieux, formé de membres du «staff» de différents dicastères du
Saint-Siège: les Conseils Pontificaux de la Culture et pour le Dialogue Interreligieux
(qui sont les principaux rédacteurs de ce projet), la Congrégation pour l'Evangélisation
des Peuples et le Conseil Pontifical pour la Promotion de l'Unité des Chrétiens.
Les
réflexions présentées ici s'adressent avant tout à ceux qui sont engagés dans
l'action pastorale afin qu'ils soient en mesure d'expliquer en quoi le mouvement
du Nouvel Âge diffère de la foi chrétienne.
Cette étude est une invitation à prendre en considération la soif spirituelle
de beaucoup de nos contemporains, hommes et femmes. Il est nécessaire de reconnaître
que l'attrait exercé par la religiosité Nouvel Âge sur certains chrétiens peut
en partie s'attribuer à l'absence d'une prise en considération sérieuse, de
la part de leurs propres communautés, des thèmes qui font vraiment objet de
la synthèse catholique. Ces thèmes sont, entre autres: l'importance de la dimension
spirituelle de l'homme et son intégration dans un «tout» de vie, la recherche
du sens de la vie, les liens entre les êtres humains et le reste de la création,
le désir de transformation personnelle et sociale, le rejet d'une vision rationaliste
et matérialiste de l'humanité.
Ce
document attire l'attention sur la nécessité de connaître et de comprendre le Nouvel Âge comme courant culturel, mais
aussi sur l'exigence, pour les catholiques, de comprendre la doctrine et la
spiritualité catholiques authentiques de manière à discerner correctement les
thèmes de ce courant. Les deux premiers chapitres présentent le Nouvel Âge comme une tendance culturelle
multiforme, ainsi qu'une analyse des principaux fondements de la pensée transmis
dans ce contexte. Aux chapitres trois et suivants, on trouvera des indications
en vue d'une enquête approfondie sur ce mouvement face au message chrétien.
Quelques suggestions de nature pastorale sont également proposées.
Ceux
qui souhaitent approfondir l'étude du
Nouvel Âge trouveront d'utiles références en appendice. On espère en particulier
que cet ouvrage sera un encouragement à mener des études plus poussées dans
les différents contextes culturels. Son but est aussi d'encourager un discernement
chez ceux qui sont à la recherche de points de repère solides pour une vie plus
pleine. Nous sommes vraiment convaincus que chez beaucoup de nos contemporains
«en recherche», il est possible de découvrir une vraie soif de Dieu. Comme l'a
dit le Pape Jean-Paul II à un groupe d'évêques des États-Unis: «Les Pasteurs
doivent se demander honnêtement s'ils prêtent suffisamment d'attention à la
soif du cœur humain pour la véritable 'eau vive' que seul le Christ, notre Rédempteur,
peut lui apporter (cf. Jn 4, 7-13).
Ils devraient insister sur la dimension spirituelle de la foi, sur l'éternelle
fraîcheur du message de l'Évangile et sur sa capacité de transformer et de renouveler
ceux qui l'acceptent» (AAS 86/4, 330).
1. QUEL
GENRE DE RÉFLEXION?
Les
réflexions qui suivent veulent être un guide pour les catholiques engagés dans
l'annonce de l'Évangile et dans l'enseignement de la foi, à quelque niveau que
ce soit, dans l'Église. Ce document n'a pas pour but de fournir un ensemble
de réponses exhaustives aux nombreuses questions posées par le Nouvel Âge ou les autres signes contemporains
de l'éternelle recherche humaine de sens, du bonheur et du salut. C'est une
invitation à comprendre ce courant culturel et à engager un dialogue sincère
avec ceux qui sont influencés par sa pensée. Le document guide la compréhension
et la réponse au Nouvel Âge des personnes
engagées dans une tâche pastorale, illustrant les points où cette spiritualité
s'oppose à la foi catholique et réfutant les théories embrassées par les penseurs
Nouvel Âge en contraste avec la foi
chrétienne. Ce qui est vraiment demandé aux chrétiens, c'est d'abord et avant
tout, une foi reposant sur des fondements solides. Sur cette base stable, ils
peuvent bâtir une vie qui soit une réponse positive à l'appel contenu dans la
première Épître de Pierre: «Soyez toujours prêts à la défense contre quiconque
vous demande raison de l'espérance qui est en vous. Mais que ce soit avec douceur
et respect, en possession d'une bonne conscience» (1
P 3, 15 ss.).
1.1. Pourquoi maintenant?
Le
troisième millénaire s'ouvre non seulement deux mille ans après la naissance
du Christ, mais aussi en un temps où des astrologues croient que l'ère des Poissons,
connue d'eux comme l'ère chrétienne, touche à sa fin. Les réflexions présentées
ici portent sur le Nouvel Âge, qui
a emprunté son nom à l'ère astrologique imminente du Verseau. Le
Nouvel Âge est une des nombreuses explications de la signification de ce
moment historique dont est bombardée la culture contemporaine (surtout occidentale),
et il est difficile d'y distinguer clairement ce qui est compatible avec le
message chrétien et ce qui ne l'est pas. Il semble donc que le moment soit venu
de proposer une évaluation chrétienne de la pensée du
Nouvel Âge et du mouvement Nouvel
Âge dans son ensemble.
On
a dit, avec raison, que beaucoup d'hommes balancent aujourd'hui entre certitude
et incertitude, en particulier sur les questions liées à leur identité.1
Quelques-uns affirment que la religion chrétienne est patriarcale et autoritaire,
que les institutions politiques sont incapables de changer le monde, et que
la médecine officielle (allopathique) échoue clairement à guérir vraiment les
hommes. Le fait que ce qui était autrefois des éléments centraux de la société
soit aujourd'hui perçu comme peu fiable ou dépourvu d'une autorité véritable
a créé un climat dans lequel les individus regardent en eux-mêmes, à la recherche
de sens et de force. Ils se tournent aussi vers les institutions alternatives,
dont ils espèrent qu'elles répondront à leurs besoins profonds. La vie chaotique
ou peu structurée des communautés alternatives des années 1970 a donné lieu
à une recherche de discipline et de structures, qui sont des éléments-clés de
certains mouvements «mystiques» très répandus aujourd'hui. Le Nouvel Âge séduit surtout parce qu'une grande partie de ce qu'il
offre répond à des besoins que les institutions établies n'ont pas toujours
été capables de satisfaire.
Mais
si le Nouvel Âge est né, dans une
large mesure, en réaction contre la culture contemporaine, il en est en même
temps, sous bien des aspects, l'héritier direct. La Renaissance et la Réforme
ont façonné l'individu occidental moderne, peu enclin à accepter le poids d'une
autorité simplement extrinsèque ou de la tradition. Les hommes éprouvent de
moins en moins le besoin d'« appartenir
» à des institutions (et pourtant la solitude est un grand fléau de la
vie moderne) et ne sont plus disposés à faire passer les jugements «officiels»
avant les leurs. Ce culte de l'homme s'accompagne d'une intériorisation de la
religion qui prépare le terrain à la sacralisation du «moi». C'est la raison
pour laquelle le Nouvel Âge a beaucoup
de valeurs en commun avec la culture d'entreprise et l'«évangile de la prospérité»
(dont il sera question plus en détail au chapitre 2.4), et avec la culture consumériste,
dont l'influence est bien perceptible dans le nombre sans cesse croissant de
ceux qui affirment qu'il est possible de mêler le christianisme au Nouvel
Âge, en prenant ce qui leur semble le meilleur de chacun.2 Il
vaut la peine de rappeler que certaines déviances au sein du christianisme sont
allées au-delà du théisme traditionnel en acceptant un repli sur soi à sens
unique, au risque d'encourager un tel mélange d'approches. Ce qu'il est important
d'observer, c'est que dans certaines pratiques Nouvel Âge, Dieu est réduit à la fonction de soutenir la promotion
de l'individu.
Le Nouvel Âge s'adresse à ceux qui adhèrent
pleinement aux valeurs de la culture moderne, considérant comme sacrées la liberté,
l'authenticité, l'indépendance et autres valeurs du même ordre. Il s'adresse
à ceux qui ont des problèmes avec le patriarcat. Il «ne demande pas plus de
foi qu'il n'en faut pour aller au cinéma»,3 tout en déclarant satisfaire
les besoins spirituels des gens. Mais la question cruciale qui se pose ici est:
qu'entend-t-on exactement par spiritualité dans les milieux du
Nouvel Âge? La réponse met en lumière quelques différences entre la tradition
chrétienne et la mouvance Nouvel Âge.
Certaines tendances du Nouvel Âge
exploitent les pouvoirs de la nature et tentent de communiquer avec un autre
monde pour découvrir le destin des individus, ou pour les aider à se brancher
sur la bonne vibration afin de tirer le meilleur parti d'eux-mêmes et des circonstances.
Dans la plupart des cas, il est totalement fataliste. Le christianisme, au contraire,
est une invitation à regarder hors de soi et au-delà, vers le «nouvel avènement»
d'un Dieu qui nous appelle à vivre le dialogue d'amour.4
1.2. L'ère des communications
Depuis
quelques années, la révolution technologique des communications a créé une situation
entièrement nouvelle. La facilité et la rapidité avec lesquelles les hommes
peuvent désormais communiquer est une des raisons pour lesquelles le
Nouvel Âge a réussi à attirer l'attention de personnes de tous âges et de
tous milieux, au point que beaucoup de ceux qui suivent le Christ ne savent
plus trop ce qu'il en est. L'Internet en particulier a pris une influence considérable,
surtout chez les jeunes, pour qui il représente un moyen congénial et fascinant
d'obtenir des informations. Mais c'est aussi un moyen insidieux de désinformation
sur bien des aspects de la religion: ce qui est présenté sous l'étiquette «chrétien»
ou «catholique» est loin d'être toujours un reflet fidèle des enseignements
de l'Église catholique, et en même temps, les sites Nouvel Âge se multiplient, allant des plus sérieux aux plus ridicules.
Une information fiable sur les différences entre le christianisme et le
Nouvel Âge est donc plus que jamais nécessaire.
1.3. Le contexte culturel
En
examinant diverses traditions Nouvel Âge,
on s'aperçoit qu'en fait, bien peu de choses sont véritablement nouvelles. S'il
semble que ce terme se soit répandu d'abord à travers les Rosicruciens et les
Francs-Maçons au temps des révolutions française et américaine, la réalité qu'il
dénote est plutôt une variante contemporaine de l'ésotérisme occidental, dont
l'origine remonte aux groupes gnostiques des premiers siècles du christianisme.
Ayant pris un nouvel essor en Europe à l'époque de la Réforme, il se développa
parallèlement aux conceptions scientifiques du monde et acquit peu à peu une
justification rationnelle aux XVIIIe et XIXe siècles.
Il se caractérise par le rejet progressif d'un Dieu personnel au profit d'entités
qui servaient souvent d'intermédiaires entre Dieu et l'humanité dans le christianisme
traditionnel, en leur faisant subir des adaptations de plus en plus originales
ou en leur en adjoignant d'autres. Une autre tendance de la culture moderne
occidentale qui a puissamment contribué à la diffusion des idées Nouvel Âge est l'acceptation générale de la théorie évolutionniste
de Darwin qui, avec l'accent mis sur les forces spirituelles cachées ou forces
de la nature, a jeté les bases de ce qui est connu aujourd'hui comme la théorie
du Nouvel Âge. En réalité, si le Nouvel
Âge a bénéficié d'un accueil si favorable, c'est parce que la vision du
monde sur laquelle il se fondait était déjà largement acceptée. Le terrain avait
été bien préparé par les progrès du relativisme et par l'indifférence ou même
l'antipathie envers la religion chrétienne. Par ailleurs, un débat très animé
a porté sur le point de savoir si, et dans quelle mesure, le Nouvel Âge pouvait être considéré comme
un phénomène post-moderne. L'existence et la ferveur de la pensée et de la pratique
Nouvel Âge confirment le désir inextinguible
de transcendance de l'esprit humain et de sens religieux, ce qui n'est pas seulement
un phénomène culturel actuel, mais était déjà manifeste dans le monde antique
chez les chrétiens comme chez les païens.
1.4. Le Nouvel Âge et la
foi catholique
Même
s'il est possible d'admettre que la religiosité Nouvel Âge répond, d'une certaine manière, aux désirs spirituels
légitimes de la nature humaine, il est nécessaire de reconnaître que cette tentative
s'inscrit toujours à l'opposé de la révélation chrétienne. C'est surtout dans
la culture occidentale que les approches « alternatives » à la spiritualité attirent de plus en plus. D'une part, les
nouvelles formes d'affirmation psychologique de l'individu sont très en vogue
chez des catholiques, jusque dans les lieux de retraite, séminaires et maisons
de formation pour religieux. En même temps, on constate une certaine nostalgie
et un regain de curiosité pour la sagesse et les rites d'autrefois, qui expliquent
en partie l'intérêt croissant pour l'ésotérisme et le gnosticisme. Beaucoup
sont attirés en particulier par ce qui est connu, à tort ou à raison, comme
la spiritualité «celtique» 5 ou les religions des peuples de l'Antiquité.
Les ouvrages et les cours sur la spiritualité et les religions anciennes ou
orientales sont en plein essor, et ils sont souvent présentés sous l'étiquette
«Nouvel Âge» à des fins commerciales. Cependant, les liens avec ces
religions ne sont pas toujours évidents et sont même souvent démentis.
Un
discernement chrétien approprié sur la pensée et la pratique Nouvel Âge ne manquera pas de reconnaître,
comme pour le gnosticisme du second et du troisième siècle, qu'elles représentent
un compendium de propositions que l'Église a qualifié d'hétérodoxes. Jean-Paul
II met en garde contre «la question de la renaissance de certaines traditions
du gnosticisme antique sous la forme de ce qu'on appelle le
New Age». «Il est impossible de se laisser bercer par l'illusion que ce
retour de la gnose préluderait à un renouveau de la religion. Il s'agit tout
simplement de la version moderne d'une attitude spirituelle qui, au nom d'une
prétendue connaissance supérieure de Dieu, finit par rejeter définitivement
sa Parole en la remplaçant par des paroles toutes humaines. La gnose n'a jamais
disparu du champ du christianisme. Elle a toujours cohabité avec lui, parfois
en tant que courant philosophique, plus souvent sous des formes religieuses
ou parareligieuses, en opposition nette, même si elle n'est pas explicite, avec
l'essentiel du christianisme».6 Un exemple nous est donné par l'ennéagramme
– un instrument pour l'analyse du charactère selon neuf catégories – qui, lorsqu'on
l'utilise comme instrument de croissance spirituelle, introduit une ambiguïté
dans la doctrine et la pratique de la foi chrétienne.
1.5. Un défi stimulant
L'attrait
pour la religiosité Nouvel Âge ne
doit pas être sous- évalué. Une compréhension imparfaite de la foi chrétienne
autorise certains à considérer à tort que la religion chrétienne n'inspire pas
une spiritualité profonde et à regarder ailleurs. À vrai dire, certains pensent
que le Nouvel Âge tire à sa fin et
parlent déjà du «prochain» âge.7 Ils parlent d'une crise qui se serait
manifestée au début des années 1990 aux États-Unis, tout en admettant que, surtout
en dehors du monde anglophone, cette «crise» pourrait se produire plus tard.
Pourtant, le succès des librairies et stations de radio ainsi que la myriade
de groupes de réalisation de soi apparus dans les villes, petites et grandes,
s'inscrivent en faux contre une telle affirmation. Il semble que, pour le moment
du moins, le Nouvel Âge soit encore très vivant et très présent sur la scène
culturelle contemporaine.
Le
succès du Nouvel Âge est un défi pour
l'Église. Les hommes ont le sentiment que la religion chrétienne ne leur offre
pas ce dont ils ont vraiment besoin. La recherche qui les amène au Nouvel Âge est une aspiration authentique:
à une spiritualité plus profonde, à quelque chose qui touche leur cœur et donne
un sens à un monde confus et souvent aliénant. Il y a du vrai dans les critiques
que le Nouvel Âge porte au «matérialisme
de la vie quotidienne, de la philosophie et même de la médecine et de la psychiatrie;
au réductionnisme qui refuse de prendre en considération les expériences religieuses
et surnaturelles; à la culture industrielle de l'individualisme effréné qui
encourage l'égoïsme et se désintéresse totalement des autres peuples, du futur
et de l'environnement».8 Les problèmes que peut poser le Nouvel
Âge naissent plutôt de ses réponses alternatives aux questions de la vie.
Si l'Église ne veut pas être accusée de rester sourde aux aspirations des hommes,
il faut que ses membres fassent deux choses: s'ancrer encore plus fermement
dans les fondements de leur foi, et percevoir le cri souvent silencieux qui
s'élève du cœur des hommes, et les porte ailleurs s'ils ne trouvent pas une
réponse dans l'Église. C'est aussi un appel à s'unir plus intimement à Jésus-Christ
et à marcher à sa suite, lui qui est vraiment le chemin du bonheur, de la vérité
sur Dieu et de la plénitude de vie pour tous ceux qui sont prêts à répondre
à son amour.
2. LA SPIRITUALITÉ NOUVEL ÂGE: APERÇU GÉNÉRAL
Les
chrétiens, dans beaucoup de sociétés occidentales et de plus en plus souvent
aussi dans d'autres parties du monde, sont fréquemment en contact avec divers
aspects du phénomène du Nouvel Âge. Beaucoup
veulent comprendre quelle est la meilleure façon d'aborder ce phénomène fascinant,
complexe, insaisissable et parfois même dérangeant. Les réflexions qui suivent
sont une tentative pour aider les chrétiens à faire deux choses:
–
Identifier les éléments de la tradition
Nouvel Âge en expansion;
–
Déterminer, parmi ces éléments, ceux qui s'opposent à la révélation chrétienne.
Cette
réponse pastorale à un défi actuel ne cherche pas à dresser la liste complète
des phénomènes du Nouvel Âge, parce
que ce serait trop long et que ce genre d'informations se trouve facilement
ailleurs. Il est essentiel d'essayer de comprendre correctement le Nouvel Âge afin de pouvoir le juger
de façon impartiale, en évitant d'en faire une caricature. Il ne serait ni juste
ni raisonnable d'affirmer que tout ce qui est lié au Nouvel Âge est bon, ou inversement que
tout est mauvais. Mais il demeure quand même difficile, étant donnée la vision
de la religiosité Nouvel Âge, de le
réconcilier avec la doctrine et la spiritualité chrétienne.
Le Nouvel Âge n'est pas un mouvement selon
le sens que l'on donne à ce terme dans l'expression « Nouveaux mouvements religieux », et il ne correspond pas non plus à ce
que l'on entend généralement par les termes de « culte » ou de « secte ».
S'étendant à toutes les cultures, dans des domaines aussi variés que la musique,
le cinéma, les séminaires, les stages, les retraites, les thérapies et bien
d'autres activités ou manifestations, il est beaucoup plus répandu et informel,
même si certains groupes religieux ou para-religieux incorporent sciemment des
éléments Nouvel Âge, et si le
Nouvel Âge est considéré par certains comme une source d'inspiration pour
diverses sectes religieuses et para-religieuses.9 Loin d'être un
mouvement unifié et uniforme, le Nouvel
Âge est au contraire un réseau fluide d'adeptes dont l'approche est de penser globalement mais agir localement. Ceux qui font partie de
ce réseau ne se connaissent pas nécessairement entre eux et ne se rencontrent
que rarement, ou même jamais. Pour tenter d'éviter la confusion que pourrait
causer l'emploi du terme « mouvement
», certains préfèrent parler du Nouvel
Âge comme d'un « milieu »,10 ou d'un « culte d'audience » (audience cult).11 Cependant, on souligne aussi que «
c'est un courant de pensée très cohérent
»,12 un défi délibéré à la culture moderne. Il s'agit d'une
structure syncrétique rassemblant toute sorte d'éléments, ce qui permet aux
individus de partager des intérêts ou de nouer des relations à divers degrés
et avec différents niveaux d'engagement. Nombre de tendances, pratiques et attitudes
appartenant de quelque façon au Nouvel
Âge ressortent en réalité d'une réaction générale et facilement identifiable
contre la culture ambiante. En ce sens, le terme « mouvement » n'est pas
totalement inapproprié, et peut être appliqué au Nouvel Âge au même titre qu'il l'est à d'autres grands mouvements
sociaux tels que le mouvement pour les droits civils ou celui pour la paix.
Car comme eux, il comprend un ensemble hétéroclite d'individus qui, tout en
adhérant aux grands objectifs du mouvement, diffèrent beaucoup par leur niveau
d'engagement et leur interprétation des questions particulières.
L'expression
« religion Nouvel Âge » étant encore
plus controversée, il est préférable d'éviter de l'employer, même si le
Nouvel Âge représente bien souvent une réponse aux questions et aux besoins
religieux des hommes et qu'il s'adresse surtout à ceux qui tentent de trouver,
ou de retrouver, la dimension spirituelle de leur vie. Éviter d'employer le
terme « religion Nouvel Âge » ne signifie
nullement contester le caractère authentique de cette aspiration à donner une
signification et un sens à sa vie, mais seulement respecter la distinction très
nette que font la plupart des adeptes du Nouvel Âge entre « religion
» et « spiritualité ». Beaucoup d'entre eux ont rejeté la religion organisée, estimant
qu'elle ne répondait pas à leurs besoins, pour aller chercher ailleurs la «
spiritualité ». En outre, le Nouvel Âge étant convaincu que le temps des religions particulières
est révolu, en parler comme d'une religion irait à l'encontre de l'idée qu'il
se fait de lui-même. Il est cependant assez juste de situer le Nouvel Âge dans le contexte plus vaste
de la religiosité ésotérique, dont la fascination ne cesse de grandir.13
Il
convient de mentionner ici un problème inhérent à la présente étude. S'étant
donné comme but de comprendre et d'évaluer un phénomène qui est fondamentalement
une exaltation de la richesse de l'expérience humaine, elle risque d'être accusée
de ne pas faire justice à un mouvement culturel dont l'essence est précisément
de rompre ce qu'il considère comme les limites contraignantes du discours rationnel.
En fait, c'est surtout une invitation s'adressant à tous les chrétiens pour
qu'ils prennent le Nouvel Âge au sérieux et instaurent un dialogue critique avec ces
personnes qui abordent le même monde à partir de perspectives bien différentes.
L'efficacité
pastorale de l'Église au troisième millénaire dépend dans une large mesure de
la préparation de bons communicateurs du message évangélique. Ce qui suit est
une réponse aux difficultés indiquées par beaucoup quand il s'agit d'affronter
le phénomène complexe et fuyant du Nouvel Âge. C'est une tentative pour comprendre ce qu'est le Nouvel Âge et identifier les questions
auxquelles il dit apporter des réponses et des solutions. Il existe d'excellents
ouvrages et d'autres études qui envisagent ce phénomène dans son ensemble ou
sous certains aspects particuliers, dont quelques-uns sont indiqués en annexe.
Ces documents ne font pas toujours preuve, à la lumière de la foi chrétienne,
du discernement nécessaire. La présente étude a pour but d'aider les catholiques
à découvrir la clé d'interprétation des principes de base de la pensée
Nouvel Âge pour pouvoir porter une appréciation chrétienne sur les éléments
qui se présentent à eux. Il faut dire aussi que beaucoup réfutent le terme Nouvel Âge, lui préférant celui de « spiritualité alternative »,
jugé plus correct et moins limitatif. Il est vrai aussi qu'une grande partie
des phénomènes mentionnés dans ce document ne portent pas d'étiquette, mais
on suppose, pour faire court,
que le lecteur reconnaîtra un phénomène ou un ensemble de phénomènes pouvant
à juste titre être reliés au mouvement culturel souvent appelé Nouvel Âge.
2.1. Qu'y a-t-il de nouveau
dans le Nouvel Âge?
Pour
beaucoup, le terme Nouvel Âge indique
clairement un tournant majeur dans l'histoire. D'après les astrologues, nous
sommes actuellement dans l'ère des Poissons, qui a été dominée par le christianisme.
Mais l'ère des Poissons est sur le point de faire place à la nouvelle ère (en
anglais New Age) du Verseau, en ce
début du troisième millénaire.14 Si l'ère du Verseau jouit d'un tel
prestige dans le mouvement Nouvel Âge, cela est dû en grande partie
à l'influence de la théosophie, du spiritisme, de l'anthroposophie et de leurs
prédécesseurs ésotériques. Ceux qui mettent l'accent sur l'imminence d'un changement
au niveau mondial expriment souvent le souhait d'un tel changement, et cela non pas tant dans le monde
que dans notre culture, dans notre façon de nous rapporter au monde. Cela est
particulièrement évident chez ceux qui avancent l'idée d'un Nouveau Paradigme
de vie. Cette approche est attrayante, car dans certaines de ses expressions,
les hommes ne se contentent pas d'observer passivement, mais contribuent effectivement
à changer la culture et à faire apparaître une nouvelle conscience spirituelle.
Dans d'autres expressions, l'accent est mis plutôt sur la progression inexorable
des cycles naturels. Quoi qu'il en soit, l'ère du Verseau n'est pas une théorie,
mais une vision. Le Nouvel Âge est une tradition très vaste qui incorpore toute sorte
d'idées n'ayant pas de lien direct avec le passage de l'ère des Poissons à celle
du Verseau. On y trouve des visions modérées et plutôt générales d'un futur
où la spiritualité planétaire côtoiera des religions séparées, où des institutions
politiques planétaires similaires compléteront les institutions plus locales,
avec des entités économiques globales jugées plus participatives et démocratiques,
une plus grande place donnée à la communication et à l'éducation, une approche
mixte à la santé combinant la médecine officielle et l'auto-guérison, une perception
plus androgyne de soi-même, et des systèmes intégrant la science, le mysticisme,
la technologie et l'écologie. Encore une fois, tout cela révèle une aspiration
profonde à une vie plus pleine et plus saine pour les hommes et pour la planète.
Parmi les traditions qui confluent dans le
Nouvel Âge, on peut citer, entre autres, les pratiques occultes de l'Égypte
ancienne, la kabbale, le gnosticisme des premiers siècles du christianisme,
le soufisme, le savoir druidique, le christianisme celtique, l'alchimie médiévale,
l'hermétisme de la Renaissance, le bouddhisme zen et le yoga, etc.15
Voici
la « nouveauté » du
Nouvel Âge: c'est un « syncrétisme
d'éléments ésotériques et séculiers »,16 qui convergent dans la perception
très répandue que le moment est venu d'un changement radical des individus,
de la société et du monde. Il existe diverses expressions de ce besoin de changement:
–
De la physique mécanique newtonienne à la physique quantique;
–
De l'exaltation moderne de la raison à la valorisation des sentiments, des émotions
et des expériences (en passant de la pensée rationnelle 'de l'hémisphère gauche' du cerveau à la pensée intuitive 'de l'hémisphère droit');
–
De la prédominance des valeurs viriles et patriarcales à la célébration des
valeurs féminines, dans l'individu comme dans la société.
Dans
cette perspective, le terme de « changement
de paradigme » est souvent employé.
Certains vont même jusqu'à suggérer qu'un tel changement n'est pas seulement
souhaitable, mais inéluctable. Le rejet de la modernité qui est à l'origine
de ce désir de changement n'est pas nouveau, mais peut être décrit comme une
« résurgence moderne des religions païennes
influencée par les religions orientales, la psychologie, la philosophie, la
science, et la contre-culture répandue dans les années 1950 et 1960
».17 En fait, si le
Nouvel Âge est bien le signe d'une révolution culturelle et d'un rejet des
idées et des valeurs de la culture occidentale, son criticisme idéaliste est
lui- même paradoxalement typique des cultures qu'il condamne.
Il
convient de dire quelques mots à propos du changement de paradigme. L'expression a été lancée par Thomas Kuhn,
un historien des sciences américain qui voyait le paradigme comme «
un ensemble de croyances, valeurs, techniques, etc. partagées par les
membres d'une communauté donnée ».18 Lors du passage d'un paradigme
à un autre, il y a un changement total de perspective plutôt qu'une transition
progressive. Il s'agit véritablement d'une révolution, et Kuhn ajoute que les
paradigmes concurrents sont incompatibles et ne peuvent pas coexister. Donc
l'idée que le changement de paradigme, appliquée aux religions et à la spiritualité,
soit tout simplement une nouvelle façon d'affirmer les croyances traditionnelles,
n'est pas juste. On assiste vraiment à l'apparition d'une nouvelle vision du
monde qui remet en cause non seulement le contenu, mais aussi l'interprétation
fondamentale de la vision précédente. Le meilleur exemple en est peut-être,
du point de vue des rapports entre le Nouvel
Âge et le christianisme, le remaniement complet de la vie et de la signification
de Jésus-Christ. Il s'agit de deux visions inconciliables.19
La
science et la technologie n'ayant manifestement pas réussi à donner tout ce
qu'elles semblaient promettre autrefois, les hommes se sont tournés vers la
spiritualité dans leur quête de libération. Le Nouvel Âge, tel que nous le connaissons aujourd'hui, est le fruit
d'une aspiration à quelque chose de plus humain et de plus beau que l'expérience
opprimante et aliénante de la vie de la société occidentale. Ses premiers représentants
ayant poussé leur recherche très loin dans toutes les directions, il a adopté
une approche extrêmement éclectique. S'il est bien possible que ce soit le signe
d'un « retour à la religion
», ce n'est certainement pas un retour aux doctrines et aux croyances
chrétiennes orthodoxes. Les premiers symboles qui permirent à ce « mouvement
» de pénétrer dans la culture occidentale furent le célèbre festival
de Woodstock en 1969 dans l'État de New York, et la comédie musicale Hair qui présentait les grands thèmes
du Nouvel Âge dans sa chanson emblématique
« Aquarius ».20 Mais ce n'était que la pointe
d'un iceberg dont les dimensions ne se sont précisées qu'assez récemment. L'idéalisme
des années 1960 et 1970 subsiste encore dans certains secteurs, mais aujourd'hui,
ce ne sont plus les adolescents qui sont les plus concernés. Les liens avec
les idéologies politiques de gauche se sont relâchés, et les drogues psychédéliques
ne sont plus aussi répandues qu'elles ne l'étaient à l'époque. Tant de choses
se sont produites depuis que tout cela ne semble plus révolutionnaire. Les tendances
«spirituelles» et «mystiques», cantonnées autrefois à la contre- culture, se
sont maintenant largement intégrées à la culture ambiante dans des domaines
aussi divers que la médecine, la science, l'art ou la religion. La culture occidentale
est désormais empreinte d'une conscience politique et écologique diffuse, et
ce changement culturel global a eu une forte incidence sur le style de vie des
individus. Certains suggèrent que le «mouvement» Nouvel Âge est précisément cette transition majeure vers ce qu'ils
considèrent comme «un mode de vie nettement meilleur».21
2.2. Que prétend offrir le
Nouvel Âge?
2.2.1. Enchantement: il doit
y avoir un ange
Un
des éléments récurrents de la «spiritualité» Nouvel Âge est la fascination pour les manifestations extraordinaires,
et en particulier pour les entités paranormales. Des personnes considérées comme
des «médiums» affirment que leur personnalité est sous l'emprise d'une autre
entité pendant les transes, par un phénomène Nouvel Âge appelé channeling au cours duquel le médium peut perdre le contrôle de
son corps et de ses facultés. Ceux qui ont assisté à ces séances n'ont généralement
pas de mal à admettre que ces manifestations sont bien de nature spirituelle,
mais qu'elles ne proviennent pas de Dieu, en dépit du langage d'amour et de
lumière qui est presque toujours utilisé... Il serait probablement plus correct
de les considérer plutôt comme une nouvelle forme de spiritisme, que comme une
manifestation de spiritualité proprement dite. Dans le monde des esprits, d'autres
amis et conseillers sont les anges (qui sont aujourd'hui au centre d'un marché
florissant de livres et d'images). Dans le
Nouvel Âge, ceux qui se réfèrent aux anges ne le font généralement pas de
façon systématique, les distinctions trop précises en la matière étant jugées
inutiles, car «il existe de nombreux niveaux de guides, entités, énergies et
êtres dans chaque angle de l'univers... Ils sont tous là pour être contactés
et choisis en fonction de vos mécanismes d'attraction et de répulsion».22
Ces entités spirituelles sont souvent invoquées pour des motifs 'non-religieux',
comme aider à se détendre afin de prendre une meilleure décision ou mieux contrôler
sa vie ou sa carrière. Une autre expérience Nouvel Âge relatée par des personnes qui se présentent comme des
'mystiques' est la fusion avec les esprits qui instruisent par l'intermédiaire
de certaines personnes. Enfin, certains esprits de la nature sont décrits comme
des énergies puissantes, présentes dans le monde naturel et sur les «plans intérieurs»,
des plans auxquels on accède à l'aide de rituels, drogues ou autres techniques
destinées à produire des états de conscience altérés. Il est clair que dans
le Nouvel Âge, en théorie du moins, on ne reconnaît généralement pas
d'autre autorité spirituelle que sa propre expérience intérieure.
2.2.2. Harmonie et compréhension:
les bonnes vibrations
Des
phénomènes aussi différents que le jardin de Findhorn et le Feng Shui23 montrent chacun
à sa façon l'importance de se mettre au diapason de la nature et du cosmos.
Dans le Nouvel Âge, il n'existe pas
de distinction entre le bien et le mal. Les actions humaines sont le fruit soit
de l'illumination, soit de l'ignorance. En conséquence, personne ne doit être
condamné, et personne n'a besoin d'être pardonné. La croyance dans l'existence
du mal ne peut qu'engendrer la négativité et la peur. La réponse à la négativité
est l'amour. Il ne s'agit pas d'un
amour qui doit être traduit en actes, mais plutôt d'une attitude mentale. L'amour
est énergie, une vibration à haute fréquence, et le secret du bonheur, de la
santé et du succès réside dans la capacité de «se brancher» sur cette vibration
et de trouver ainsi sa place dans la grande chaîne de l'être. Les instructeurs
et les guérisseurs du Nouvel Âge affirment offrir la clé des correspondances entre tous
les éléments de l'univers qui permet aux individus de moduler la tonalité de
leur vie et d'être en parfaite harmonie avec les autres être humains et avec
tout ce qui les entoure. Le cadre théorique de référence change toutefois selon
les auteurs.24
2.2.3. La santé: une vie
épanouie (golden living)
La
médecine officielle (allopathique) tend aujourd'hui à ne traiter que des symptômes
particuliers, isolés, sans chercher à avoir une vue d'ensemble de l'état de
santé de l'individu, ce qui donne lieu bien souvent à une insatisfaction compréhensible.
Si les thérapies alternatives ont un tel succès, c'est parce qu'elles affirment
considérer l'individu dans son ensemble et qu'elles cherchent à guérir
plutôt qu'à soigner. La conception
holistique de la santé, comme on le sait, se concentre sur le rôle déterminant
de la psyché dans la guérison du corps. Le lien entre les aspects spirituel
et physique de la personne résiderait dans le système immunitaire ou dans le
système indien des chakras. Dans l'optique Nouvel Âge, la maladie et la souffrance sont la conséquence d'un
comportement contre nature. Quand on est en harmonie avec la nature, on peut
s'attendre à avoir une meilleure santé, et même la prospérité matérielle. Certains
guérisseurs Nouvel Âge vont même jusqu'à
soutenir que la mort n'est pas inéluctable. En développant notre potentiel humain,
nous pouvons entrer en contact avec notre Dieu intérieur et avec certaines parties
de nous-même qui ont été aliénées ou supprimées. Cela apparaît surtout dans
les États de Conscience Altérés (Altered States of Consciousness: ASC), induits soit par des drogues,
soit par différentes techniques d'élargissement de la conscience, notamment
dans le cadre de la « psychologie transpersonnelle
». Le chaman est souvent vu comme un spécialiste des états de conscience
altérés, un être capable d'être un intermédiaire entre le domaine transpersonnel
des esprits et des dieux et le monde des humains.
2.2. Que prétend offrir le
Nouvel Âge?
2.2.1. Enchantement: il doit
y avoir un ange
Un
des éléments récurrents de la «spiritualité» Nouvel Âge est la fascination pour les manifestations extraordinaires,
et en particulier pour les entités paranormales. Des personnes considérées comme
des « médiums
» affirment que leur personnalité est sous l'emprise d'une autre entité
pendant les transes, par un phénomène
Nouvel Âge appelé channeling au cours duquel le médium
peut perdre le contrôle de son corps et de ses facultés. Ceux qui ont assisté
à ces séances n'ont généralement pas de mal à admettre que ces manifestations
sont bien de nature spirituelle, mais qu'elles ne proviennent pas de Dieu, en
dépit du langage d'amour et de lumière qui est presque toujours utilisé... Il
serait probablement plus correct de les considérer plutôt comme une nouvelle
forme de spiritisme, que comme une manifestation de spiritualité proprement
dite. Dans le monde des esprits, d'autres amis et conseillers sont les anges
(qui sont aujourd'hui au centre d'un marché florissant de livres et d'images).
Dans le Nouvel Âge, ceux qui se réfèrent
aux anges ne le font généralement pas de façon systématique, les distinctions
trop précises en la matière étant jugées inutiles, car «
il existe de nombreux niveaux de guides, entités, énergies et êtres dans
chaque angle de l'univers... Ils sont tous là pour être contactés et choisis
en fonction de vos mécanismes d'attraction et de répulsion
».22 Ces entités spirituelles sont souvent invoquées pour
des motifs 'non-religieux', comme aider à se détendre afin de prendre une meilleure
décision ou mieux contrôler sa vie ou sa carrière. Une autre expérience Nouvel Âge relatée par des personnes
qui se présentent comme des 'mystiques' est la fusion avec les esprits qui instruisent
par l'intermédiaire de certaines personnes. Enfin, certains esprits de la nature
sont décrits comme des énergies puissantes, présentes dans le monde naturel
et sur les « plans intérieurs
», des plans auxquels on accède à l'aide de rituels, drogues ou autres
techniques destinées à produire des états de conscience altérés. Il est clair
que dans le Nouvel Âge, en théorie
du moins, on ne reconnaît généralement pas d'autre autorité spirituelle que
sa propre expérience intérieure.
2.2.2. Harmonie et compréhension:
les bonnes vibrations
Des
phénomènes aussi différents que le jardin de Findhorn et le Feng Shui23 montrent chacun
à sa façon l'importance de se mettre au diapason de la nature et du cosmos.
Dans le Nouvel Âge, il n'existe pas
de distinction entre le bien et le mal. Les actions humaines sont le fruit soit
de l'illumination, soit de l'ignorance. En conséquence, personne ne doit être
condamné, et personne n'a besoin d'être pardonné. La croyance dans l'existence
du mal ne peut qu'engendrer la négativité et la peur. La réponse à la négativité
est l'amour. Il ne s'agit pas d'un
amour qui doit être traduit en actes, mais plutôt d'une attitude mentale. L'amour
est énergie, une vibration à haute fréquence, et le secret du bonheur, de la
santé et du succès réside dans la capacité de « se brancher » sur cette vibration et de trouver ainsi sa place dans la grande
chaîne de l'être. Les instructeurs et les guérisseurs du Nouvel Âge affirment offrir la clé des
correspondances entre tous les éléments de l'univers qui permet aux individus
de moduler la tonalité de leur vie et d'être en parfaite harmonie avec les autres
être humains et avec tout ce qui les entoure. Le cadre théorique de référence
change toutefois selon les auteurs.24
2.2.3. La santé: une vie
épanouie (golden living)
La
médecine officielle (allopathique) tend aujourd'hui à ne traiter que des symptômes
particuliers, isolés, sans chercher à avoir une vue d'ensemble de l'état de
santé de l'individu, ce qui donne lieu bien souvent à une insatisfaction compréhensible.
Si les thérapies alternatives ont un tel succès, c'est parce qu'elles affirment
considérer l'individu dans son ensemble et qu'elles cherchent à guérir
plutôt qu'à soigner. La conception
holistique de la santé, comme on le sait, se concentre sur le rôle déterminant
de la psyché dans la guérison du corps. Le lien entre les aspects spirituel
et physique de la personne résiderait dans le système immunitaire ou dans le
système indien des chakras. Dans l'optique Nouvel Âge, la maladie et la souffrance sont la conséquence d'un
comportement contre nature. Quand on est en harmonie avec la nature, on peut
s'attendre à avoir une meilleure santé, et même la prospérité matérielle. Certains
guérisseurs Nouvel Âge vont même jusqu'à
soutenir que la mort n'est pas inéluctable. En développant notre potentiel humain,
nous pouvons entrer en contact avec notre Dieu intérieur et avec certaines parties
de nous-même qui ont été aliénées ou supprimées. Cela apparaît surtout dans
les États de Conscience Altérés (Altered States of Consciousness: ASC), induits soit par des drogues,
soit par différentes techniques d'élargissement de la conscience, notamment
dans le cadre de la « psychologie transpersonnelle
». Le chaman est souvent vu comme un spécialiste des états de conscience
altérés, un être capable d'être un intermédiaire entre le domaine transpersonnel
des esprits et des dieux et le monde des humains.
Il
existe une grande variété d'approches aux thérapies holistiques, dont certaines
s'inspirent d'anciennes traditions culturelles, religieuses ou ésotériques,
d'autres des théories psychologiques élaborées à Esalen dans les années 1960-70.
Le Nouvel Âge fait publicité d'un
large éventail de pratiques telles que l'acuponcture, le biofeedback, la chiropraxie, la kinésiologie,
l'homéopathie, l'iridologie, les massages et différentes sortes de techniques
corporelles (comme l'ergonomie, le Feldenkrais, la réflexologie, le Rolfing,
le massage en polarité, le toucher thérapeutique, etc.), la méditation et la
visualisation, les thérapies nutritionnelles, les traitements psychiques, différentes
sortes de médecine des plantes, la guérison par les cristaux, les métaux, la
musique ou les couleurs, les thérapies de la réincarnation et enfin les programmes
en douze étapes et les groupes de réalisation de soi.25 Il est dit
que c'est en nous-mêmes que se trouve la source de la guérison, et que nous
pouvons l'atteindre en nous mettant en contact avec notre énergie intérieure
ou énergie cosmique.
Dans
la mesure où la bonne santé comporte un allongement de la vie, le Nouvel Âge propose une formule orientale
en termes occidentaux. À l'origine, la réincarnation faisait partie de la pensée
cyclique hindoue, basée sur l'atman ou noyau divin de la personnalité (devenu plus tard le concept
de jiva), transmigrant d'un corps
à l'autre dans un cycle de souffrances (samsara), déterminé par la loi du karma et lié au comportement dans les vies antérieures. L'espérance
réside dans la possibilité de renaître dans un meilleur état ou même d'être
finalement libéré de la nécessité de se réincarner. Dans la plupart des traditions
bouddhistes, ce n'est pas l'âme qui transmigre de corps en corps, mais un continuum
de conscience. La vie présente s'inscrit dans un processus cosmique potentiellement
infini qui inclut même les dieux. En Occident, depuis l'époque de Lessing, la
réincarnation est vue de façon plus optimiste, comme un processus progressif
d'apprentissage et d'accomplissement individuel. Le spiritisme, la théosophie,
l'anthroposophie et le Nouvel Âge considèrent
la réincarnation comme une participation à l'évolution cosmique. Cette approche
post-chrétienne à l'eschatologie permettrait de répondre aux questions non résolues
de la théodicée et d'éliminer la notion d'enfer. Quand l'âme se sépare du corps,
on peut jeter un regard en arrière sur toutes ses vies passées, et quand elle
s'unit à un nouveau corps, on a un aperçu de la nouvelle vie à venir. En outre,
les individus peuvent avoir accès à leurs vies antérieures à travers les rêves
et les techniques de méditation.26
2.2.4. « Totalité
»: un voyage magique vers l'inconnu
Une
des préoccupations centrales du mouvement Nouvel
Âge est la recherche de la « totalité
». Il encourage à dépasser toute forme de «
dualisme », considérant ces divisions
comme le produit malsain d'un passé obscurantiste. Les divisions que, selon
les adeptes du Nouvel Âge, il faut
surmonter, mettent en cause la différence fondamentale entre Créateur et créé,
la réelle distinction entre homme et nature, entre esprit et matière, tous et
toutes considérées à tort comme des formes de dualisme. Ces tendances dualistes
sont souvent considérées comme découlant, en dernière analyse, des racines judéo-chrétiennes
de la civilisation occidentale alors qu'il serait plus correct de les mettre
en relation avec le gnosticisme, et surtout avec le manichéisme. La révolution
scientifique et le rationalisme moderne sont critiqués en particulier pour leur
tendance à la fragmentation: non seulement ils traitent les ensembles organiques
comme des mécanismes réduits d'abord à leurs plus petits composants et expliqués
ensuite dans ces termes, mais ils tendent même à réduire l'esprit à la matière,
à tel point que la réalité spirituelle, y compris l'âme, n'est plus que « l'épiphénomène » contingent d'un processus essentiellement matériel. Dans tous
ces domaines, les alternatives Nouvel
Âge sont « holistiques ». Le holisme imprègne tout le mouvement
du Nouvel Âge, de son intérêt pour
les traitements holistiques à sa recherche d'une approche unitive, sa conscience
écologique, ou encore l'idée d'une « mise en réseau » globale.
2.3. Les principes fondamentaux
de la pensée Nouvel Âge
2.3.1. Une réponse globale
dans un temps de crise
« Tant la tradition chrétienne que la croyance
séculière dans un progrès illimité de la science ont connu une grave rupture,
qui s'est manifestée pour la première fois dans les révolutions estudiantines
de 1968 ».27 La sagesse des
générations précédentes s'est trouvée brusquement privée de sa signification
et du respect dont elle jouissait tandis que la toute-puissance de la science
se dissipait, en sorte qu'aujourd'hui l'Église « doit faire face à une grave crise de transmission de sa foi aux
jeunes générations ».28 La
perte générale de confiance dans ces piliers traditionnels de la conscience
et de la cohésion sociale s'est accompagnée d'un retour inattendu de la religiosité
cosmique, de rites et croyances dont beaucoup considéraient qu'ils avaient été
supplantés par le christianisme. En réalité, ce courant ésotérique souterrain
n'a jamais entièrement disparu. En revanche, l'intérêt pour les religions orientales
qui s'est répandu à partir de la fin du XIXe siècle sous l'influence
du mouvement théosophique est, dans le contexte occidental, une donnée nouvelle
qui « reflète la conscience croissante
d'une spiritualité globale incorporant toutes les traditions religieuses existantes ».29
L'éternelle
question philosophique de l'un et du multiple se manifeste, dans sa version
moderne et contemporaine, par le besoin pressant de surmonter toute division,
voire même toute différence et distinction. L'expression la plus commune en
est le holisme, qui constitue à la fois un élément essentiel du Nouvel Âge et un signe des temps dans
le dernier quart du XXe siècle. Une formidable quantité d'énergie
a été consacrée à la tentative de surmonter les cloisonnements propres à l'idéologie
mécaniste, au risque de devoir se soumettre à un réseau global revêtant une
autorité quasi transcendantale. Les conséquences les plus évidentes en sont
un processus de transformation conscient et le développement de l'écologie.30
La nouvelle vision, qui est le but de cette transformation consciente, a mis
du temps à être formulée, et son application est entravée par les formes de
pensée plus anciennes qui, dit-on, luttent pour maintenir le «
statu quo ». L'écologie comme
fascination pour la nature et re-sacralisation de la Terre, la Terre Mère ou
Gaia, a connu un immense succès et s'est
généralisée grâce au zèle missionnaire propre aux politiques des Verts. La race
humaine tout entière doit devenir « l'administrateur
» de la Terre, et seul un gouvernement global peut assurer l'harmonie et la compréhension nécessaires à une bonne gouvernance,
dans un cadre éthique global. La chaleur de la Terre Mère, dont la divinité
s'étend à toute la création, comble, dit-on, le fossé entre la création et le
Dieu-Père transcendant du judaïsme et du christianisme en écartant la perspective
de devoir être jugés par un tel Être.
Dans
cette vision d'un univers clos, contenant «
Dieu » et d'autres êtres spirituels
en plus de nous-mêmes, nous identifions un panthéisme implicite. C'est là un
point fondamental qui transparaît dans toute la pensée et la pratique Nouvel
Âge et qui conditionne d'avance toute appréciation positive que l'on pourrait
avoir pour l'un ou l'autre des aspects de sa spiritualité. En tant que chrétiens,
nous croyons au contraire, que « l'homme
est essentiellement créature et qu'il reste tel pour l'éternité, de sorte qu'une
absorption du moi humain dans le moi divin ne sera jamais possible
».31
2.3.2. La matrice principale
de la pensée Nouvel Âge
La
matrice essentielle de la pensée Nouvel
Âge réside dans la tradition ésotérico-théosophique, une tradition qui était
largement répandue dans les cercles intellectuels européens au XVIIIe
et au XIXe siècle. On la retrouve en particulier dans la franc-maçonnerie,
le spiritisme, l'occultisme et la théosophie, qui avaient en commun une sorte
de culture ésotérique. Dans cette vision du monde, les univers visible et invisible
sont reliés entre eux par une série de correspondances, analogies et influences,
entre le microcosme et le macrocosme, entre les métaux et les planètes, entre
les planètes et les différentes parties du corps humain, entre le cosmos visible
et les règnes invisibles de la réalité. La Nature est un être vivant, parcouru
par des influx de sympathie et d'antipathie et animé par un feu secret que les
êtres humains cherchent à maîtriser. Les hommes peuvent entrer en contact avec
les mondes supérieurs ou inférieurs par l'imagination (un organe de l'âme et
de l'esprit), ou a travers des médiateurs (anges, esprits, démons) ou des rituels.
Il
est possible de s'initier aux mystères du cosmos, de Dieu et du moi à travers
un parcours spirituel de transformation. Mais le vrai but est la gnose, la forme la plus haute du savoir,
l'équivalent du salut, qui demande une recherche des traditions les plus antiques
et les plus élevées de la philosophie (appelée de façon incorrecte
philosophia perennis) et de la religion (théologie primordiale), et une
doctrine secrète (ésotérique) contenant la clé de toutes les traditions «
exotériques » accessibles à tous.
Les enseignements ésotériques sont transmis de maître à disciple suivant un
programme d'initiation progressif.
Certains
pensent que l'ésotérisme du XIXe siècle a été entièrement sécularisé.
L'alchimie, la magie, l'astrologie et les autres branches de l'ésotérisme traditionnel
ont été complétées par des éléments de la culture moderne, tels que la recherche
des lois de causalité, l'évolutionnisme, la psychologie et l'étude des religions.
Cette forme d'ésotérisme a atteint sa forme la plus achevée dans la présentation
qu'en a fait Hélène Blavatsky, le médium russe qui, avec Henry Olcott, fonda
la Société théosophique en 1875 à New York. Cette société, qui entendait
fusionner des éléments des traditions orientale et occidentale dans un type
de spiritualisme évolutif, s'était donnée trois grands objectifs:
1)
« Former le noyau de la Fraternité Universelle
de l'humanité, sans distinction de race, religion, caste ou couleur.
2)
« Promouvoir l'étude des religions comparées,
de la philosophie et de la science.
3)
« Explorer les lois inexpliquées de
la Nature et les pouvoirs latents de l'homme.
« Le sens de ces objectifs... devrait être
clair. Le premier est un rejet implicite du 'fanatisme irrationnel' et du 'sectarisme'
du christianisme traditionnel, tel que le perçoivent les spirites et les théosophes...
Ce qui n'est pas immédiatement évident dans ces objectifs, c'est que pour les
théosophes la 'science' signifiait les sciences occultes, et la philosophie
l'occulta philosophia. Enfin, les
lois de la nature sont de nature occulte ou psychique et l'étude des religions
comparées est censée révéler la 'tradition primordiale', qui s'inspire en définitive
de la philosophia perennis hermétique
».32
Une
des lignes de force des ouvrages de Mme Blavatsky était l'émancipation
de la femme, ce qui impliquait une attaque contre le Dieu «
mâle » du judaïsme, du christianisme et de l'islam. Elle prônait un
retour à la déesse mère de l'hindouisme et à la pratique des vertus féminines.
Ses idées furent reprises ensuite par Annie Besant, qui était à l'avant-garde
du mouvement féministe. Les mouvements Wicca et « Women's
spirituality » poursuivent aujourd'hui
cette bataille contre le christianisme « patriarcal ».
Marilyn
Ferguson a consacré un chapitre de son livre Les enfants du Verseau aux précurseurs de l'ère du Verseau, à ceux
qui jetèrent les bases d'une vision transformatrice fondée sur l'élargissement
de la conscience et l'expérience du dépassement de soi. Elle cite en particulier
le psychologue américain William James et le psychiatre suisse Carl Gustav Jung.
William James affirmait que la religion est une expérience, mais pas un dogme,
et il proclamait que les hommes peuvent modifier leur attitude mentale au point
de devenir les artisans de leur propre destin. Jung mit l'accent sur le caractère
transcendant de la conscience et introduisit la notion d'inconscient collectif,
une sorte de réservoir de symboles et de souvenirs communs aux peuples de tous
les temps et de toutes les cultures. D'après Wouter Hanegraaff, ces deux auteurs
ont contribué à la « sacralisation de
la psychologie », qui deviendra un élément
important de la pensée et de la pratique Nouvel Âge. En effet, Jung, «
n'a pas seulement psychologisé l'ésotérisme, mais il a aussi sacralisé
la psychologie en la chargeant des contenus de la spéculation ésotérique. Il
en a résulté un corps de théories qui permettent aux hommes de parler de Dieu
en désignant en fait leur propre psyché, et de leur propre psyché désignant
la divinité. Si la psyché est 'l'esprit' et si Dieu est lui aussi 'esprit',
parler de l'un équivaut à parler de l'autre
».33 À l'accusation d'avoir « psychologisé » le christianisme,
il répondait que « la psychologie est
le mythe moderne, et ce n'est qu'à la lumière du mythe contemporain que nous
pouvons comprendre la foi ».34 Il est certain que la psychologie de Jung éclaire
maints aspects de la foi chrétienne, et notamment la nécessité d'affronter la
réalité du mal, mais ses convictions religieuses varient tellement au cours
des diverses époques de sa vie, qu'il s'en dégage une image confuse de Dieu.
Un élément central de sa pensée est le culte du soleil, dans lequel Dieu est
l'énergie vitale (libido) de la personne.35 Comme il le dit lui-même,
« cette comparaison n'est pas qu'un
simple jeu de mots ».36 En réalité, Jung se réfère au « dieu intérieur », cette divinité essentielle qu'il voyait dans tout être humain.
Le chemin du monde intérieur passe par l'inconscient. Et dans le monde extérieur,
ce qui correspond au monde intérieur est l'inconscient collectif.
Cette
tendance à confondre la psychologie et la spiritualité fut reprise par le Mouvement
de Développement du Potentiel Humain, qui s'est développé à la fin des années
1960 à l'Institut Esalen, en Californie. La psychologie transpersonnelle, fortement
influencée par les religions orientales et par Jung, propose un parcours contemplatif
où la science et le mysticisme se rencontrent. L'accent mis sur la corporéité,
la recherche de techniques d'élargissement de la conscience et l'intérêt porté
aux mythes de l'inconscient collectif étaient autant d'incitations à rechercher
le « Dieu intérieur » en soi. Pour réaliser son potentiel, l'homme devait dépasser
son ego et devenir le dieu qu'il est
au fin fond de lui-même. Pour cela, il fallait choisir la thérapie appropriée:
méditation, expériences parapsychologiques, recours aux drogues hallucinogènes.
Tous ces moyens devaient permettre de réaliser des expériences «
ultimes » ou « mystiques
», de fusion avec Dieu et avec le cosmos.
Le
symbole du Verseau, emprunté à la mythologie astrologique, est devenu le signe
d'une aspiration à un monde radicalement nouveau. Deux centres en particulier
se sont fait les grands promoteurs du Nouvel Âge à l'origine, et le sont encore aujourd'hui, dans une
certaine mesure: il s'agit de la communauté de Findhorn, au nord-est de l'Écosse,
et le Centre de Développement du Potentiel Humain de Big Sur, en Californie,
aux États-Unis. La diffusion du Nouvel Âge a été fortement alimentée par le développement d'une
conscience globale et par la crainte croissante d'une crise écologique imminente.
2.3.3. Les grands thèmes
du Nouvel Âge
Le
Nouvel Âge n'est pas à proprement
parler une religion, bien qu'il s'intéresse à ce que l'on appelle « divin ».
Il consiste essentiellement dans une association informelle regroupant toutes
sortes d'activités, d'idées et d'individus pouvant répondre à cette appellation.
On n'y trouve donc pas de structure pouvant être comparée, même de loin, aux
doctrines des religions organisées. Mais malgré cela, et en dépit de l'immense
variété constatée au sein du Nouvel Âge, il est possible de dégager
quelques points communs:
–
Le cosmos est un tout organique;
–
Il est animé par une Énergie, qui est assimilée à l'âme ou l'esprit de Dieu;
–
On croit dans la médiation de diverses entités spirituelles: les humains sont
capables de s'élever jusqu'aux sphères supérieures de l'invisible et de contrôler
leur vie après la mort;
–
On croit dans l'existence d'une « connaissance
éternelle », antérieure et supérieure
à toutes les religions et cultures;
–
Les individus
suivent des maîtres illuminés...
2.3.4. Que dit le Nouvel Âge de...
2.3.4.1. ... la personne
humaine?
Le Nouvel Âge croit fermement dans la perfectibilité
de la personne humaine au moyen d'un large éventail de techniques et de thérapies
(par opposition à la conception chrétienne de la coopération avec la grâce divine).
Il est généralement d'accord pour dire avec Nietzsche que le christianisme a
empêché la pleine manifestation de l'humanité authentique. La perfection, dans
cette optique, consiste dans la réalisation de soi suivant un ordre de valeurs
que nous créons nous-mêmes et que nous accomplissons par nos propres forces.
Aussi peut-on parler d'un moi auto-créateur. De ce point de vue, il y a davantage
d'écart entre les hommes tels qu'ils sont aujourd'hui et tels qu'ils seront
quand ils auront pleinement réalisé leur potentiel, qu'il n'y en a entre les
hommes et les anthropoïdes.
Il
est bon de bien distinguer l'ésotérisme,
qui est une recherche de la connaissance, de la magie ou occultisme, qui est un outil pour obtenir des pouvoirs.
Certains groupes sont à la fois ésotériques et occultistes. Au cœur de l'occultisme,
il y a une volonté de puissance basée sur le rêve de devenir divin. Les techniques
d'élargissement de la conscience sont destinées à révéler aux hommes leur pouvoir
divin, qui leur permettra d'ouvrir la voie à l'ère de l'Illumination. Une des
formes extrêmes de cette exaltation de l'humanité qui invertit le juste rapport
entre Créateur et créature est le satanisme. Satan devient le symbole d'une
rébellion contre les conventions et les règles, un symbole qui prend souvent
des formes agressives, égoïstes et violentes. Certains groupes protestants ont
manifesté leur inquiétude devant la présence subliminale de ce qu'ils considèrent
comme un symbolisme satanique dans certaines variétés de musique rock, qui ont
une grande influence sur les jeunes. On est bien loin du message de paix et
d'harmonie du Nouveau Testament! C'est là une des conséquences de l'exaltation
de l'homme, quand celle-ci en vient à nier l'existence d'un Dieu transcendant.
Ce
phénomène ne touche pas seulement les jeunes. Les thèmes fondamentaux de la
culture ésotérique sont également présents dans les domaines de la politique,
de l'éducation et de la législation.37 C'est le cas en particulier
de l'écologie. En mettant fortement
l'accent sur le bio-centrisme, l'écologie radicale finit par rejeter la vision
anthropologique de la Bible dans laquelle les hommes sont au centre du monde
parce que qualitativement supérieurs aux autres formes naturelles. C'est une
tendance très marquée aujourd'hui dans la législation et dans l'éducation, même
si elle rabaisse l'humanité. Cette même matrice culturelle ésotérique apparaît
dans les théories qui sont à la base des politiques de contrôle des naissances
et des expérimentations de génie génétique, et qui semblent exprimer le rêve
des hommes de se créer à nouveau. Comment espèrent- on y parvenir? En déchiffrant
le code génétique, en altérant les lois naturelles de la sexualité, en défiant
les limites de la mort.
Dans
ce qui peut être considéré comme une présentation classique du Nouvel Âge, les individus naissent avec
une étincelle divine, concept qui est une réminiscence du gnosticisme ancien.
Ce fait les relie à l'unité du Tout. Ils sont donc vus, essentiellement, comme
des êtres divins, bien qu'ils participent de cette divinité cosmique à des niveaux
de conscience différents. Nous sommes co-créateurs et nous créons notre propre
réalité. Certains auteurs Nouvel Âge soutiennent que nous choisissons
les circonstances de notre vie (et même notre état de santé, bon ou mauvais),
dans une vision où chaque individu est considéré comme la source créatrice de
l'univers. Mais nous devons faire un voyage pour découvrir notre place exacte
dans l'unité du cosmos. Ce voyage est la psychothérapie, et le salut est la
reconnaissance de la conscience universelle. Il n'y a pas de péché: il n'y a
qu'une connaissance imparfaite. L'identité de chaque être humain est diluée
dans l'être universel et dans la série des incarnations successives. Les individus
sont soumis à l'influence déterminante des astres, mais peuvent s'ouvrir à la
divinité qui vit en eux à travers la recherche constante (à l'aide des techniques
appropriées) d'une plus grande harmonie entre le moi et l'énergie cosmique divine.
Point n'est besoin de Révélation ou de Salut venu de l'extérieur: il suffit
de faire l'expérience du salut présent au fond de soi-même (auto-rédemption),
grâce à la maîtrise des techniques psychophysiques menant à l'illumination définitive.
Certaines
étapes de ce parcours d'auto-rédemption sont préparatoires (méditation, bien-être corporel, émanation d'énergies
d'auto- guérison). Elles représentent le point de départ de processus de spiritualisation,
de perfectionnement et d'illumination qui contribue à améliorer la maîtrise
de soi et la concentration psychique sur la «
transformation » du moi individuel en « conscience cosmique ». La personne humaine est destinée à connaître
une série de réincarnations dans lesquelles son âme passera d'un corps à un
autre. Il ne s'agit pas ici du cycle du samsara au sens d'une purification comme châtiment, mais d'une montée
progressive vers le développement parfait de son potentiel.
On
fait appel à la psychologie pour expliquer l'élargissement de la conscience
comme expérience « mystique ». Le yoga, le zen, la méditation transcendantale
et les exercices tantriques mènent à l'expérience de la pleine réalisation de
soi ou illumination. Les expériences extraordinaires (le
rebirthing qui consiste à revivre sa propre naissance, les voyages aux portes
de la mort, le biofeedback, la danse et même les drogues,
tout ce qui peut produire une altération de l'état de conscience) mènent à la
conscience de l'unité et à l'illumination. Comme il y a un seul Esprit, certaines
personnes peuvent servir de canal pour approcher les êtres supérieurs. Chaque partie de cet
unique être universel est reliée à toutes les autres parties. L'approche classique
au Nouvel Âge est celle de la psychologie
transpersonnelle, dont les principaux concepts sont l'Esprit universel, le moi
supérieur, l'inconscient collectif ou personnel et l'ego individuel. Le moi
supérieur, qui est notre véritable identité, jette un pont entre Dieu comme
intelligence divine et l'humanité. Le développement spirituel est ce contact
avec le moi supérieur qui permet de dépasser toute forme de dualisme entre sujet
et objet, vie et mort, psyché et soma, moi et aspects fragmentaires du moi.
Notre personnalité limitée est comme une ombre ou un rêve projeté par le moi
authentique. Le moi supérieur contient le souvenir des (ré)incarnations précédentes.
2.3.4.2. ...Dieu?
Le
Nouvel Âge a une préférence marquée
pour les religions orientales ou pré-chrétiennes, considérant qu'elles n'ont
pas été touchées par les distorsions judéo-chrétiennes. D'où son intérêt pour
les antiques rites agricoles et les cultes de la fécondité. « Gaia »,
la Terre Mère, est présentée comme une alternative à Dieu le Père, dont l'image
est trop entachée d'une conception patriarcale de domination de l'homme sur
la femme. S'il est question de Dieu, ce n'est jamais un Dieu personnel. Le Dieu
dont parle le Nouvel Âge n'est ni
personnel, ni transcendant. Ce n'est ni le Créateur, ni le sustentateur aimant
de l'univers, mais une « énergie impersonnelle
» immanente au monde, avec lequel elle forme une « unité cosmique »: «
Tout est un ». Cette unité est moniste, panthéiste, ou
plus exactement panenthéiste. Dieu est le «
principe de vie », « l'esprit ou âme du monde », la somme totale de la conscience existant
dans l'univers. En un certain sens, tout est Dieu. Et comme la présence de Dieu
se manifeste surtout dans les aspects spirituels de la réalité, on peut dire,
d'une certaine façon, que tout esprit est Dieu.
Quand
les personnes humaines la reçoivent consciemment, « l'énergie divine » est
souvent qualifiée aussi d' « énergie
christique ». Mais le Christ dont il
est question n'est pas Jésus de Nazareth. Le titre de « Christ »
est donné à tout homme qui atteint un état de conscience dans lequel il perçoit
sa propre divinité et peut donc se considérer comme un « Maître universel ». Jésus de Nazareth n'était pas le Christ, mais seulement un des nombreux personnages historiques
en qui cette nature « christique
» s'est révélée, comme Bouddha et d'autres encore. Toute manifestation
historique du Christ montre clairement que les êtres
humains sont tous célestes et divins, et les mène à cette compréhension.
Le
niveau le plus intérieur et personnel (« psychique
») auquel les être humains « perçoivent » cette «
énergie cosmique divine » est
aussi appelé « Esprit Saint ».
2.3.4.3. ...le monde?
L'abandon
du modèle mécaniste de la physique classique au profit du modèle « holistique » de la physique atomique et subatomique moderne, basée sur le
concept de matière comme ondes ou énergie plutôt que comme particules, a joué
un rôle déterminant dans la pensée Nouvel
Âge. L'univers est un océan d'énergie, vu comme un tout unique ou un réseau
de relations. L'énergie qui anime cet organisme unique est « l'esprit
». Il n'y a pas d'altérité entre Dieu et le monde. Le monde, qui est
lui-même divin, suit un processus évolutif allant de la matière inerte à la
« conscience supérieure et parfaite
». Le monde est incréé, éternel et autosuffisant. Le futur du monde dépend
d'une dynamique interne qui est nécessairement positive, et qui mène à l'unité
divine (réconciliée) de tout ce qui existe. Dieu et le monde, l'âme et le corps,
l'intelligence et le sentiment, le ciel et la terre forment une seule immense
vibration d'énergie.
James
Lovelock, dans son ouvrage sur l'Hypothèse Gaia, dit que « tout le spectre du vivant sur la Terre, des
baleines aux virus et des chênes aux algues, peut être considéré comme formant
une entité vivante unique, capable de manipuler l'atmosphère terrestre pour
subvenir à ses besoins généraux et dotée de facultés et de pouvoirs bien supérieurs
à ceux des parties qui la composent ».38 Pour certains, l'hypothèse
Gaia est « une étrange synthèse d'individualisme
et de collectivisme. Tout se passe comme si le Nouvel Âge, après avoir séparé les individus
au moyen de politiques sectorielles, avait hâte de les jeter dans le grand chaudron
de la pensée globale ». Le cerveau global
a besoin d'institutions pour pouvoir gouverner, autrement dit, il a besoin d'un
gouvernement mondial. « Pour traiter les problèmes actuels, le Nouvel Âge rêve d'une aristocratie spirituelle
s'inspirant de la République de Platon,
dirigée par des sociétés secrètes... ».39 Cette façon de voir les choses est peut-être excessive,
mais différents signes montrent que l'élitisme gnostique coïncide avec la gouvernance
globale dans maintes questions de politique internationale.
Tout
dans l'univers est relié. En soi, chaque partie est une image de la totalité.
Le tout est dans chaque chose, et chaque chose est dans le tout. Dans la «
grande chaîne des êtres », tous les êtres sont intimement liés, ne
formant qu'une seule famille avec différents degrés d'évolution. Chaque homme
est un hologramme, une image de la
création tout entière, dont chaque élément vibre à sa propre fréquence. L'homme
est un neurone du système nerveux central de la Terre, et toutes les entités
individuelles ont entre elles une relation de complémentarité. En fait, il existe
une complémentarité interne, ou androgynie, dans toute la création.40
Un
des thèmes récurrents, dans les écrits et la pensée Nouvel Âge, est le « nouveau
paradigme » introduit par la science
contemporaine. « La science nous a donné
un aperçu des ensembles et des systèmes, des forces à l'œuvre et des transformations.
Nous apprenons à distinguer les tendances, à déceler les signes avant-coureurs
d'un paradigme nouveau et plus prometteur. Nous créons des scénarios alternatifs
du futur. Ayant constaté l'échec des anciens systèmes, nous imposons de nouvelles
grilles de lecture pour traiter les problèmes dans tous les domaines
».41 Jusqu'à présent, ce «
changement de paradigme » a été
un changement de perspective radical, mais rien d'autre. Toute la question est
de savoir si le changement sera effectivement à la hauteur de la pensée, et
dans quelle mesure la transformation intérieure peut influer sur le monde extérieur.
On est bien obligé de se demander, même sans l'intention de porter un jugement
négatif, jusqu'à quel point une théorie peut être scientifique lorsqu'elle comporte
des affirmations comme celle-ci: « La guerre est impensable dans une société
d'individus indépendants qui ont découvert que l'humanité tout entière est interdépendante,
qui n'ont pas peur des idées et des cultures différentes, et qui savent que
toutes les révolutions commencent en soi-même et qu'on ne peut pas imposer aux
autres sa propre marque d'illumination ».42 Il n'est pas logique de soutenir
que parce qu'une chose est impensable, elle ne peut pas se produire. Un tel
raisonnement est proprement gnostique, en ce sens qu'il donne trop d'importance
à la connaissance et à la conscience. Il ne s'agit pas ici de contester le rôle
fondamental et déterminant du développement de la conscience dans les découvertes
scientifiques, mais seulement de mettre en garde contre la tendance à projeter
sur la réalité externe ce qui n'est encore que du domaine de la pensée.
2.4. «Hôtes de l'histoire ou du mythe»43?: Nouvel Âge et culture
« Au
fond, l'attrait pour le Nouvel Âge
est lié à la fascination pour le moi, sa valeur, ses capacités et ses problèmes,
une fascination encouragée par la culture ambiante. Car si la religiosité traditionnelle,
avec son organisation hiérarchique, favorise la communauté, la spiritualité
détachée de la tradition favorise l'individualité. Le Nouvel
Âge est 'du' moi, par le fait qu'il encourage la célébration de ce qui doit
être et advenir; et 'pour' le moi, parce qu'en prenant ses distances par rapport
à la culture ambiante, il est bien placé pour traiter les problèmes d'identité
liés aux modes de vie conventionnels ».44
Le
rejet de la tradition sous la forme des organisations patriarcales, hiérarchiques,
sociales ou ecclésiales, débouche sur la recherche d'une autre forme de société,
qui s'inspire clairement de la conception moderne du moi. Beaucoup de textes
Nouvel Âge soutiennent qu'on ne peut
rien faire (directement) pour changer le monde, mais qu'on peut tout faire pour
se changer soi-même. Changer la conscience individuelle est considéré comme
une façon (indirecte) de changer le monde. Le principal outil du changement
social est l'exemple personnel. La reconnaissance de l'exemple personnel au
niveau mondial aboutira rapidement à une transformation de l'âme collective
qui sera la caractéristique majeure de notre temps. Cela fait évidemment partie
du paradigme holistique, mais c'est aussi une façon de réaffirmer la question
philosophique classique de l'un et du multiple. On y décèle en outre l'influence
de la théorie des correspondances telle qu'elle a été exposée par Jung, et de
son rejet de la causalité. Les individus sont des représentations fragmentaires
de l'hologramme planétaire. En regardant à l'intérieur de soi, non seulement
on connaît l'univers, mais on le change. Mais plus on regarde en soi-même,
plus les enjeux politiques tendent à s'estomper. Est-ce réellement conciliable
avec la rhétorique de participation démocratique à un nouvel ordre planétaire,
ou est-ce une façon déguisée et inconsciente de priver les individus de leurs
droits, au risque de les laisser sans défense face aux manipulations? Le souci
actuel pour les problèmes planétaires (protection de l'environnement, épuisement
des ressources naturelles, surpeuplement, fossé économique entre Nord et Sud,
gigantesque arsenal nucléaire et instabilité politique) favorise-t-il l'engagement
en faveur des autres questions politiques et sociales, qui sont tout aussi réelles,
ou l'entrave-t-il? Le vieil adage selon lequel «
charité bien ordonnée commence par soi-même
» peut constituer un juste contrepoids à une approche trop égocentrique
à ces questions. Certains observateurs du
Nouvel Âge voient un risque d'autoritarisme derrière l'apparente indifférence
pour la politique. David Spangler lui-même met en garde contre ce danger du
Nouvel Âge qu'est « l'abandon insidieux
à l'inaction et à l'irresponsabilité dans l'attente de la venue du Nouvel Âge, au lieu d'être les créateurs actifs d'une vie vécue
pleinement ».45
Sans
aller jusqu'à dire que le quiétisme est omniprésent dans les attitudes Nouvel Âge, on peut cependant craindre
que la recherche privée de réalisation de soi propre au mouvement du Nouvel Âge n'aille à l'encontre d'une
culture religieuse authentique. À ce propos, trois points doivent être mis en
évidence:
–
On peut se demander si le Nouvel Âge
fait preuve de cohérence intellectuelle
lorsqu'il présente un tableau complet de l'univers, dans une vision du monde
qui intégrerait à la fois la nature et la réalité spirituelle. Dans cette optique,
le monde occidental est un monde divisé, basé sur le monothéisme, la transcendance,
l'altérité et la séparation. Un dualisme fondamental se profile dans les distinctions
entre réel et idéal, entre relatif et absolu, entre fini et infini, entre humain
et divin, entre sacré et profane, entre passé et présent, qui renvoient toutes
à la « conscience inquiète » de Hegel et sont vues comme une tragédie.
Le Nouvel Âge leur oppose l'unité
par la fusion, qui permet de réconcilier l'âme et le corps, le féminin et le
masculin, l'esprit et la matière, l'humain et le divin, la terre et l'univers,
le transcendant et l'immanent, la religion et la science, les différences entre
les religions, le yin et le yang. Dans ce cas, il n'y a plus d'altérité. Ce
qui reste, en termes humains, est le transpersonnel. Le monde du
Nouvel Âge est un monde sans problème, où il n'y a plus rien à réaliser.
Mais la question métaphysique de l'un et du multiple n'est ni résolue, ni même
peut-être posée, puisqu'à part ses profonds regrets devant les effets de la
désunion et de la division, sa seule réponse est une description de la façon
dont les choses apparaîtraient dans une autre vision.
–
Le Nouvel Âge emprunte ici et là certains
éléments des pratiques religieuses orientales et les réinterprète pour les adapter aux Occidentaux.
Cela se traduit par un rejet des notions de péché et de salut, remplacées par
celles moralement neutres de dépendance et de libération. Ces références aux
influences asiatiques ne sont souvent qu'une simple «
pseudo-orientalisation » de la culture occidentale. En outre, il
ne s'agit presque jamais d'un dialogue véritable. Dans un contexte où les influences
gréco-romaines et judéo-chrétiennes sont suspectes, les influences orientales
représentent une alternative à la culture occidentale. La science et la médecine
officielle sont jugées inférieures aux approches holistiques, de même que les
structures patriarcales et particulières dans le domaine politique et religieux,
considérées comme des obstacles à l'avènement de l'ère du Verseau. Encore une
fois, il apparaît clairement que le choix des alternatives
Nouvel Âge implique une rupture totale avec la tradition d'appartenance.
Est-ce vraiment une attitude aussi mure et libérée qu'on ne le croit?
– Les traditions religieuses authentiques encouragent la discipline dans le but d'atteindre la sagesse, l'équanimité et la compassion. Le Nouvel Âge se fait l'écho de l'aspiration profonde et indéracinable de la société à une culture religieuse intégrale et à un idéal plus cohérent et plus éclairé que ce qu'offrent généralement les hommes politiques, mais on ne voit pas bien en quoi une vision fondée sur l'expansion continue du moi peut profiter aux individus ou à la société. Les cours de formation Nouvel Âge (tels le « Erhard Seminar Trainings » [EST], etc.) allient les valeurs de la contre-culture au désir de réussir propre à la culture ambiante, la satisfaction intérieure au succès extérieur. Les séminaires « Spirit of Business » de Findhorn visent à transformer l'expérience du travail, tout en augmentant la productivité. Certains adeptes du Nouvel Âge s'emploient non seulement à devenir plus authentiques et spontanés, mais aussi plus riches (à l'aide de la magie, etc.). « Ce qui rend les choses encore plus attrayantes pour les hommes d'affaires soucieux de la compétitivité de leur entreprise, c'est que les formations Nouvel Âge semblent promouvoir des idées plus humanistes dans le monde des affaires. Le lieu de travail y est présenté comme un 'milieu d'apprentissage', où il faut 'insuffler la vie dans le travail' et 'humaniser le travail'. Il y est question de 'réalisation du manager', de 'priorité aux personnes' ou de 'débloquer le potentiel'. Présentées par des formateurs Nouvel Âge, ces idées sont faites pour séduire les hommes et les femmes d'affaires qui ont déjà suivi des formations plus terre-à-terre et qui souhaitent approfondir le sujet, avec le double objectif de contribuer à leur réussite personnelle, à leur bien-être et à leur joie de vivre, et d'accroître la productivité commerciale ».46 S'il est évident que les personnes qui suivent ces formations cherchent réellement la sagesse et l'équilibre intérieur pour leur propre bénéfice, on peut par contre se demander si les activités dans lesquelles elles sont engagées contribuent au bien commun. Au-delà des motivations avancées, tous ces phénomènes doivent être jugés en fonction de leurs résultats, et toute la question est de savoir s'ils promeuvent le moi ou la solidarité, et cela non seu