Le Sang de l'Amour ,
Les Martyrs d'Algérie 1994-1996

L’Eglise d’Algérie

Ce livret présente un groupe de 19 martyrs de l’Eglise d’Algérie, tous passionnés de leur Eglise, dont ils étaient des serviteurs zélés et effacés, passionnés aussi de l’Algérie et de son peuple où ils avaient tissé leurs amitiés. Humbles et doux, le Seigneur rayonnait dans leur coeur, dans leur vie, dans leur silence. Ils témoignent d’une foi décantée, limpide, la foi de ceux qui préparent dans la prière et la présence l’espace du dialogue.

Ils sont une très belle image de l’Eglise d’Algérie: petite, quelques milliers de fidèles, dispersés dans quatre diocèses: Alger, Oran, Constantine-Hippone et Laghouat. Eglise vivante par sa pauvreté, car ayant perdu sa puissance sociale et son faste. Elle vit l’amour et le service au quotidien.

Ainsi purifiée, et sans ambitions, elle peut être une tête de pont pour le dialogue avec l’Islam. La petite Eglise d’Algérie est consciente qu’elle vit une mission prophétique, celle de créer pour demain le climat d’un dialogue plus paisible entre la foi chrétienne et la foi musulmane, dans la certitude que nous sommes tous fils de Dieu, ouvrage de ses mains, et que les fils de Dieu finiront par se reconnaître.

Pour la majorité musulmane des Algériens, l’Eglise d’Algérie signifie l’autre, celui qui est différent, celui qui permet de prendre conscience de son identité et de sa propre foi; celui qui, par sa différence et sa présence, suscite le respect de l’homme.

L’Eglise d’Algérie n’oublie pas qu’elle est l’héritière de saint Augustin, de saint Cyprien, de Tertullien, tous hommes de lumière qui ont préparé des temps de changement.

Le prophétisme de la petite Eglise d’Algérie éclairera l’horizon de demain. Ce n’est pas pour rien que ses martyrs sont morts avec un très grand nombre de frères musulmans.
Ensemble ils intercèdent pour que notre humanité devienne plus accueillante, plus tolérante, plus humaine et capable de rendre gloire à Dieu dans sa diversité.

 

 

Frère
Henri Vergès - Frère Mariste

Un homme qui a toujours tendu vers plus de limpidité et de simplicité.

Né le 15 juillet 1930 dans les Pyrénées Orientales, France, à 12 ans, il commence son itinéraire vers la
vie mariste. À 22 ans, il prononce ses voeux perpétuels comme Petit Frère de Marie. De 1958 à 1966 il est sous-maître des novices en Corrèze (Notre-Dame de Lacabane).

Le 6 août 1969 il arrive en Algérie.
Sa vie apostolique en ce pays connaît trois étapes:
 de 1969 à 1976 il est directeur de l’école Saint-Bonaventure, à Alger;
 de 1976-1988 il est professeur de mathématiques à Sour-El-Ghozlane ;
 à partir de 1988 il travaille à Alger, responsable de la bibliothèque du diocèse que fréquentent plus de mille jeunes du quartier populaire de la Casbah.

Il est assassiné dans son bureau de travail, avec soeur Paul-Hélène, le 8 mai 1994, en début d’après-midi.
Lors de ses funérailles, le jeudi 12 mai,en la fête de l’Ascension, le Cardinal Duval déclare:
«Le cher Frère Henri a été un témoin authentique de l’amour du Christ, du désintéressement absolu de L’Eglise et de la fidélité au peuple algérien. »

Henri résumait ainsi son expérience vécue dans la maison de l’Islam:« …C’est mon engagement mariste qui m’a permis, malgré mes limites, de m’insérer harmonieusement en milieu musulman, et ma vie dans ce milieu, à son tour, m’a réalisé plus profondément en tant que chrétien mariste. Dieu soit loué.»

En 1986, il écrivait: «Laisser la Paix du Christ m’envahir toujours plus au plus intime de mon être. Patience, douceur envers moi-même, patience, douceur envers tous, en particulier les jeunes que le
Seigneur me confie. Vierge Marie, fais de moi un instrument de paix pour le monde.»

«Patience, persévérance calme et tranquille. Comme le semeur qui confie son grain à la terre et laisse le temps de Dieu faire son oeuvre. Attitude essentielle pour un éducateur: d’autant plus que je ne connais pas le rythme de développement de chacun de ces jeunes. Dieu m’a simplement envoyé semer la graine dans tel champ choisi par Lui: semer donc en paix et lui laisser le soin de la croissance. Sans s’étonner de la présence de la croix, comme dans la vie de Jésus lui-même.»

Soeur Paul-Hélène
Saint-Raymond - Petite Sœur de l'Assomption

Elle naît à Paris le 24 janvier 1927.
Alors qu’elle est ingénieur, en 1952 elle entre chez les Petites Soeurs de l’Assomption où elle prononce ses voeux perpétuels en 1960.

De 1954 à 1957, elle exerce la profession de travailleuse familiale auprès de familles ouvrières à Creil, puis elle fait ses études d’infirmière, profession qui la mène dans des quartiers ouvriers de Paris.

Au fil de ces années, son sens missionnaire et sa disponibilité se creusent et elle écrit à la veille de ses voeux perpétuels:
“Je me croirais aussi missionnaire, aussi bien au service de Dieu et de l’Eglise, ici et ailleurs, dans un petit coin de Paris ou en Amérique du Sud… mais j’ai le désir profond d’une disponibilité totale… où Dieu voudra.”

En 1963, elle est envoyée à Alger. Elle y demeure jusqu’en 1974, puis passe un an à Tunis, 9 ans à Casablanca, pour revenir à Alger en 1984.
Pendant son premier séjour à Alger elle est la cheville ouvrière du Centre médicosocial des Petites Soeurs de l’Assomption qui offre à la population pauvre du quartier des Sources un service à domicile: soins infirmiers, travail familial et un dispensaire privé.

A Casablanca, elle est responsable d’un service de prématurés. Elle est aussi particulièrement attentive à
ceux qui, pour des raisons politiques, vivent dans la clandestinité.
Revenue en Algérie en 1984, elle vit en communauté à Ksar el Boukhari, où elle est infirmière scolaire.

C’est en 1988 qu’elle rejoint la communauté de Belcourt à Alger et travaille à la bibliothèque de la Casbah avec le Frère Henri Vergès.

C’est là qu’elle sera assassinée, en même temps que le Frère Henri Vergès, le 8 mai 1994.
Dans la dernière période vécue en Algérie, Paul-Hélène se dit très interpellée par la violence et elle ajoute : “il faut commencer soi-même à lutter contre sa propre violence.”

Alors que le Père Teissier met en garde la communauté quant aux risques, elle répond : “Père, de toutes façons nos vies sont déjà données.”

Une soeur témoigne : “Sa vie était donnée, livrée, à tous ces petits et ces pauvres qu’elle a passionnément aimés, accueillis, et de qui elle disait recevoir beaucoup. Sa façon ‘d’annoncer Jésus-Christ’, dans la société musulmane, était, pour elle, respect de la croyance de l’autre, approfondissement personnel de sa foi chrétienne, exigence de vie selon l’Evangile,…”

Sœur Esther
Paniagua Alonso - Sœur Augustine Missionnaire

Elle naît à Izagre (León, Espagne), le 7 juin 1949, fille de Dolores Alonso et de Nicasio Paniagua.

Inquiète et en recherche, elle découvre l’appel à la vie religieuse. A 18 ans, elle entre au noviciat de la Congrégation des Soeurs Augustines Missionnaires. En août 1970 elle fait ses voeux perpétuels.

Elle étudie comme infirmière puis est envoyée en Algérie. Le contact avec le monde arabe la séduit et affine sa sensibilité envers la culture arabe et la religion musulmane et surtout envers les gens auxquels elle s’est donnée sans réserve. Elle travaille dans les hôpitaux où elle se donne totalement aux malades, surtout aux enfants handicapés pour lesquels elle n’a pas d’horaire. Ils l’appelaient « leur ange ».

On lui demande si elle a peur de la situation du pays. Elle répond: « Personne ne peut nous prendre la vie parce que nous l’avons déjà donnée… Il ne nous arrivera rien puisque nous sommes dans les mains de Dieu… et s’il nous arrive quelque chose, nous sommes encore entre ses mains. »

Dans la rencontre de discernement pour rester ou partir, elle disait à ses soeurs: « En ce moment, pour moi, le modèle parfait est Jésus: il a souffert, il eut à vaincre des difficultés et a abouti à l’échec de la croix, d’où jaillit la source de la vie. »

Son livre préféré était la Bible qui éclairait sa vie pleine de lumières et d’ombres. Elle lisait aussi le Coran pour mieux connaître la foi des gens et elle aimait lire les mystiques et les suffis du monde musulman.

Sœur Caridad
Álvarez Martín - Sœur Augustine Missionnaire

Elle naît à Santa Cruz de la Salceda (Burgos), Espagne, le 9 mai 1933, dans le foyer de Sotera Martín et Constantino Álvarez.

En 1955, elle entre dans la Congrégation des Soeurs Augustines Missionnaires.

Envoyée en Algérie et livrée totalement à sa mission, elle y fait les voeux perpétuels le 3 mai 1960.
Sa santé délicate la fait rentrer en Espagne. Une fois rétablie, elle retourne en Algérie et y reste plus de 30 ans. Elle s’occupe surtout des personnes âgées et des pauvres.

Elle vit la crise de violence qui se déchaîne dans les années 1990. Séduite par sa mission, elle ne doute pas un instant pour rester aux côtés des gens qui l’avaient accueillie et qu’elle aimait profondément: «Je suis ouverte à ce que Dieu et mes supérieurs voudront de moi. Marie s’est maintenue ouverte à la volonté de Dieu, probablement que cela lui a coûté. Dans les moments actuels, je veux rester dans cette attitude devant Dieu.»

Tous les jours elle récitait le rosaire et cet amour de la Vierge Marie l’identifiait comme personne consacrée.

Le 23 octobre 1994, en route vers l’Eucharistie dominicale, elle est tuée avec la soeur Esther.

Biographies des 4 Missionnaires d’Afrique (Pères Blancs)

Jean Chevillard

Il est né à Angers (France) le 27 août 1925. Les études terminées, il entre chez les Pères Blancs.
C’est la guerre. A 16 ans, il réussit à gagner l’Afrique du Nord. Il y fera son serment missionnaire le 29-06-1949 et sera ordonné prêtre le 01-02- 1950 à Carthage. Nommé en Algérie, il y restera presque toute sa vie: responsable de centres de formation, supérieur régional, économe régional. Il est assassiné le jour de sa fête le 27 décembre 1994 à Tizi-Ouzou.

Il était à son bureau, recevait des gens, enregistrait les informations et faisait du courrier. Vers midi, il en fut arraché par quatre hommes armés. Le P. Pierre Georgin, supérieur régional, disait:“Ce sérieux de l’homme de devoir, je l’ai retrouvé chez lui à un degré qui touchait à l’héroïsme.»
Dans les montagnes kabyles, alors que la violence grandit dans toute l’Algérie, Jean se sait exposé: “ Je sais que je peux mourir assassiné. Notre vocation, c’est de témoigner de la foi chrétienne en terre musulmane. Pour le reste, ‘Inch Allah!’

Une de ses soeurs lui demandait, en septembre 1994: “Pourquoi retournes-tu là-bas? Il répondait: “ Je retourne là-bas pour témoigner. Là-bas, c’est chez moi, près de mes amis berbères. Surtout si je meurs, je veux être enterré là-bas.”

Alain Dieulangard

Il est né le 21 mai 1919 à St-Brieuc (France). Il suit des études de droit qu’il termine en 1943.
Cette même année il est admis chez les Pères Blancs. Il fait son serment à Thibar le 29-06- 1949 et est ordonné prêtre le 01-02-1950.

Nommé en Algérie, il y passe toute sa vie missionnaire, surtout en Kabylie, travaillant dans l’administration et l’enseignement. Homme de Dieu, recherchant l’absolu.
“Quand le Père Alain commence à me parler de Dieu, je me rappelle qu’il ferme les yeux, se souvient Amar, et, avec douceur, il lâche ses mots à voix si basse qu’il me faut tendre l’oreille: il faut aimer
Dieu notre Père, notre refuge et notre vie, en aimant aussi nos frères dans le Seigneur Jésus-Christ;
c’est ce qu’il nous répète
sans cesse.”

Avant sa mort il écrit: “Comme les apôtres sur le lac, nous n’avons plus qu’à crier vers le Seigneur pour le réveiller… L’avenir est entre les mains de Dieu.”
Il a été abattu dans la cour de la mission le 27 décembre 1994.

Charles Deckers

Il est né à Anvers (Belgique) le 26 décembre 1924.
A la fin de ses études, il rejoint les Pères Blancs. Il fera son serment le 21-07-1949 et sera ordonné prêtre le 08-04- 1950. Il étudie l’arabe à Tunis. En 1955 à Tizi-Ouzou il apprend le berbère et devient responsable d’un foyer de jeunes. Pendant 3 ans il a animé à Bruxelles le Centre El Kalima, un centre de documentation et de dialogue entre chrétiens et immigrés musulmans.

En 1982 il va au Yémen, mais en 87 il revient en Algérie, comme curé de Notre-Dame d’Afrique.
Très aimé des Kabyles, lors des célébrations en janvier 2005, son nom revient souvent dans les
témoignages: « J’ai connu le P. Deckers, rappelle un témoin, je garde en mémoire l’image de ce semeur
d’espoir aux plus désespérés… avec cette sérénité qui n’émane que des saints… »

Il est conscient des dangers qu’il court: « Je sais que mes activités sont dangereuses pour ma vie.
Ici est ma vocation, je reste… Notre-Dame d’Afrique reste à la merci d’un acte insensé. Dans
le diocèse, nous pensons que le maintien de la présence de l’Eglise est important, autant pour l’Eglise elle-même que pour le pays.”

Le 27 décembre 1994, il prend la route pour fêter son ami Jean Chevillard. Quelques minutes
après son arrivée, il est tué dans la cour de la mission.

Christian Chessel

Il est né à Digne (France) le 27 octobre 1958. Après avoir obtenu son diplôme d’ingénieur en 1981, il fait deux années de coopération en Côte d’Ivoire, et en 1985 entre chez les Pères Blancs. C’est à Rome, étrange coïncidence, que Christian fait son serment missionnaire le 26-11-1991, la main droite posée sur les feuillets d’un évangile de saint Luc en langue arabe, retrouvés sur la dépouille du P. Richard assassiné dans le Sahara en 1881. Il est ordonné prêtre le 28 juin 1992. De retour à Tizi-Ouzou, il prépare le projet d’une bibliothèque pour les étudiants.

Une jeune algérienne, Zakia, écrira, après sa mort: “ Aux parents de notre jeune père Christian… je dirai: sachez que pendant ses derniers jours, Christian était très heureux… Il avait pu mettre en
route le projet, si cher à son coeur, de construire une bibliothèque destinée à tous les jeunes de Tizi-Ouzou.” Début novembre 1994, Christian se rend au monastère de Tibhirine pour entrer dans le groupe Ribât-es-Salam (Lien de la paix). Il écrit: “J’éprouve la nécessité d’équilibrer (ma vie) par une
dimension plus spirituelle et quelque chose de plus simple et de vécu.”

Une rafale de mitraillette met fin à sa vie, le 27 décembre 1994, dans la cour de Tizi-Ouzou.

 

Jeanne Littlejohn
Sœur Angèle-Marie - Sœur de Notre-Dame des Apôtres

Jeanne Littlejohn naît à Tunis le 22/11/1933. En 1957, Jeanne entre au postulat et reçoit le nom de Angèle-Marie. Elle prononce ses premiers voeux le 8/9/1959 et elle part en Algérie à Bouzarea où les Soeurs tiennent un orphelinat et un internat pour les jeunes filles.

Elle y reste de 1959 à 1964, chargée des petites et monitrice de broderie. En 1964, quand l’Ecole des Arts d’Alger à Belcourt est ouverte, elle y va comme monitrice de broderie. Elle y reste jusqu’à sa mort.

Patiente, proche et simple avec les filles, elle désire leur inculquer l’amour de l’art, du travail bien fait; elle leur parle dans leur langue. Sœur Angèle-Marie est profondément attachée à l’Algérie, à ses
habitants, à sa mission, partageant avec ce peuple les joies et les peines.

Quand le Père Bonamour, curé de la paroisse, rappelle le danger et invite les sœurs à se tenir prêtes, elles répondent: « Nous sommes prêtes. »

En sortant de la Messe l’aprèsmidi du dimanche 3 septembre 1995, une soeur lui partage sa peur face à la violence. Angèle-Marie lui répond: « Nous ne devons pas avoir peur. Nous devons seulement bien vivre le moment présent... Le reste ne nous appartient pas. »

Sa mission s’est achevée dans cette paix et cette simplicité. Une dizaine de minutes après, en chemin vers la maison, Sœur Angèle Marie est tuée avec Soeur Bibiane, sa compagne.

Denise Leclercq
Sœur Bibiane - Sœur de Notre-Dame des Apôtres

Denise Leclercq est née le 8 janvier 1930 à Gazerau, France. Elle entre chez les Sœurs de Notre-Dame des Apôtres le 4 mars 1959. Après ses premiers voeux le 8 mars 1961, elle est envoyée en Algérie à la
maternité de Constantine.

Bonne collaboratrice, attentive aux besoins des autres, Sœur Bibiane s’épanouit dans les soins aux nouveaux-nés et aux mamans. En 1964 elle est à Alger, responsable d’un centre de couture, de broderie d’art, de puériculture, réservé aux jeunes sans études.

Les sœurs reçoivent les filles de milieux défavorisés dont elles visitent les familles. Ces démarches permettent à Sœur Bibiane de découvrir les grandes misères matérielles et morales des femmes algériennes. Elle leur témoigne Jésus-Christ dans le “ silence des mots” et les actions de sa vie.

En 1994 il faut prendre une décision: rester ou partir ? La réponse de Sr Bibiane est nette : “Ce sont les gens euxmêmes qui ont demandé des Sœurs. Actuellement ils demandent que nous restions.
Je suis très peinée, je me sens impuissante devant tant de souffrances, mais je sais, Dieu aime ce peuple et j’ai une très grande confiance en Notre-Dame d’Afrique. Jésus a dit “ le Père vous donnera tout ce que vous demanderez en mon nom”...

Sa lumière m’aide à découvrir des merveilles qui se cachent, des solidarités étonnantes, des générosités, des courages surhumains, l’Esprit est là dans leur cœur qui travaille. La Parole de Dieu m’aide à rester à l’écoute pour être lueur d’espérance : Je choisis de rester.”

Avec cette liberté intérieure, en sortant de la Messe le 3 septembre 1995, à une centaine de mètres
de la maison, Sœur Bibiane est tuée avec Soeur Angèle-Marie.

 

 

Sœur
Odette Prévost - Petite Sœur du Sacré-Cœur

Elle est née le 17 juillet 1932 en Champagne, France.
En 1950 elle se dirige vers l’enseignement et sera professeur pendant 3 ans.
En 1953, à 21 ans elle entre chez les Petites Sœurs du Sacré-Cœur de Charles de Foucauld. En 1959 elle fait profession perpétuelle.

Dès 1958, elle part en mission à Kbab au Maroc, puis à Argenteuil en milieu maghrébin et en 1968
à Alger. Elle essaye d’entrer dans la grande aventure spirituelle de comprendre l’autre à l’intérieur de sa
propre tradition religieuse. Elle lit le Coran et prie dans des groupes où chrétiens et musulmans prient ensemble.

Elle sait vivre aussi très proche des gens de son quartier pauvre, dans le respect, l’amitié, dans les petites choses de la vie, des services demandés et des services rendus.

A la suite de Jésus à Nazareth, elle laisse transparaître l’amour de Dieu qui l’habite dans les rencontres simples de la vie. Elle sait analyser la situation politique et est consciente du danger: «c’est un moment privilégié de vivre avec plus de vérité, la fidélité à Jésus-Christ et à l’Evangile. »

Elle meurt à Alger sous les balles d’un terroriste alors qu’elle se rendait à la messe le 10 novembre 1995. On ne lui a pas pris sa vie, car elle l’avait profondément et consciemment donnée.




Le sept Frères
de Tibhirine - Trappistes

Dans la nuit du 26 mars 1996, 7 moines sur 9, du monastère de Tibhirine, étaient pris en otage dans des circonstances jamais éclaircies.

Probablement les 7 moines ont été assassinés dans la nuit du 21 mai 1996. Ils ont été décapités et seulement leurs têtes ont été ensevelies le 4 juin dans le cimetière du monastère, après des funérailles solennelles dans la cathédrale d’Alger. Les circonstances précises des 56 jours de détention et de leur mort restent encore enveloppées de mystère.

Leur choix de rester en Algérie, malgré un climat croissant de terreur, avait mûri en commun après une visite intimidatrice d’un groupe armé, la nuit de Noël 1993. Cette décision libre exprimait leur volonté
de rester ensemble, partageant avec les voisins les dangers de la violence qui frappait surtout les plus démunis. Ils se voulaient en solidarité avec la petite communauté ecclésiale, donnés à Dieu et à l’Algérie et offerts comme le Christ pour le salut du peuple.

Ils savaient qu’ils allaient vers la mort et ils l’acceptaient sans réserves. L’offrande de leurs vies et le pardon des agresseurs sont témoignés de façon merveilleuse dans le testament du prieur, dans l’agenda du maître des novices et dans les lettres des autres frères à leurs familles.

Ces 7 frères, très divers entre eux, étaient unis par l’amour envers le peuple algérien, le respect de l’Islam et le désir de la pauvreté. Cette seconde vocation, branchée sur la grande vocation chrétienne et cistercienne, les a conduits à témoigner ensemble de la Pâque du Seigneur par l’offrande de leur vie.

D. CHRISTIAN
DE CHERGÉ


Le prieur du monastère est l’animateur d’un chemin spirituel qui a conduit la communauté à accepter lucidement la possibilité du martyre.

Il est né le 18 janvier 1937 à Colmar (Haut-Rhin), France. Il est ordonné prêtre le 21 mars 1964 et il entre à la trappe d’Aiguebelle le 20 août 1969.

En janvier 1971 il arrive à Tibhirine où il termine son noviciat et fait la profession simple. De 1971 à 1973 il étudie l’arabe et l’islamologie à Rome. Retourné en Algérie, il fait les voeux solennels le 1er octobre 1976.

Le 31 mars 1984 il est élu prieur. « Il est certain que Dieu aime les algériens et sans doute a-t-il choisi
de le démontrer en leur donnant nos vies…

Pour chacun, c’est un moment de vérité et de lourde responsabilité en ces temps où ceux que nous aimons se sentent si peu aimés. Chacun apprend peu à peu à intégrer la mort dans ce don et avec la mort toutes les autres conditions de ce ministère du vivre ensemble qui est une exigence de totale gratuité. »
(Lettre circulaire – 25.4.1995).

F. LUC
DOCHIER

Le frère convers Luc Dochier, bourru mais profondément humain, était devenu légendaire dans la région grâce à ses services aux malades.

Né le 31 janvier 1914 à Bourg-de-Péage (Drôme), après des études en médecine, il fait le service militaire au Maroc comme lieutenant médecin. Il entre à la Trappe d’Aiguebelle le 7 décembre 1941 et prend l’habit de frère convers.

De 1943 à 1945 il est prisonnier volontaire en Allemagne ayant pris la place d’un père de famille. En 1946, il part pour Tibhirine où, le 15 août 1949, il émet les voeux perpétuels comme frère convers.

En 1959, il est pris en otage avec un autre frère par le ALN, mais ils sont relâchés après deux semaines. Quand les moines ont été enlevés, il avait 82 ans et 50 ans de présence en Algérie.

« Qu’est-ce qui peut nous arriver? D’aller vers le Seigneur et de nous immerger dans sa tendresse. Dieu est le grand miséricordieux et le grand Pardonneur. »
(Lettre du 5.1.1995).

« Il n’y a pas de vrai amour de Dieu sans consentir sans réserve à la mort… La mort c’est Dieu.»
(Lettre du 28.5.1995)

P. CHRISTOPHE
LEBRETON

Il était le plus jeune. Il appartenait à la génération de la révolte des étudiants de 1968.
Il a grandi rapidement dans la foi jusqu’au don de sa vie selon le profond témoignage
de son agenda et de ses poésies.

Il est né le 11 octobre 1950 à Blois (Loir-et-Cher). A 12 ans, il entre au petit séminaire, mais il en sort à la fin du lycée. Il s’inscrit à la faculté de droit et il fait son service civil en Algérie. Le 1er novembre 1974, il entre à la Trappe de Tamié et encore novice il part pour Tibhirine.
En 1977 il préfère retourner à Tamié où il fait profession solennelle le 1er novembre 1980.
Le 8 octobre il retourne à N.D. de l’Atlas. Il est ordonné prêtre le 1er janvier 1990.

Testament:
« Mon corps est pour la terre; mais, s’il vous plaît, aucune protection entre elle et moi. Mon coeur est pour la vie, mais, s’il vous plait, rien de maniéré entre elle et moi. Mes mains pour le travail seront
croisées, très simplement. Que mon visage soit absolument nu pour ne pas empêcher le baiser. Et le regard, laissez-le voir ».

 

F. MICHEL
FLEURY

Il était un travailleur infatigable, homme simple et silencieux, désireux de participer pleinement au mystèrepascal du Christ.

Il naît le 21 mai 1944 à Sainte-Anne-sur- Brivet et jusqu’à 17 ans il travaille aux champs. Pendant 9 ans il étudie au séminaire. Puis il passe 10 ans au Prado, travaillant comme ouvrier à Lyon, Paris et Marseille.

Il entre à la Trappe de Bellefontaine en novembre 1980. Il part pour Tibhirine en 1984. Il y fera profession le 28 août 1986.

Esprit Saint Créateur, daigne m’associer le plus vite possible – non pas ma volonté, mais la tienne soit faite – au Mystère Pascal de Jésus-Christ, notre Seigneur, avec les moyens que tu voudras, sûr que Toi, Seigneur, tu le vivras en moi...
(Acte d’offrande – 30.5.1993).

 

P. BRUNO
LEMARCHAND

Supérieur de la maison annexe de Fès, au Maroc, c’était un homme mesuré et profondément humble.

Il naît le 1er mars 1930 à Saint-Maixent et entra au grand séminaire de Poitiers après les études secondaires. De 1951 à 1953, il fait le service militaire en Algérie.
Il est ordonné prêtre le 2 avril 1956. De 1956 à 1980, il enseigne au Collège Saint Charles de Thouars et, à 51 ans, il entre à la Trappe de Bellefontaine. Il part pour Tibhirine en 1984. Le 21 mars 1990, il fait profession solennelle à Tibhirine.

En 1991, il devient responsable de la maison annexe de Fès. Au moment de la prise d’otages,
il se trouvait depuis quelques jours à Tibhirine pour l’élection du prieur.

«Tu me conduis, Seigneur, dans le silence et la prière, dans le travail et dans le joyeux service de mes frères, à l’exemple de ta vie cachée à Nazareth. (Notes – 1981)

Je suis toujours heureux de ma vie monastique et de la vivre en terre d’Islam. Tout se simplifie:
Ici c’est Nazareth avec Jésus, Marie et Joseph… »
(Lettre de déc. 1995).

P. CELESTIN
RINGEARD

Il était d’une riche sensibilité et très doué pour les relations interpersonnelles.

Il naît le 29 juillet 1933 à Touvois (Loire Atlantique) et à 12 ans il entre au séminaire. De 1957 à 1959 il est militaire en Algérie. Il est ordonné prêtre le 17 janvier 1960 et pendant plus de 20 ans son ministère est parmi les marginalisés de Nantes. Le 19 juillet 1983 il entre à Bellefontaine.
En 1986 il part pour l’Atlas où il fait profession le 1er mai 1989.

« O Jésus, j’accepte de tout coeur que ta mort se renouvelle, s’accomplisse en moi; je sais qu’avec toi on remonte de la descente vertigineuse de l’abîme,proclamant au démon sa défaite. » (Antienne pascale).

F. PAUL
FAVRE-MIVILLE

Très habile dans les travaux manuels, il était serviable et ami de tous.

Il naît le 17 avril 1939 à Vinzier (Haute-Savoie). Il travaille avec son père comme forgeron, puis il suit une formation professionnelle et devient un plombier très expert. Après la mort de sa mère, en 1984, il entre à N.D. de Tamié. De là il part pour Tibhirine en 1989. Il fait profession perpétuelle le 20 août 1991.

« Qu’est-ce qu’il restera dans quelques mois de l’Eglise d’Algérie, de sa visibilité, de ses structures, des personnes qui la composent ? Avec toute probabilité peu, très peu. Et cependant je crois que la Bonne
Nouvelle est semée, la graine germe (…) L’Esprit est à l’oeuvre, il travaille en profondeur dans le coeur des hommes. Soyons disponibles pour qu’il puisse agir en nous à travers la prière et la présence aimante de tous nos frères. » (Lettre du 11.1.1995)

 

Monseigneur Pierre Claverie (1938-1996)
Evêque d’Oran - Dominicain

La vie et la mort de Pierre Claverie, 1938-1996, frère dominicain et évêque d’Oran, offrent une réponse aux signes de notre temps, caractérisés par des tensions souvent violentes entre des personnes qui vivent des fois et des croyances différentes.

L’incessante recherche de Dieu et l’appel à tous les croyants que fait Claverie, de vivre ensemble dans la paix et dans le respect réciproque, trouvent une expression dans une existence vouée tout entière à l’annonce de sa propre foi: une longue fidélité, où son engagement en faveur du dialogue a été le centre et sa vie le prix.

Le 1er août 1996, Pierre Claverie, évêque d’Oran, est assassiné avec le jeune algérien Mohamed, son chauffeur.

Itinéraire d’une vie donnée
Pierre Claverie naît à Alger le 8 mai 1938. En 1957, il suit, à l’université de Grenoble, les cours de mathématiques, physique et chimie. En 1958, il s’oriente vers la vie des Dominicains. Il gardera toujours
vivant en lui le charisme de la Parole pour laquelle il était particulièrement doué.

De 1959 à 1967, il suit au Saulchoir les études de théologie. Il rentre en Algérie de façon définitive en 1967:
«Après l’indépendance j’ai demandé de retourner en Algérie pour redécouvrir le monde où j’étais né… C’est là que ma vraie aventure personnelle a commencé.» Aussitôt il se met à l’étude de l’arabe. En 1970, l’évêque de Constantine-Hippone, Mgr. Jean Scotto, le prend comme collaborateur personnel.
Mais en 1973, on lui demande de s’occuper du centre de langues et de pastorale des Glycines, à Alger.

Le 5 juin 1981, il est nommé évêque d’Oran. Il participe à fond au débat social et politique et se place
aux lignes de fracture là où se forme le futur du pays, mais là aussi où la vie est en danger. Comme évêque et comme dominicain, il refuse le silence, au contraire, il pousse la parole avec lucidité vers l’audace de la vérité. La vie en sera le prix.

“C’est maintenant que nous devons prendre notre part de la souffrance et de l’espérance de l’Algérie, avec amour, respect, patience et lucidité.»

« On m’a souvent demandé… Vous retournez chez vous? Mais où est chez nous ?Nous sommes ici pour le Messie crucifié: pour aucune autre raison et pour aucun autre !... C’est une question d’amour. »

« Le martyre est le plus grand témoignage d’amour. Il ne s’agit pas de courir vers la mort, ni de chercher la souffrance pour la souffrance… mais c’est en versant son propre sang qu’on s’approche de Dieu.»

“La sainteté est avant tout une grande passion. Il y a une folie dans la sainteté, la folie de l’amour, la folie même de la croix, qui se moque des calculs et de la sagesse des hommes. »

Un ami musulman écrit:
« Il y a des hommes qui, pour avoir perçu à l’avance le sens de l’histoire… émergent du destin commun des mortels par des actions d’une grande portée d’humanité ou de vérité… Ces hommes, mus souvent par une réflexion morale exigeante, n’hésitent pas à prendre leur part de responsabilité par amour de la vérité… Mgr. Claverie a été un de ces hommes d’exception, dans sa recherche pour créer des ponts entre les hommes de n’importe quelle foi ou origine, dans sa lutte afin que le droit à la différence puisse être accepté et vécu sans restriction, dans un dialogue sincère et sans réserves…»

«Peu importe que le croyant universaliste
(le hanif)
soit Brahmane, Juif, Chrétien ou Musulman,
sa religion est l’amour:
amour envers Dieu
et amour envers ses créatures…
Chaque enfant
né dans une maison juive,
chinoise ou
musulmane
peut connaître,
en Dieu
son véritable Maître;
cette aptitude lui est innée. »
(Commentaire du Coran XXX - 30)

Dieu est un,
La vie est une,
L’humanité est une,
Et l’amour est un.
(Commentaire du Coran II – 133; 140)



 

 

Le martyr

Tous les jours, à la messe, nous célébrons la passion, la mort et la résurrection de Jésus, notre Seigneur, événement central de notre foi. De cette mort vient notre salut, notre vie de fils de Dieu. Nous avons un martyr comme Sauveur et Seigneur.

Jésus ouvre ainsi une route pour ses disciples: «Si le grain de blé qui tombe en terre ne meurt, il reste seul… Qui perd sa vie, la retrouvera en vie éternelle!» L’appel au martyre est partie intégrante de la foi. Que certains chrétiens aillent jusqu’à l’effusion du sang signifie la bonne santé du peuple de Dieu. Jésus renouvelle son martyre, «le grain meurt et porte beaucoup de fruits», comme le disait aussi Tertullien, l’un des grands théologiens de l’Eglise du Maghreb: «le sang des martyrs est semence de chrétiens! ».

Au cours de son histoire déjà longue, l’Eglise a connu beaucoup de martyrs. Ces derniers temps, nombreux sont les disciples qui ont témoigné jusqu’au sang. Jean Paul II le rappelait avec émotion, le 7 mai 2000, au Colisée, en commémorant les «Nouveaux Martyrs» du XXème siècle: «Dans la grande tourmente algérienne, qui a emporté des vies par dizaines de milliers, se tient l’Eglise d’Algérie qui n’a ni apparence ni puissance. Elle est présente à un prix qui lui a coûté dix-neuf martyrs en quelques années: un frère mariste, six religieuses à Alger, quatre pères blancs à Tizi-Ouzou, les sept moines trappistes de l’Atlas et Pierre Claverie, l’évêque d’Oran.»

Nos 19 martyrs présentent une gamme d’humanité très variée: nous trouvons des doux et des forts, des mystiques et des poètes, des actifs et des contemplatifs, ceux des humbles services quotidiens et les pionniers de la mission, ceux de la parole puissante et ceux du silence contemplatif. Tous témoins de l’amour, du service, du dialogue. Leur sacrifice est une bénédiction de paix pour la petite Eglise d’Algérie et pour tout le peuple algérien, leur prochain d’élection.

Livret réalisé par Giovanni Bigotto Mariste