12 MAI 1890DECES DU PERE LOURDEL (1853-1890)
MISSIONNAIRE D'AFRIQUE (PERE BLANC)
APOTRE DES BAGANDA
Le 12 mai 1890, à 1 heure 10 de l'après-midi, le Père Siméon Lourdel meurt à Rubaga près de Kampala (Ouganda) entouré par ses confrères, les Pères Camille Denoit (1862-1891) et Alphonse Brard (1858-1918). Ainsi disparaît, à l'âge de 37 ans, le deuxième des cinq fondateurs de l'Eglise catholique au Buganda (partie de l'Ouganda actuel) ; les quatre autres sont Mgr Livinhac (1846-1922), les Pères Girault (1853-1941), Barbot (1846-1882) et le Frère Amans Delmas (1852-1895).
La mort du Père Lourdel arrive à un moment important de l'histoire précoloniale du Buganda. Déchiré par des rivalités religieuses et politiques, ce royaume était devenu la proie des ambitions coloniales de l'Allemagne et de la Grande-Bretagne. Par malheur, la mort du Père Lourdel coïncide avec le départ de Mgr Livinhac (1846-1922), vicaire apostolique du vicariat 'Victoria-Nyanza', élu Supérieur général de la Société des Missionnaires d'Afrique. La mort de l'un et le départ de l'autre sont, à ce moment-là, une perte inestimable pour les catholiques. Ils étaient leurs responsables les plus compétents et aussi les plus aimés.
Le journal (diaire) de la Mission de Rubaga contient le récit de la mort du Père Lourdel. Il s'agit de quelques pages émouvantes d'une période de l'histoire missionnaire mal connue. Il est intéressant de revenir sur ces pages, en tenant compte des progrès réalisés dans le domaine de l'histoire de la mission en Afrique équatoriale durant ces dernières années.
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Portrait (dessin) du P. Lourdel réalisé en 1906
par le P. Gustave Dehuisserre (1857-1933) sûrement à partir d'une photo que nous n'avons plus
Quelques notes biographiques
Le Père Lourdel, baptisé Siméon, est originaire du diocèse d'Arras au Nord de la France. Il naît le 20 décembre 1853 au village de Dury (Pas-de-Calais) dans une famille paysanne, aisée et très catholique ; un de ses frères deviendra chartreux. Après ses études primaires au 'Séminaire des Saints Anges' d'Arras, il poursuit ses études secondaires au petit séminaire de cette même ville. Renvoyé pour manque de discipline, il terminera ses études au collège de Saint-Bertin à Saint-Omer. Dans sa jeunesse, il lit la vie de l'abbé Vénard (1829-1860), mort martyr à Tonkin (Indochine). Cela éveille chez lui le désir de devenir missionnaire, désir qu'il partagera plus tard, au collège Saint-Bertin, avec ses amis Léonce Bridoux (1852-1890) et Anatole Toulotte (1852-1907). Les trois amis entreront dans la Société des Missionnaires d'Afrique après une rencontre, en 1873, avec le Père Charmetant (1844-1921), Missionnaire d'Afrique envoyé en France à la recherche de candidats pour le projet de l'évangélisation de l'Afrique, lancé à Alger par Mgr Lavigerie (1825-1892) en 1868.
Après avoir parcouru les différentes étapes de sa formation chez les Missionnaires d'Afrique, le scolastique Lourdel est ordonné prêtre le lundi de Pâques, 2 avril 1877, à Maison-Carrée, près d'Alger. Au début de sa vie sacerdotale, il enseigne quelques mois au petit séminaire de Notre-Dame d'Afrique, puis il rejoint, en novembre de 1877, la communauté de Metlili au Sahara. L'année suivante, Mgr Lavigerie le nomme membre de la première caravane pour l'Afrique équatoriale. Il fait partie du groupe de Mgr Livinhac (1846-1922), destiné à évangéliser les peuples de la région du lac Victoria. Lui et le Frère Amans Delmas (1852-1895) sont les premiers à arriver au Buganda, le 17 février 1879, après un voyage de 10 mois. Leur caravane avait quitté Marseille le 17 avril 1878. Depuis lors et jusqu'à sa mort, le Père Lourdel évangélise les Baganda dans la perspective de fonder chez eux un royaume catholique suivant les instructions de Mgr Lavigerie. En 1890, malgré la persécution de 1886, la communauté catholique compte déjà quelques 1 200 baptisés et 10 000 catéchumènes.
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Père Siméon Lourdel avec Dallington Scorpion Mafta, son moniteur de langue (?)
Au Buganda, le Père Lourdel est appelé 'Mapéra' ce qui est une déformation des mots 'mon Père'. D'après un témoignage de ses confrères, il impressionne son entourage par son physique : haut de taille, des muscles vigoureux et des traits rudes. Homme d'action débordant de force et d'activité, il est un leader avec une volonté peu ordinaire et une foi solide de campagnard. Cette présentation faite par ses contemporains ne correspond pas avec l'image angélique du Père Lourdel sur sa photographie la plus connue, photographie visiblement corrigée pour satisfaire le goût religieux des catholiques français à la fin du 19ème siècle ( à gauche).
Les derniers mois du Père Lourdel à Rubaga : février-mai 1890
A cette époque, le Père Lourdel est devenu un personnage influent chez les Baganda : il est simultanément supérieur de la Mission de Rubaga, chef charismatique des catholiques et conseiller privé du Kabaka (roi) Mwanga (v.1866-1903). Ajoutons à cela que son ami Gabriel est commandant de l'armée royale composée, en plus des troupes ordinaires, d'une garde spéciale de 3 370 soldats armés de vieux fusils, et équipée d'une flotte importante de barques.
De février à mai 1890, il est hanté par le souci de préserver l'indépendance du Buganda et le trône de Mwanga, devenu son catéchumène. En 1888, les musulmans, appelés les 'baadi' à cause du Mahdi du Soudan, avaient exilé Mwanga et fondé un royaume musulman au désespoir des catholiques. L'année suivante, ces derniers, avec leurs alliés, avaient remis Mwanga sur le trône, après avoir battu les 'baadi'. Mais les vainqueurs, n'avaient pas été en mesure de battre leurs adversaires d'une manière définitive : les anglicans, se méfiant de la puissance des catholiques, avaient refusé de participer aux combats.
Conscient de la menace d'une revanche des 'baadi', le Père Lourdel essaie d'unir catholiques, traditionalistes et protestants pour former une coalition basée sur un partage de pouvoir. Surtout, il redoute une intervention de l'Anglais Jackson (1860-1938), émissaire de l'" Imperial East-Africa Company ", et de l'Allemand Peters (1856-1918), fondateur de la " Deutsche Kolonialgesellschaft ". Ces deux représentants de puissances coloniales ont l'intention de prendre le Buganda, profitant de son instabilité politique et religieuse. A tour de rôle, ils proposent à Mwanga une aide militaire pour combattre les 'baadi'. Leur aide a naturellement un prix : l'Anglais Jackson exige le protectorat avec monopole du commerce pour sa compagnie, et l'Allemand Peters exige la neutralité du Buganda avec la liberté du commerce.
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Cliquer pour agrandir la carte du Vicariat "Victoria-Nyanza" (vers 1890)
Vu le contenu des deux propositions, le Père Lourdel conseille Mwanga de signer plutôt un traité avec l'Allemand Peters dans l'espoir de conserver l'indépendance de son royaume en voie de devenir un royaume catholique. Ce traité, rédigé en français et kiswahili, est signé le 1er mars 1890 au grand mécontentement des anglicans. Ceux-ci, craignant une prise de pouvoir par les catholiques, lancent un appel au secours à l'Anglais Jackson qui se présente à la capitale royale de Mengo, le 14 avril 1890, accompagné de trois cents Nubiens bien armés.
Jackson, à peine arrivé, demande à Mwanga d'arrêter Peters. Mais, sa demande arrive trop tard : l'Allemand a déjà quitté la capitale après avoir remercié le Père Lourdel pour les services rendus. Par la suite, Jackson a un entretien avec le Père Lourdel qui lui conseille d'attendre avec le protectorat. Il lui explique que " ni les Baganda, ni le roi ne sont encore disposés à cela ". Mais Jackson, un Anglais protestant, refuse de tenir compte du conseil de ce Père français catholique, et, le 21 avril 1890, il demande le protectorat.
Ce que Père Lourdel a préconisé arrive. Le Kabaka Mwanga refuse la demande de Jackson et menaçe de quitter son royaume, accompagné de ses partisans. Finalement, pour sortir de l'impasse, le Kabaka propose d'envoyer à Zanzibar deux ambassadeurs, un anglican et un catholique pour soumettre aux consuls allemand et britannique la question de savoir si le Buganda resterait libre ou deviendrait un protectorat britannique. La proposition est acceptée par Jackson qui se prépare alors pour partir à Zanzibar accompagné des deux ambassadeurs Baganda.
C'est à ce moment-là que le Père Lourdel tombe gravement malade. Entouré de ses confrères, les Pères Brard et Denoit, il meurt le 12 mai 1890 à Rubaga d'une hépatite, selon un diagnostic de l'époque. Son vicaire apostolique apprenant la nouvelle, écrit à Maison-Carrée : " Il est le huitième confrère qui nous quitte depuis huit mois ".
Sur son lit de mort, le Père Lourdel a désigné le Père Brard (1858-1918) comme son successeur. 'Cette nomination' sera confirmée au début du mois de juillet par Mgr Hirth (1854-1931), le successeur de Mgr Livinhac comme vicaire apostolique du vicariat 'Victoria-Nyanza'. En attendant, la fonction de supérieur de Rubaga sera exercée par le Père Lombard (1857-1893) en raison de son âge ; il était en voyage lors du décès de son confrère.
La succession du Père Lourdel par le Père Brard pose question. Originaire de la Normandie, ce Père est arrivé à Rubaga le 28 avril 1890. Il ne connaît ni le Buganda ni ses habitants. Pourquoi le Père Lourdel a-t-il désigné le Père Brard comme son successeur ? Et pour quels motifs Mgr Hirth a-t-il confirmé cette succession étonnante étant donné qu'il y avait d'autres candidats valables ? Après le décès du Père Lourdel, le Père Denoit est perçu comme " l'âme de la mission du Buganda ". Mais Mgr Hirth donne sa confiance au Père Brard. Les deux se connaissent très bien ; ils étaient arrivés en Afrique équatoriale avec la même caravane au mois de septembre 1887. Le Père Brard est un homme énergique, plein de zèle. Il a commencé sa vie missionnaire à Kipalapala, près de Tabora. Plus tard, en 1900, il sera, avec Mgr Hirth, un des quatre fondateurs de l'Eglise catholique au Rwanda.
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Père Brard portant le casque colonial
assis à côté du Père Hirth (1887)
Le rédacteur du récit de la mort du Père Lourdel dans le journal de RubagaPour le moment, il est impossible d'identifier avec certitude le rédacteur de ce récit. Habituellement, le journal d'une Mission était rédigé par son supérieur. Cela faisait partie de ses responsabilités. En quelque sorte, le journal était son aide-mémoire pour rédiger les rapports demandés par son vicaire apostolique. Lors de la maladie du Père Lourdel, le journal de Rubaga a été tenu en attendant par un des deux confrères présents : le Père Brard ou le Père Denoit. Mais lequel ?
Le Père Brard était arrivé à la Mission de Rubaga seulement quelques semaines avant le décès du Père Lourdel. Nous supposons qu'il n'était pas à la hauteur pour tenir le journal de Rubaga vu sa méconnaissance de la situation à la Mission. Par contre, il est bien probable que le journal ait été tenu par le Père Denoit (1862-1891).
Le Père Denoit, originaire du diocèse de Rodez était arrivé à Rubaga en mai 1886. D'après ses confrères, il connaissait très bien la langue et les coutumes du pays ainsi que " les traditions des premiers missionnaires ". Cela apparaît dans le récit. A plusieurs reprises, il utilise des mots de la langue luganda : 'lubugo - étoffe fabriquée avec l'écorce de ficus' et 'Mwana wa Mbuga - fils de la cour'. Il utilise aussi un vieux mot anglais : 'bifti - bouillon de viande', introduit au Buganda par les missionnaires anglicans. Eprouvant une grande admiration pour le Père Lourdel, il oublie parfois le sens de l'objectivité, ce qui est tout à fait compréhensible compte tenu des circonstances dramatiques. S'agit-il d'une mauvaise formulation ou d'une exagération maladroite quand il écrit " des centaines de chrétiens qui versent leur sang pour témoigner de leur foi " ? En réalité, parmi les victimes de la persécution de Mwanga de 1886, il y avait 37 catholiques. Le rédacteur nous fournit avant tout des informations précieuses concernant la connaissance médicale des premiers missionnaires et la maladie du Père Lourdel avec l'heure exacte de son décès.
Le récit de la mort du Père Lourdel dans le journal de Rubaga (mai 1890)Nous avons utilisé le texte orignal conservé aux Archives des Missionnaires d'Afrique à Rome. Ce texte a été publié pour la première fois en 1891 dans 'Chronique Trimestrielle', une publication destinée alors uniquement aux membres de la Société des Missionnaires d'Afrique. Son caractère d'exclusivité explique pourquoi le texte original a été respecté, malgré quelques petites corrections. Il existe aussi une copie dactylographiée. Malheureusement elle n'est pas fiable ; elle a été réalisée par une personne qui a manqué de rigueur professionnelle.
Le récit de la mort du Père Lourdel et sa publication par le chanoine Nicq
Le chanoine Nicq est le premier historien à employer ce récit comme témoignage historique pour son uvre intitulé : " Vie du révérend Père Siméon Lourdel de la Congrégation des Pères Blancs de Notre-Dame d'Afrique : premier missionnaire catholique de l'Ouganda (Afrique équatoriale) ". Cette biographie de 675 pages est le résultat de 4 ans de travail. D'après les informations sur la couverture, elle a été publiée à Paris en 1896. Mais en réalité, elle a déjà quitté l'imprimerie vers la fin de l'année 1895. Sa publication n'a pas été dépourvue de certains risques. Le chanoine la publie quelques années après la guerre civile de 1892 au Buganda, une guerre avec des conséquences désastreuses pour les catholiques et pour le Buganda, devenu un protectorat britannique. Le gouvernement de Londres avait reconnu sa responsabilité pour la destruction des Missions catholiques, mais il n'avait pas encore indemnisé les Missionnaires d'Afrique ; il le fera en avril 1898, leur payant 10 000 livres sterling.
L'auteur de la biographie, le chanoine Nicq, ancien directeur du grand séminaire d'Arras et doyen à De Rivière (Pas de Calais), opte pour une approche religieuse de son sujet. Faisant ce choix, il présente les faits historiques sous cet angle-là. Il décrit le Père Lourdel comme " une des gloires de sa Congrégation, l'un des missionnaires les plus remarquables de son époque" et " on peut le dire, de ce siècle si fécond en grands missionnaires ". Son héros est " le guide et le modèle de ceux qui sont appelés à lui succéder ".
Mgr Livinhac, Supérieur général des Missionnaires d'Afrique, confirme cette approche religieuse dans son petit mot d'introduction : " Espérons que (la biographie) suscitera de généreux dévouement en faveur d'une race d'autant plus digne de compassion qu'elle a été plus méprisée et plus maltraitée durant tant de siècles, et en particulier, en faveur des Baganda que votre récit nous montre si bien doués sous le rapport de l'intelligence, du caractère, et par là capables de grandes choses ".
Le 17 novembre 1895, la biographie est employée pour la première fois au noviciat des Missionnaires d'Afrique lors d'une lecture spirituelle : " Ce soir, au milieu du souper, il se fait un grand silence ; d'un commun accord les mâchoires s'arrêtent et en un instant tous les yeux sont tournés vers la chaire. Le lecteur, après une large pause, vient d'entonner de sa plus belle voix : 'Vie du R.P. Lourdel, des Pères Blancs, par Mr l'Abbé Nicq'. Un soupir de satisfaction est prêt à s'échapper de toutes les poitrines. C'est, en effet, l'histoire d'un de nos devanciers, notre frère aîné ; c'est aussi la première vie de Père Blanc qu'on publie, et de plus, l'origine de cette belle mission de l'Ouganda s'y trouve racontée tout au long ".
Quant au récit de la mort du Père Lourdel, le chanoine Nicq n'a probablement pas eu accès au texte orignal tel qu'il se trouve dans le journal de Rubaga. Sans aucun doute, il a dû se contenter du récit publié dans la " Chronique Trimestrielle " de 1891. Bien que le biographe ait copié le texte avec une certaine précision, il laisse de côté quelques passages considérés trop confidentiels à l'époque. Manque par exemple : " il est chassé du Buganda et condamné à abandonner ses chers chrétiens. De retour dans le sud, il fonde le poste de Nyégézi pour les Baganda, mais dès qu'il apprend que l'Uganda pourrait se rouvrir, il vole au Bulimbugwé au milieu de ses chrétiens ". Manque aussi un autre passage : " Près de 1200 baptêmes ont été administrés dans l'Uganda et le nombre de catéchumènes s'élève à dix mille ".
Le contenu du récit sera modifié quand la biographie est rééditée en 1906 et en 1922, à Maison-Carrée, par la Société des Missionnaires d'Afrique, sous un nouveau titre : " Le Père Siméon Lourdel de la Société des Pères Blancs et les premières années de la Mission de l'Ouganda (Afrique équatoriale) ". La deuxième et la troisième édition, ayant le même format que la première, comptent respectivement 627 pages et 546 pages Le Père Mercui (1854-1947), premier historien de la Société des Missionnaires d'Afrique, fait remarquer que ces deux éditions, ont été modifiées par Mgr Livinhac. Apparemment, celui-ci n'était pas tout à fait satisfait de l'uvre du chanoine Nicq malgré le fait qu'elle ait reçu un prix de l'Académie Française. Mgr Livinhac, par ses modifications, a-t-il voulu présenter le Père Lourdel davantage comme un modèle à suivre ? Pour l'instant, nous n'avons pas de données pour clarifier ses motifs.
Nous publions ici la version du récit présentée dans la deuxième édition de 1906. Cette version permet de voir où le texte original a été changé et comment il a perdu son esprit d'authenticité de 1890. Nous nous demandons si le chanoine Nicq a donné son accord pour ces modifications. Il est même possible qu'on ne le lui ait jamais demandé, étant donné qu'il était décédé avant la publication. Mais cela nous n'avons pas pu le vérifier encore.
Voici les pieux détails qui nous ont été laissés sur la fin de l'apôtre de l'Ouganda.
Lundi, 11 mai. - " Le mal s'aggrave toujours. Notre cher malade se prépare à la mort pendant la nuit. Le matin nous célébrons le Saint-Sacrifice dans sa case, et il faisait la sainte Communion. Malgré sa faiblesse, il garde sa connaissance, mais parle peu si ce n'est pour demander pardon à Dieu. Il ne veut pas guérir, il n'est plus bon à rien ! dit-il. Le Ciel, Marie, Jésus, tels sont les objets de ses pensées. Il ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pas mieux servi le bon Dieu, et il pleure comme un enfant, tout en récitant son chapelet. Il veut à tout prix qu'on l'étende sur la cendre pour y rendre le dernier soupir.
" Quelques-uns des principaux néophytes sont admis dans la hutte : il leur fait ses adieux, leur recommande de rester toujours bon chrétiens, de prier pour lui, pour leur pays et pour leur roi. Dans la soirée, nous lui administrons, sur sa demande, l'Extrême-Onction. Il répond aux prières du rituel.
" Mapéra va mourir ! c'est le seul mot qu'on entende. Tous les chrétiens demandent à le voir encore, à lui parler une dernière fois, mais nous ne pouvons le permettre, vu son état de faiblesse extrême.
Mardi, 12. - " Ce matin, une sueur froide inonde tout son corps. Dès la pointe du jour, il nous dit : Je vais mourir aujourd'hui Et il fait encore généreusement le sacrifice de sa vie. Il parle très difficilement ; cependant, il nous dicte ses dernières volontés, nous recommande de beaucoup prier pour lui, et demande l'indulgence in articulo mortis. A partir de dix heures, il ne parle plus ; nous lisons les prières des agonisants.
" Mwanga nous fait avertir qu'il veut voir le malade. Nous lui disons de se hâter. Peu à peu le pouls disparaît, le corps se refroidit. Le mourant lève alors les yeux au ciel avec un sourire ineffable qui laisse croire à une vision. Un instant après, il fait un léger mouvement et rend sa belle âme à Dieu à une heure de l'après-midi. Mwanga arrive juste à ce moment. Le pauvre roi reste interdit en face du corps, ne pouvant articuler un seul mot.
" Mapéra est mort ! " cette nouvelle a bientôt fait le tour de la Capitale.
" Tous nos chrétiens accourent à la Mission ; les protestants, le ministre en tête, viennent nous rendre visite ; les païens eux-mêmes veulent voir Mapéra. Toute la soirée, il y a foule dans la pauvre cabane où nous avons exposé ses restes. Le roi, les Grands, offrent des étoffes, pour ensevelir le mort selon la coutume du pays ; nous les refusons, mais quelques-uns cependant insistent tant que nous acceptons ce touchant témoignage de respectueuse sympathie.
Mercredi, 13. - A quatre heures, tout notre monde est déjà là récitant le chapelet. A six heures, a lieu le service funèbre, puis nous conduisons à sa dernière demeure, la dépouille mortelle de notre confrère, à vingt mètres de la grande chapelle qu'il avait fait commencer et qui n'est pas encore achevée. Les chrétiens passent la journée à élever une case de roseau sur la tombe, selon la coutume du pays. M. Jackson qui devait partir aujourd'hui, remet son départ à demain. Il vient avec M. Gordon et les autres Européens nous offrir ses condoléances.
" Le silence se fait peu à peu autour de nous et nous pouvons mieux sentir le malheur qui vient de nous frapper. Quelle perte pour nous, pour les chrétiens, pour l'Ouganda tout entier !
" Il n'était donc revenu que pour mourir dans cet Ouganda qu'il avait tant aimé, au milieu de ses enfants pour lesquels il avait épuisé sa vie ! Au moins il ne paraîtra pas les mains vides devant le Souverain Juge ".
Le rédacteur du Journal de la Mission, après un bel éloge du P. Lourdel, résume ainsi son apostolat.
" Le P. Lourdel a passé, dit son confrère, douze ans dans l'Afrique équatoriale. Il faisait partie de cette caravane, qui la première est allée planter la croix au centre de l'Afrique. Il fut le premier missionnaire catholique qui pénétra dans l'Ouganda, et il est le premier Européen qui y soit enterré. Il arriva ici en février 1879, venant préparer les voies à ses confrères. Il se donna tout entier à une uvre hérissée de difficultés. A force de patience et de douceur, il gagna l'affection de Mtéça et mérita le surnom de Mwana wa kibouga " le fils de la cour ". Sa vie est un exercice continuel de patience. Dieu seul sait les ennuis, les souffrances qu'il a eu à supporter. Mais tous ces travaux portent leurs fruits et engendrent de nombreux chrétiens qui versent leur sang pour témoigner de leur foi. Enfin, après avoir ajouté à tous ces mérites ceux de la prison, des coups et des menaces de mort, il tombe, enseveli, pour ainsi dire, dans son triomphe. Et voilà, certes, plus qu'il n'en faut pour mériter le nom " d'Apôtre de l'Ouganda ".
" Pour nous qui avons eu le bonheur de partager ses travaux, puissions-nous marcher sur ses traces et imiter son zèle infatigable, sa patience à toute épreuve et son affabilité qui lui gagnaient tous les curs " !
Les 5 textes, l'original de 1890, et les 4 autres publiés en 1891, en 1896, en 1906 et finalement en 1922 ont leur importance pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de l'Afrique équatoriale en général et à celle de son évangélisation en particulier. Le premier est un témoignage unique d'un évènement historique, le décès du Père Lourdel, et les 4 autres montrent comment ce témoignage a été présenté à un certain moment de l'histoire suivant des critères liés à un contexte donné. Pour un chercheur, il est important de savoir qu'il y a donc 5 versions d'un même récit. Quand il les utilise pour des buts différents, il doit en tenir compte. En terminant, nous signalons qu'il existe une traduction italienne et espagnole de l'édition de 1922. La traduction espagnole a été publiée en 1945.
A consulter également :Ouverture de notre nouvelle paroisse de Mapeera-Nabulagala Kampala Ouganda où fut célébré la première messe au Buganda,
et une page sur Les Premiers Pères Blancs en Ouganda 1879
BIBLIOGRAPHIE : A.G.M.Afr, Journal de la Mission de Rubaga :14/09/1889 - 27/02/1891, N° 148. A.G.M.Afr, Journal de la Mission de de Rubaga (1889-1892) : Mai - Juin 1890, pp. 21-25. A.G.M.Afr, Journal du noviciat des Missionnaires d'Afrique : 1894 - 1896, 17 novembre 1896, p. 340. " Diaire du Buganda : septembre 1889 - août 1890 ", in Chronique Trimestrielle, Alger, 1891, 1er Trim., pp. 342-380. A.G.M.Afr., " Le Père Lourdel ", in Notices nécrologiques : 1873 - 1902, Tome I. Nicq A., Vie du révérend Père Siméon Lourdel de la Congrégation des Pères Blancs de Notre-Dame d'Afrique : premier missionnaire catholique de l'Ouganda (Afrique équatoriale), Paris, 1896, 675 pp. - Le Père Siméon Lourdel de la Société des Pères Blancs et les premières années de la Mission de l'Ouganda (Afrique équatoriale), Alger, 1906, 627 pp. - Le Père Siméon Lourdel de la Société des Pères Blancs et les premières années de la Mission de l'Ouganda (Afrique équatoriale), Alger, 1922, 545 pp. - Frente a Frente. Vida del P. Simeon Lourdel de los PP. Blancos. La epopeya misionera de los Grandes Lagos Africanos (Traducción del Francés por F. Aramendia), Madrid, 1945, 617 pp. DUVAL A., le Père Siméon Lourdel : Apôtre de l'Ouganda (1853-1890), Paris, 2004, 274 pp. MINNAERT S., " Le Kabaka Mwanga du Buganda ", in Premier Voyage de Mgr Hirth au Rwanda : novembre 1899 - février 1900, Kigali, 2006, pp 176-190.
Rome, le 18 Juillet 2007
P. STEFAAN MINNAERT, M.Afr.
Photos: Archives Maison Généralice Copyright©