Missionnaires d'Afrique

Richard Dandenault M.Afr. Canada

« Qu’a fait ce monsieur durant sa vie? »

Il va sans dire que le premier témoignage du missionnaire est actif et performant. Prenant sa source dans l’appel vocationnel, il est dans l’action de la parole, du geste, du comportement. Il se traduit dans la communauté organisée, dans toute forme de bénévolat, de bienfaisance, dans le dialogue et les rapports relationnels promouvant la fraternité, l’universalité et toute expression sacramentelle canonique et extra canonique manifestant le Royaume de Dieu. Ainsi en a été du Christ jusqu’au seuil de la passion.

À compter de ce moment-là, tout devient passif, comme si le Christ lui-même ne pouvait plus rien faire. Il est saisi, ligoté, amené chez le Grand-Prêtre, traduit devant Pilate, flagellé, couronné d’épines, et finalement crucifié. « Il ne fait plus grand-chose en soi. » Il semble avoir été remplacé par les autres qui finalisent la fin de son existence.

Curieux tableau de cet ensemble de la vie du Christ. Librement actif dans un premier temps de sa vie, librement passif dans le second temps.

Nombre de nos confrères vivent cette étape passive de leur vie. Dans le secteur canadien de la Province des Amériques, il n’y a pas d’infirmerie pleinement organisée répondant aux normes gouvernementales. Nos maisons pour confrères âgés prévoient la garde de confrères pouvant assumer leur autonomie jusqu’à une certaine limite.

Quand vient le temps pour d’autres où l’autonomie n’est plus assurée, nous avons recours soit aux Centres d’Hébergement de Soins de Longue Durée (CHLSD) relevant de gestion publique et gouvernementale, soit à des infirmeries pleinement constituées relevant de communautés religieuses. Je me réfère ici au premier groupe d’instituts de soins, les CHLSD.

Un certain nombre de nos confrères vivent dans ces derniers établissements au même titre que Monsieur Citoyen Untel et Madame Citoyenne Unetelle. Il n’y a pas de cadre religieux comme dans les autres infirmeries religieuses. Seule une aumônerie officielle relevant de la responsabilité diocésaine est présente.

Maison de Lennoxville.D’autre part, le personnel soignant fonctionne dans un cadre laïc et n’affiche pas en soi une religion pratiquante, du moins dans le cadre de leur travail. Il est par contre profondément respectueux de l’identité personnelle des résidents.
Advienne dans ces lieux le confrère non autonome, vivant « passivement » sa vie missionnaire. Il est admis par le bureau de l’Assistance sociale sur l’avis du médecin. Il est alors soigné : on lui fournit sa médication, on le lave, on le nourrit souvent, on l’habille, l’aumônier ou une agente de pastorale apporte la communion, bref on l’entretient dans la vie selon la variété de services qui sont offerts et répondant à ses besoins physiques, psychologiques et spirituels. Il est devenu rigoureusement passif, du moins en apparence.

« Qu’a fait ce monsieur durant sa vie? », demande l’assistante sociale qui prépare le dossier d’admission. Il a passé plus de 45 ans en Afrique! Quoi? Est-il marié? Non ! Mais qu’est-ce qu’il faisait là? Il a travaillé à la construction de communautés chrétiennes : évangélisation, catéchèse, éducation, développement social. « Mais ce n’est pas possible. »

Retour de l’assistante sociale au bureau du personnel infirmier. «  Heye, les filles, ce monsieur a passé plus de 45 ans en Afrique! (entendu tel quel). C’est un Père Blanc. C’est quoi, ça, un Père Blanc ? » (entendu également).

Voilà un confrère « passif » présenté aux instances sociales pour admission. Rien qui paraîtra dans les manchettes des journaux, rien pour gagner les premiers prix de performance physique. Et pourtant, tel est le Royaume de Dieu. Et le confrère pourra, s’il le peut, discrètement raconter à l’un ou l’autre des soignants les péripéties de son aventure missionnaire active. C’est là la proclamation du kérygme.

Témoignage
Bref, le bien ne fait pas de bruit, mais il est comme la vie qui se propage. Tel ce comportement qui attire l’admiration du personnel infirmier d’un CHSLD. Un confrère manifestait beaucoup de docilité et de collaboration dans les soins qu’il recevait. Il montrait même un esprit serein et enjoué. On sentait qu’une réalité importante soutenait sa vie de souffrances. Il se souvenait d’une lumière (un flash, un éclair) reçue lors d’une lecture de la Bible, dans le livre de la Genèse : « Dieu créa l’homme à son image. » Gn 1,26. L’image de Dieu, voilà ce qui rend les humains importants : valeur que l’on retrouve autant chez les bébés que les vieillards. « Et le septième jour, Dieu se reposa ».

Ce confrère vieillard était rendu à ce stade du repos de Dieu et il acceptait de revenir à son enfance dans la confiance du petit enfant de qui l’on n’attend rien. Voilà la cause et la raison de sa sérénité.

Lors de la visite d’un Père à un confrère malade qui avait perdu toute autonomie et toute capacité de communication, il demande aux infirmières qui lui prodiguaient des soins : « A quoi lui sert une telle visite? » La réponse surgit spontanément : « Pour lui, je ne sais pas, mais pour nous elle est source de motivation pour notre activité professionnelle. Nous sentons votre gratitude pour l’aide et le soutien que nous lui apportons. Votre attitude nous encourage à poursuivre notre tâche. »

Voilà un témoignage que donne notre activité fraternelle et évangélique.

« La Bonne Nouvelle de Pâques, dit le Père Antoine Malescours, se dit aussi dans le « mystère de notre corps ». Plus j’avance en âge et en passivité, plus mon corps me devient intérieur; plus il est lié à mon histoire et à mon âme, plus il ne fait qu’un avec moi. Plus que jamais je suis mon corps, il y a des moments où, devant Dieu, je ne suis que mon corps.

Un germe de résurrection a été semé par le Christ dans notre chair humaine. Pour tous les hommes de tous les temps. Cette germination de vie ressuscitée et éternelle, nous la pressentons à l’œuvre et avec une puissance secrète, dans ces corps d’enfants et de jeunes handicapés, de malades, de vieillards, qui peinent, souffrent, meurent et qui ne peuvent rien dire d’autre que la patience, l’abandon, la remise de soi entre d’autres mains. Pour tous ces corps, mon Dieu, et pour le mien, je crois à la résurrection de la chair et à la vie éternelle. »

Richard Dandenault

Tiré du Petit Echo N° 1003 2009/7

 


 

Missionaries of Africa

Richard Dandenault M.Afr. Canada


‘What did this man do in his life?’

It goes without saying that the foremost testimony of the missionary is activity and efficiency. Drawing as from a source his vocation’s calling, he is active in word, deed and behaviour. It is seen in the organised community, in every form of volunteer work, charity, dialogue and relationships promoting fraternity, universality and every canonical and extra-canonical sacramental expression demonstrating the Kingdom of God. This is how it was with Christ until the eve of his Passion.

From that moment onwards, everything became passive, as though Christ himself could do nothing more. He was seized, bound and led to the High Priest, arraigned before Pilate, scourged, crowned with thorns and finally crucified. ‘As such, he doesn’t do much anymore.’ He seems to have been replaced by others who will put an end to his existence.

These features of the life of Christ paint an uncommon tableau. He was freely active in the first half of his life and freely passive for the second half.

Many of our confreres are living this passive stage of their lives. In the Canadian Sector of the Province of the Americas, there is no fully organised infirmary that responds to government norms. Our houses for elderly confreres are intended for confreres who are to a certain extent autonomous.

When their autonomy is no longer guaranteed, we have recourse to the Sheltered Housing Centres for Long-Term Treatment (CHLSD), coming under public and governmental management or to properly constituted infirmaries of Religious communities. In this article, I am referring to the first group of care institutes, the CHLSD.
A certain number of our confreres live in these last-mentioned establishments in the same capacity as any other citizen. There is no religious framework, as in Religious infirmaries. There is only an official chaplaincy coming under diocesan responsibility.

Lennoxville retirement community complex.Moreover, the caring personnel function in a lay context and do not display any religious practice as such, at least in their working environment. Nevertheless, the personnel are deeply respectful of the personal identity of the residents.
The non-autonomous confrere arrives on these premises living his missionary life ‘passively’. He is admitted by the Bureau of Social Assistance on medical advice. He is then treated: he is given his medication, bathed, frequently fed, and dressed. The chaplain or pastoral agent brings Communion. In short, he is looked after in accordance with the variety of services that are offered, and corresponding to his physical, psychological and spiritual needs. He has become strictly passive, at least on the surface.

‘What did this man do in his life?’ This is the question asked by the social assistant preparing the admission file. He has spent over 45 years in Africa. What? Is he married? No! What then was he doing there? He worked for the building up of Christian communities: evangelisation, catechesis, education, social development. ‘This is incredible.’ The social assistant returns to the office of the nursing personnel. ‘Hey, girls, this man has spent over 45 years in Africa! (Overheard as such) He is a White Father. What’s a White Father?’ (Also overheard)

There you have a ‘passive’ confrere presented to the social services for admission. Nothing for the newspaper headlines, nothing to win first prize for physical performance. Nevertheless, such is the Kingdom of God. Moreover, the confrere may, if he can, discreetly tell one or other of the carers about incidents in his missionary activity adventures. It is the proclamation of the kerygma.

Testimony
In short, goodness does not trumpet itself, but it is like life that self-propagates. This is the nature of the conduct that attracts the admiration of the nursing personnel of the CHSLD. One confrere showed a great deal of docility and cooperation in the treatment he was receiving. He even demonstrated a serenity of mind and cheerfulness. It was clear an important reality was undergirding his sufferings. He remembered a light, flash or illumination received when reading the Bible, in the Book of Genesis: God created man in his own likeness.’ (Gen 1:26.) The image of God, this is what makes human beings important; it is a value found in babies as well as in the elderly. ‘And on the seventh day, God rested.’

The elderly confrere had reached the stage of God’s rest and he accepted to return to his childhood with the trust of a little child from whom we expect nothing. There you have the cause and reason of his serenity. During the visit of one Father to a sick confrere who had lost all his autonomy and any ability to communicate, he asked the nurses who were looking after him, ‘What does such a visit do for him?’ The reply came back right away, ‘For him, I don’t know, but for us, it is a source of motivation for our professional activity. We feel your gratitude for the help and support we bring him. Your attitude encourages us to continue with our task.’ There you have the example provided by our brotherly and Gospel-based act.

‘The Good News of Easter,’ says Father Antoine Malescours, ‘is also told by the ‘mystery of our body’. The more I advance in age and passivity, the more my body becomes interior to me; the more it is tied to my story and my soul, the more it unites with me. More than ever, I am my body; there are times when before God, I am only my body. A germ of resurrection was sown by Christ in our human flesh, for all people of all time. This germinating of risen and eternal life we sense it at work coupled with a secret power in these bodies of children and young persons with disabilities, with the sick, the elderly, those who struggle, suffer, die and who can articulate nothing more than patience, surrender, and abandonment into other hands. For all these bodies, my God, and for mine, I believe in the resurrection of the body and life everlasting.’

Richard Dandenault

From Petit Echo n° 1003 2009/7