Missionnaires d'Afrique

Frans Bouwen M.Afr Jerusalem
Rencontre et Dialogue

Le dialogue,
une manière de vivre

Dialogue et rencontre sont appelés à devenir une manière de vivre, de respirer, de prier. Chacun est invité à découvrir ce que cela signifie pour lui à travers son expérience personnelle. En effet, il s’agit d’un long cheminement dont on ne peut prévoir d’avance le déroulement, une aventure qui n’est jamais terminée. Il serait certainement prétentieux de ma part de prétendre que l’idée de dialogue a déjà été à l’origine de l’appel qui m’a amené chez les Pères Blancs, Missionnaires d’Afrique, en 1956. Le mot dialogue n’était pas alors tellement en vogue. Pourtant, c’est le mystère de leur présence presque centenaire en milieu musulman, sans avoir pu récolter de conversions, comme on disait à l’époque, qui m’a intrigué et m’a donné le désir d’en savoir plus. N’est-ce pas le début de tout dialogue ?

Au moment de mon ordination sacerdotale, en 1963, les supérieurs MAfr m’ont orienté vers l’Orient chrétien, sans me demander mon avis, mais ils savaient que cet Orient ne me laissait pas indifférent. Ce tournant a coïncidé dans le temps avec le grand tournant qu’a constitué le concile Vatican II pour l’Église catholique, faisant du dialogue une dimension existentielle de son être et de sa mission. Destiné à Jérusalem, j’ai reçu six années de préparation : Rome, Athènes et de nouveau Rome, avec au programme les Églises orientales, l’orthodoxie et l’islam, y compris les langues, grec moderne et arabe. Ma quête de jeunesse, l’islam, ne m’a jamais quitté, puisqu’il est le milieu de vie des communautés chrétiennes au Moyen-Orient. Peu à peu j’apprenais à regarder les autres avec d’autres yeux et à me regarder, moi, mon Église et mon monde culturel, avec les yeux des autres. Cela demande d’abord une dépossession, l’acceptation d’une nouvelle vulnérabilité, mais l’enrichissement qui en résulte dépasse infiniment tout ce qu’on s’était imaginé sacrifier.

Mon enracinement à Jérusalem a pris du temps, d’autant plus que j’y suis arrivé peu de temps après la guerre de 1967 et l’occupation de toute la Palestine – et au-delà – par Israël, bouleversements qui avaient traumatisé profondément le monde arabe dont faisaient partie les communautés chrétiennes auxquelles j’étais envoyé. Mais peu à peu cet enracinement dans ce coin alors emprisonné m’a ouvert de nouveaux horizons de complicité et de solidarité.

Frans et Thomas Maier attendant les pèlerins au cours de la Semaine Sainte en 2009.En plus de mon orientation œcuménique, j’ai été projeté dans le monde de la quête de la justice et de la paix dans une région où les deux manquaient et manquent encore cruellement : membre, puis vice-président et président de la Commission Justice et Paix des Églises catholiques à Jérusalem, j’ai aussi été appelé à être pendant cinq ans membre de la Commission pontificale Justice et Paix à Rome. Plongé dans l’étude, l’analyse et la promotion des Églises de Jérusalem et du Moyen-Orient, en particulier comme directeur de la revue Proche-Orient Chrétien, j’ai eu la joie de pouvoir prendre part au grand travail œcuménique de l’Église catholique : consulteur du Conseil pontifical pour l’unité chrétienne, membre du Groupe mixte de travail entre l’Église catholique et le Conseil œcuménique des Églises, membre et dernièrement vice-modérateur de la Commission Foi et Constitution du COE, membre des deux dialogues théologiques que l’Église catholique a entrepris avec les Églises orthodoxes : Églises tradition byzantine et Églises orthodoxes orientales ou non chalcédoniennes.

Différents engagements avec le Conseil des Églises du Moyen-Orient et avec la Fondation Pro Oriente de Vienne, Autriche, pourraient encore s’y ajouter. Toutefois, ce n’est pas cette liste qui est la plus importante. La grande richesse, c’est l’expérience d’être introduit dans tant de mondes – religieux et culturels – tellement différents, de s’en laisser imprégner et enrichir, avant d’être appelé à les interpréter les uns et les autres : orientaux et occidentaux, catholiques et orthodoxes, catholiques et protestants, chrétiens et musulmans. En dernier lieu, j’ai été projeté dans le monde juif et ses relations avec les chrétiens, surtout arabes et palestiniens, grâce à mes engagements à la fois dans les domaines de l’œcuménisme et de justice et paix.

Afin que ces rencontres soient vraies, il importe de faire d’abord la vérité en soi. Comment est-ce que je regarde l’autre ? Comment est-ce que je parle de lui ? Est-ce que je m’efforce d’éliminer toute duplicité de langage, au moins dans la mesure du possible ? Est-ce que j’emploie le même langage quand l’autre est présent et quand il ne l’est pas ?

Quel genre d’histoires ou de blagues est-ce que j’aime à raconter à son sujet ? Pourrait-il les entendre ? Bien sûr, il faut sauvegarder le sens de l’humour, mais un humour qui ne blesse pas. Quand l’autre commet des erreurs, est-ce que je m’en réjouis ou en souffre, ou du moins est-ce que je me tais ? Certes, il y a des erreurs qui sont inacceptables, inexcusables, mais me font-elles souffrir ou sont-elles une occasion pour me réjouir ou dénigrer l’autre ? Comment est-ce que je porte l’autre dans la prière ? C’est tout cela que je veux dire quand j’affirme que le dialogue est appelé à devenir une manière de vivre, de penser, de respirer et de prier.

Comment situer cette expérience dans les grandes orientations de la mission de la Société des Missionnaires d’Afrique ? Je dois avouer que pendant les premières années de ma présence à Jérusalem, je me suis senti plutôt marginal par rapport à notre Société. Peu de confrères connaissaient notre travail à Jérusalem, et encore moins s’y intéressaient. La tenue des sessions de renouveau biblique et spirituel à Jérusalem a eu pour effet un renversement presque total. Peu de temps après, les orientations de dialogue et de rencontre ont été affirmées de plus en plus nettement par les Chapitres généraux. J’ai senti cette évolution avant tout comme une confirmation de ce qui était au cœur de ma vie depuis de longues années. Je me suis senti reconnu et soutenu. Depuis lors, je tâche d’être partie prenante de ces perspectives et de partager mon expérience avec les confrères. Reste un petit regret, à savoir que le travail proprement œcuménique pour l’unité chrétienne ne trouve pas un écho plus grand parmi les confrères. Pourtant c’est un travail passionnant.

En même temps, je me suis demandé comment je pouvais être missionnaire à Jérusalem où il n’est pas besoin d’apporter l’Évangile puisque c’est l’endroit où tout a commencé. J’ai découvert peu à peu un nouveau sens au mot “missionnaire”, c’est-à-dire “envoyé”. Nous sommes envoyés par une Église locale à une autre Église locale, à une autre culture, à une autre religion, pour créer des liens, pour nourrir et développer la communion. Dans le contexte ecclésial actuel, alors que l’Église a déjà pris racine dans les lieux où nous sommes envoyés, il s’agit moins d’apporter une première annonce de l’Évangile, que de travailler à la communion entre les Églises dans les différentes parties du monde et les différentes cultures, en dialogue avec les religions et les cultures, dans la perspective de l’ecclésiologie de communion. Missionnaires, nous sommes des envoyés au service de la communion.

Frans Bouwen M.Afr

Tiré du Petit Echo N° 1013 2010/7

 


 

Missionaries of Africa

Frans Bouwen M.Afr Jerusalem
Encounter and Dialogue


Dialogue, a way of living

Dialogue and encounter are called upon to become a way of living, breathing and praying. Everyone is invited to discover what that means for him or her through personal experience. Indeed, this is about a long journey of which the itinerary cannot be foretold, a never-ending adventure.

It would be conceited of me to claim that the idea of dialogue was already at the source of the calling that led me to the White Fathers, Missionaries of Africa, in 1956. The word dialogue was not then much in vogue. Nevertheless, the mystery of the Society’s presence for almost a century in a Muslim environment without harvesting conversions, as was said at the time, intrigued me and planted in me the desire to know more. Is not this the beginning of any dialogue?

At the time of my priestly ordination in 1963, my Superiors orientated me towards the Christian Orient, without asking my opinion, though they knew that this Orient did not leave me indifferent. This change of tack coincided with the timing of the great sea-change that the Second Vatican Council represented for the Catholic Church, making dialogue an existential dimension of its being and mission. Destined for Jerusalem, I received six years of preparation: Rome, Athens, and then Rome again, with the programme of the Oriental Churches, Orthodoxy and Islam, including Modern Greek and Arabic. Islam, the quest of my youth, has never left me, since it is the life environment of Christian communities in the Middle East. Step-by-step, I learned to look at others with other eyes and look at myself, my Church and my cultural world with others’ eyes. This requires a preliminary dispossessing - the acceptance of a new vulnerability - but the enrichment that comes from it infinitely surpasses all that one imagined sacrificing.

Frans and Thomas Maier waiting for the pilgrims during Holy Week 2009.Sinking roots at Jerusalem took time, all the more since I arrived a short time after the 1967 War and the occupation of all Palestine – and beyond – by Israel. These upheavals deeply traumatised the Arab world to which the Christian communities belonged for which I was sent. However, gradually, this taking root in that captive spot opened me to new horizons of involvement and solidarity. In addition to my ecumenical orientation, I was propelled into the world of seeking justice and peace in a region where both were wanting and still are cruelly lacking. I was a member, then Vice-President and President of the Justice and Peace Commission of the Catholic Churches at Jerusalem. I was also called to be a member of the Pontifical Justice and Peace Commission at Rome for five years.

Immersed in the study, analysis and promotion of the Churches of Jerusalem and the Middle East, in particular as Director of the review Proche-Orient Chrétien, I had the immense pleasure of taking part in the great ecumenical work of the Catholic Church as Consultor of the Pontifical Council for Christian Unity. I am also a member of the mixed working group between the Catholic Church and the World Council of Churches; member, and up till recently, Vice-Moderator of the Faith and Constitution Commission of the WCC. I am a member of both theological dialogues which the Catholic Church undertook with the Orthodox Churches: Byzantine Tradition Churches and Oriental Orthodox Churches or Non-Chalcedonian. Added to this list would be various commitments towards the Council of Middle Eastern Churches and with the Pro-Oriente Foundation, Vienna, Austria. However, it is not this list that is the most important. The true value of all this is the wealth of experience gained from being introduced to so many different worlds, religious and cultural, so distinct from one another, and to allow oneself to be imbued and enriched by them before being called upon to match them one to another. There are Orientals to Westerners, Catholics to Orthodox, Catholics to Protestants and Christians to Muslims.

Finally, I was also propelled into the Jewish world and its relations with Christians, especially Arab and Palestinian, thanks to my commitments in both Ecumenism and Justice and Peace. In order for these encounters to be authentic, it is crucial firstly to disclose the truth about oneself. How do I see the other person? How do I speak to them? Do I try to avoid any duplicity in my speech, at least as far I can – in that I use the same language when the other person is present as when he or she is not? What kind of stories or jokes do I like to tell about them? Could they too listen to them? Of course, we have to keep a sense of humour, but humour that does not hurt. What if the other person makes mistakes, do I rejoice or do I too feel the pain, or at least remain silent? Admittedly, there are errors that are unacceptable and inexcusable, but do they make me suffer or are they an opportunity for me to gloat or denigrate the other person? How do I carry the other person in prayer? All this is what I mean when I assert that dialogue is called upon to be a way of living, thinking, breathing and praying.

How do I situate this experience in the major orientations of the Society’s mission? I must admit that for the first years of my presence at Jerusalem, I felt rather on the fringes in relation to our Society. Few confreres knew of our work in Jerusalem and were even less interested in it. The Biblical and Spiritual Renewal Sessions created an almost total reversal of this situation. A short time afterwards, orientations in favour of Dialogue and Encounter were increasingly clearly asserted by General Chapters. I felt this development as a confirmation of what I had had at heart for many a long year. I felt acknowledged and supported. Since then, I try to become involved in these perspectives and to share my experience with confreres. There is one small regret in that the specifically ecumenical work of Christian Unity is not making a greater impact among confreres. Nevertheless, it is an exhilarating task and much remains to be done in this area, including Africa.

At the same time, I wondered how I could be a Missionary at Jerusalem where there is no need to bring the Gospel, since it is the place where it all began? Gradually, I discovered a new meaning to the word ‘missionary’, which means, ‘sent’. We are sent by one local Church to another local Church, to another culture, to another religion, to create links, to nurture and develop communion. In the current ecclesial context, whereas the Church has already taken root in places to which we are sent, it is less a matter of bringing a first proclamation of the Gospel than to work at communion between the Churches in the various part of the world and in different cultures. We do this in dialogue with religions and cultures, in the perspective of the ecclesiology of communion. As missionaries, we are envoys, serving the cause of communion.

Frans Bouwen M.Afr

From Petit Echo n° 1013 2010/7