Missionnaires d'Afrique

Edgard Declercq M.Afr. Belgique

Comme les seigneurs du château

J’ai été missionnaire au Congo pendant plus de 40 ans. En l’an 2000, j’y aurais très volontiers fêté mon jubilé d’or de cinquante ans de sacerdoce. Cela n’entrait malheureusement pas dans les plans des milices rebelles qui parcouraient alors le pays. J’ai dû fuir la violence de la guerre et rentrer en Belgique où ce jubilé a pu être célébré.
C’est précisément à ce moment que j’ai compris que le Congo avait été le pays de mes rêves, mais en même temps celui de mes cauchemars.

Sept fois, en effet, j’ai dû quitter mon poste, trois fois sur ordre de mes supérieurs, quatre fois tout simplement pour rester en vie. Je le reconnais, il me reste de tout cela un sentiment pénible sur le cœur et comme un mauvais goût, âcre, dans la bouche. Vous comprenez sûrement ce que je veux dire. Le douloureux poids que porte en lui le pasteur qui abandonne son troupeau. Un de mes amis à qui j’en avais parlé m’a dit: « Tu n’as rien à te reprocher, car six fois tu es retourné dans le même pays, dans la même région et auprès des mêmes gens. » A quoi j’ai rétorqué : « Mais pas une septième fois ». Son amitié lui a fait répondre avec beaucoup de gentillesse et, sans doute, pour me calmer : « Tu as maintenant atteint un âge - j’avais 75 ans - où les évêques eux-mêmes sont obligés de renoncer à leurs charges et travaux antérieurs. » Il n’empêche ! J’ai pu me rendre compte que pour les autres missionnaires aussi ce changement de route et d’engagement apostolique est le plus souvent très pénible à vivre.

Maison de VarsenareDes 85 ans de vie que Dieu m’a généreusement octroyés, j’en ai passé exactement la moitié, 42 ans et demi, en Afrique. En suis-je devenu un Européen déraciné ? Aux yeux de beaucoup je dois bien le paraître. En effet, je n’ai pas de GSM, je n’emploie pas ou très peu de mots anglais, je ne connais rien à l’ordinateur. De plus et surtout, j’ai gardé intacte la foi de mes parents, une grâce dont je suis bien reconnaissant à Dieu. Je vois, en effet, certains de mes amis catholiques actifs de ma jeunesse qui n’admettent plus que Dieu s’occupe de chacun de nous, de chaque homme, quel qu’il soit, ni qu’il se soit révélé en Jésus Christ. Sont-ils devenus aveugles ? Il m’arrive de me le demander vraiment. Je me rappelle alors la parole du Seigneur Jésus : « Mon Père, jusqu’à maintenant, est à l’œuvre sans cesse, c’est pourquoi moi aussi je suis à l’œuvre sans cesse. » (Jn 5,17) Dieu, je l’ai vu à l’œuvre pendant cette moitié de ma vie en Afrique. Être un Européen déraciné a ses bons côtés.

Le mois dernier, mes trois sœurs sont venues à Varsenare fêter avec moi mon anniversaire de 85 ans. Pour un homme chargé d’années, c’est une bénédiction d’avoir des sœurs au pied encore léger et très attentionnées. Chaque année, elles et moi nous allions, et nous allons toujours, passer une semaine de vacances dans une ferme. Au début, nous choisissions pour cela un endroit aussi éloigné que possible de chez nous. Mais avec le glissement des ans, nous nous rapprochons de plus en plus de chez nous.

Reste une question d’importance : nous tous ici, vieillards chenus, nous sentons-nous bien et sommes-nous heureux à Varsenare ? Sans la moindre hésitation : oui! Cela me paraît évident et je vais vous l’illustrer par un exemple pratique. Il y a peu, j’ai reçu la visite de ma sœur Rosa accompagnée de son fils Bart, prêtre du diocèse de Bruges. Nous avons passé une merveilleuse journée ensemble. Lorsqu’ils ont quitté ma chambre, j’ai entendu ma sœur dire à son fils : « Bart, dans tes vieux jours, te sentiras-tu aussi bien et seras-tu aussi heureux que ton oncle missionnaire ? » Car, en effet, dans nos vieux jours, nous sommes ici comme les seigneurs du château (c’est le nom de la maison), avec les avantages et sans les inconvénients de cette situation.

Pour nous, Varsenare, maison de retraite, portes ouvertes et plus active qu’il n’y paraît, a tout ce qu’il faut pour être l’antichambre du ciel. C’est d’ailleurs pourquoi la plupart d’entre nous ne semblent guère pressés de déménager vers ce dernier lieu de repos dans notre domaine, à une portée de flèche de la maison (du château).

Edgard Declercq
Varsenare, Belgique


Tiré du Petit Echo N° 1003 2009/7

 


 

Missionaries of Africa

Edgard Declercq M.Afr. Belgium


Like Lords of the Manory


I was a missionary in the Congo for over 40 years. In 2000, I would have been very happy to celebrate my Golden Jubilee of priesthood there. Unfortunately, this did not enter into the plans of the rebel militias then covering the country. I had to flee the violence of war and return to Belgium, where I was able to celebrate this Jubilee.

It was exactly at that point that I understood that the Congo had been the country of my nightmares as well as my dreams.

Indeed, seven times I had to leave my post: three times on the orders of my Superiors, four times quite simply to survive. I admit that all-in-all, there is still some resentment and something like a bitter aftertaste. I am sure you understand what I am trying to say. It is the heavy burden the shepherd has to bear when he abandons his flock.

One of my friends to whom I spoke said to me, ‘You have nothing to reproach yourself for – you returned six times to the same country, to the same region and the same people.’ I added the rejoinder, ‘but not a seventh time.’ His friendship enabled him to reply with great kindness and no doubt to settle my doubts, ‘You have now reached the age - 75 - when bishops themselves are obliged to give up their responsibilities and obligations.’Nonetheless! I realised that for other missionaries, too, this change of tack and apostolic commitment is most often a very harrowing experience.

Maison de VarsenareOf the 85 years that God has generously granted me, I have spent exactly half of them – 42-and-a-half years – in Africa. Have I become a rootless European on account of that? In the eyes of many, it must look like it. Indeed, I do not have a mobile phone, I speak little or no English, and I know nothing about computers. Moreover and above all, I have kept intact the faith of my parents, a favour and grace for which I am most grateful to God. In fact, I see some of my Catholic friends, active in my youth, who no longer accept that God is concerned with each one of us, with every person regardless, or that he revealed himself in Jesus Christ. Have they become blind? I often truly wonder. I then remember the words of Jesus, Our Lord, ‘My Father goes on working, and so do I’ (John 5:17). I have seen God at work during the first half of my life in Africa. To be a rootless European has its good side.

Last month, my three sisters came to Varsenare to celebrate my 85th birthday. For a man weighed down with age, it is a blessing to have sisters who still step lightly and are very attentive. Every year, we went and still go to spend a week’s holiday on a farm. At the beginning, we chose a place as far away as possible from our house. However, with the progress of the years, we are coming increasingly nearer home.

There remains a question of substance: all of us here, greying elders, do we feel good and are we happy at Varsenare? Without the slightest hesitation, we say yes! It seems clear to me and I will illustrate it by a practical example. A short time ago, I received the visit of my sister Rosa and her son Bart, a priest of Bruges. We spent a lovely day together. When they had left my room, I overheard my sister ask her son, ‘Bart, in your old age, will you feel as well and will you be as content as your missionary uncle?’ Indeed, in our old age, we are here like the lords of the ‘manor’ (château), with all the advantages and none of the drawbacks.

For us, Varsenare retirement home, with its open door policy and being more active than it looks, has everything needed for an anteroom to Paradise. Moreover, this is why most of us do not seem in any hurry to shift onwards from here to the place of rest in our grounds, at a stone’s throw from our manor.

Edgard Declercq
Varsenare, Belgique


From Petit Echo n° 1003 2009/7