Missionnaires d'Afrique
Mali

Albéric MINANI, M.Afr.

« Justice et Paix et Intégrité de la Création », un défi pour l’Église ?

Nous avons l’habitude d’entendre dire : « JPIC est l’un des charismes des Missionnaires d’Afrique ». Selon moi, JPIC est et a toujours été essentiellement indissociable du message évangélique que l’Église se doit de perpétuer à l’instar du Christ ou dans le sillage des prophètes tels qu’Amos, Isaïe, etc. JPIC n’est donc pas l’apanage ni d’un Institut donné ni d’une seule religion. C’est l’un des défis du siècle non seulement pour l’Église, dont c’est une partie essentielle de la mission, mais aussi pour tout être humain. Et ce dernier en appelle à l’engagement de tout un chacun, laïcs comme consacrés !

Cela est d’autant plus vrai et urgent que toute l’Afrique, en guise d’exemple, crie au secours ! «Venez nous sauver », n’est-ce pas le cri d’agonie qu’elle lance en la personne de Tiken Jah Facoly, l’une des voix d’Afrique les plus vibrantes à travers la musique ! Ne serait-il pas légitime de dire que les crises sociopolitiques qui mettent à feu et à sang l’Afrique en particulier et le reste du monde en général sont une preuve que la proclamation de l’Évangile n’a toujours pas donné à JPIC sa place !

Comme les Pères du Synode viennent de le démontrer, l’heure a sonné où il ne faut plus laisser la gestion politique de nos pays aux seuls dirigeants, parmi lesquels certains ne sont qu’«inconscients et irresponsables »! Je crois fermement que les commissions JPIC doivent, plus que jamais, s’investir pour l’avènement d’un monde meilleur.

Selon mon expérience personnelle, et cela reste discutable, je vois quatre grands défis qui entravent le travail en JPIC.

1. Certains Missionnaires d’Afrique, à commencer par quelques membres des commissions, pensent que JPIC est une tâche réservée à des « spécialistes » et que cela demande beaucoup de moyens financiers. Ils pensent que JPIC consiste à donner des conférences à gauche et à droite, ou à réaliser des projets de développement pour les gens ! Le danger de cette façon de comprendre et de faire JPIC est qu’on devient, sans le savoir, « un homme des théories » presque déconnecté de la réalité. Ils sont plus « conférenciers » qu’agents de « transformation sociale ». D’autre part, ceux qui pensent s’engager ne le font souvent que seuls et sans assez de discernement communautaire. Ils mélangent passions, sentiments et témérité ! Ils oublient parfois que les situations injustes qu’ils veulent changer ont pris des années à se mettre en place. D’ailleurs, dans la plupart des cas, les solutions qu’ils croient y apporter ne sont que « purs palliatifs ». On se retrouve parfois en train de consolider ce qu’on croit combattre ! Ne serait-il pas plus sage de discerner avec la communauté ou avec l’Église locale ? Je crois que l’écoute de ceux qui ont des conseils à nous prodiguer est importante car les choses sont souvent plus compliquées qu’on ne le croit !

2. Certains Ordinaires du lieu ont tendance à reléguer JPIC au dernier rang. Ils pensent que seule la pastorale sacramentelle est prioritaire. Cela est d’autant plus vrai que les commissions JPIC sont souvent inexistantes dans beaucoup de diocèses. Cela reste toutefois relatif selon les pays et les diocèses, car il y a des endroits où JPIC est très développé.

3. Certains confrères ont « peur » de porter la croix à la suite du Christ. Or, s’engager pour JPIC ne va pas sans difficultés. Dans certains cas, on est confronté à des intimidations de toutes sortes. Que de fois j’ai eu à me cacher, dans mon propre pays, pour avoir dénoncé les exactions commises par certains dirigeants contre des populations innocentes, au su et au vu de tout le monde !

4. Enfin, le souci du « bon voisinage » ou d’un « dialogue sain » avec nos frères et sœurs des autres religions nous amène parfois à observer le mutisme devant des situations d’injustice ! Malgré notre volonté de faire quelque chose, le contexte socioreligieux dans lequel s’inscrit notre travail pastoral est tel que nous sommes invités à être extrêmement attentifs à chaque geste que nous posons. Par exemple, le milieu dans lequel notre paroisse est implantée est à 100% musulman (il n’y a jamais eu de chrétien originaire du lieu depuis les 50 ans d’existence de notre paroisse), et à cela s’ajoute le contexte général de l’islam dans le monde : nous n’avons pas droit à l’erreur de jugement, ni de tenter le diable. Comme le dit bien un dicton burundais, « la colère d’un chien se sublime dans le remuement de sa queue ! », nous sommes parfois obligés de nous taire malgré nous, devant des situations révoltantes !

des Garibouts:  enfants de la rue condamnés à mendierNous assistons impuissants à des situations de violation des droits des enfants ou des femmes au nom de la religion ou des traditions. Ce qui est pire, c’est que les marges de manœuvre restent réduites. Toute initiative prise en vue de changer la situation est facilement étouffée. Il s’agit entre autre du comité de lutte contre les mutilations génitales féminines (MFG) que nous avions mis sur pied. Pourtant, nombre de femmes continuent de perdre leur vie pendant l’accouchement suite aux séquelles de ces mutilations ! A cela s’ajoute le cas des garibouts dont le nombre ne cesse d’augmenter. Dieu seul sait combien ces enfants sont exploités ! Des fois, dans le souci de récolter la somme exigée chaque jour par leurs maîtres coraniques, ces enfants sont obligés de voler. J’ai déjà été personnellement témoin de plus d’un cas où les enfants sont impitoyablement roués de coups. Cette situation, bien que m’ayant révolté, reste statu quo, car s’engager auprès de ces enfants pour défendre leurs droits et leur dignité est synonyme de s’attaquer aux marabouts. Or, ces derniers sont craints de tous.

Pourtant, toute religion, loin d’avilir la personne humaine, comme c’est le cas présent, a pour but de mettre l’homme debout ! Par ailleurs, on se rend compte que ces enfants sont tous issus de familles pauvres. La question qui se pose alors est la suivante : « Si cette pratique est une déviation ou un abus de la part des marabouts, pourquoi les dirigeants ferment-ils les yeux sur ce phénomène qui sacrifie des vies humaines sur l’autel de l’ignorance » ? En tout cas, la question reste posée !

Pour conclure, JPIC ne devrait pas être facultatif pour l’Église. C’est une tâche qui incombe à tout baptisé. De la même façon qu’on lutte contre le paludisme ou contre le SIDA, de la même façon on devrait s’unir, au nom de l’Évangile, pour combattre les injustices, tant sociales, économiques que politiques, qui gangrènent nos pays.

Une chose est sûre : aussi longtemps qu’on n’a jamais fait face soi-même à des injustices et qu’on n’en a pas été révolté, aussi longtemps que l’on n’est pas mu par le même amour du Christ pour l’humanité, il est difficile, voire impossible, de s’engager pour JPIC. Puisse le synode africain qui vient de prendre fin constituer un vrai début pour nous mettre tous sur la route des hommes et femmes qui ont soif d’un monde plus humain !

Albéric MINANI, M.Afr.

Tiré du Petit Echo N° 1007 2010/1

 

 


 

Missionaries of Africa
Mali

Albéric MINANI, M.Afr.

Justice & Peace and Integrity of Creation,
a challenge for the Church

We are in the habit of hearing that JPIC is one of the charisms of the Missionaries of Africa. For me, JPIC is and always has been essentially inseparable from the Gospel message. The Church takes it on as a duty to disseminate it in the footsteps of Christ and the Prophets, such as Amos, Isaiah and so on. JPIC therefore, is not the prerogative of any given Institute or any single religion. It is one of the challenges of the century, not only for the Church of which it forms an integral part of its mission, but also for any human being. It appeals to the involvement of each and every one of these last-mentioned, lay as well as consecrated!

This is all the more true and urgent when all of Africa, as an example, is crying out for help! ‘Come and save us’ – is this not the agonising cry it sends out in the person of Tiken Jah Facoly, one of the most vibrant African voices in music? Would it not be fair to say that the socio-political crises that put Africa in particular to fire and the sword and the rest of the world in general, is proof that the proclamation of the Gospel has not always given JPIC its place?
As the Synod Fathers have just verified, the hour has struck when we can no longer leave the political governance of our countries only to leaders some of whom are just ‘unaware and irresponsible’! I firmly believe that JPIC Committees must, more than ever, invest in the advent of a better world.

Four major challenges
In my personal experience, open to debate, I see four major challenges that hinder JPIC work.

1. Some Missionaries of Africa, beginning with several members of committees, think that JPIC is a task for ‘specialists’, and that it requires lots of funding. They believe that JPIC consists of giving conferences left and right, or in carrying out development projects for people! The danger of this way of understanding and doing JPIC is that we become, unwittingly ‘theoreticians’ slightly disconnected from reality. These are more ‘lecturers’ than agents of social change. On the other hand, those who seek to become involved often do so alone and without sufficient community discernment. They confuse ardour, emotion and audacity! Sometimes they forget that the unjust situations they are seeking to change took years to become established. Besides, in most cases, the solutions they seek to bring are ‘purely palliative’. On occasion, they discover they are consolidating what they think they are combating! Would it not be wiser to discern with the community or the local Church? I believe that listening to those who have advice to give us is important, for things are often more complicated than they seem!

2. Some Local Ordinaries have a tendency to relegate JPIC to the bottom rung. They believe that sacramental pastoral activity alone takes priority. This is all the more true when JPIC Committees are often inexistent in many dioceses. Nevertheless, it is relative according to countries and dioceses, as there are places where JPIC has been thoroughly developed.

3. Some confreres ‘fear’ to carry the cross in the footsteps of Christ, whereas JPIC commitment does not go without problems. In some cases, we can be faced with intimidations of all kinds. How many times have I had to hide in my own country for having condemned the strong-arming exercised by certain leaders against innocent people for all to see! Whereas I wanted to go to the full extent of my protest, a confrere convinced me it would be dangerous for me and for my family.

4. Finally, concern for ‘good neighbourliness’ or ‘healthy dialogue’ with our sisters and brothers of other religions sometimes compel us to keep silent when faced with situations of injustice. Despite our intention to do something, the socio-religious context encapsulating our pastoral activity is sometimes such that we are encouraged to be extremely attentive to each act that we perform. For instance, our parish is immersed in a 100% Muslim environment. (There has never been a native-born Christian here since the foundation of the parish 50 years ago). Added to that the general context of global Islam, we cannot risk an error of judgement or play with fire. As a Burundi adage puts it so well, ‘A dog redirects its anger in wagging its tail’!

We are sometimes reluctantly obliged to keep quiet, faced with appalling situations. Powerless, we witness the violation of children and women’s rights for the sake of religion or tradition. What is worse, room for manoeuvre is reduced. Any initiative taken to alter the situation is soon suppressed. Amongst other matters, it concerns the committee for the campaign against Female Genital Mutilation (FGM) that we set up. Nonetheless, many mothers continue to lose their lives during childbirth due to the after-effects of these mutilations! In addition, there is the case of the madrasa child-beggars whose numbers are constantly increasing. God knows how much these children are exploited! On occasion, concerned to gather the amount of money daily exacted by their Koran teachers, these children are obliged to steal. Personally, I have already witnessed more than one case where children were mercilessly beaten.

Garibouts: street children whose fate is to beg.This situation, although it repels me, remains as is; any involvement with these children to defend their rights and their dignity is tantamount to attacking the marabouts. Now, these last-mentioned are feared by all. By contrast, any religion, far from reviling the human person, as is now the case has as its aim to help him stand up. Furthermore, we realise these children come from poor families. Therefore, the question can be posed as follows: ‘If this practice is an aberration and an abuse by these marabouts, why do leaders turn their eyes from this phenomenon that sacrifices human lives on the altar of ignorance?’ In any case, the question remains unanswered.

In conclusion, JPIC should not be optional for the Church. It is a task that is incumbent on all the baptised. To the same degree that we combat malaria or AIDS, we need to unite for the sake of the Gospel to campaign against the social, economic and political injustices that corrupt our countries.

One thing is sure. To the extent that we have never faced injustices ourselves and been repelled by them, or never felt compelled by the same love of Christ for humanity, it is difficult, even impossible, to commit to JPIC. May the Synod of African Bishops that has just ended constitute a real beginning to place us all on the journey of these men and women who thirst for a more humane world!

Albéric MINANI, M.Afr

From Petit Echo n° 1007 2010/1