Missionnaires d'Afrique

R.D.Congo
Bernard Ugeux M.Afr


Tibhirine… au pluriel ?


Le succès du film " Des hommes et des dieux " ne doit pas occulter la réalité vécue par tant de religieux et religieuses exposés AUJOURD'HUI à la mort et qui restent fidèlement à leur poste par solidarité avec leur peuple.

L'annonce de la découverte des têtes des sept moines de Tibhirine décapités en mai 1996 a provoqué un profond émoi dans le monde entier et particulièrement en France. Leur témoignage de fidélité au peuple algérien, la qualité de leurs relations avec les populations musulmanes locales et les conditions de leur enlèvement ont profondément touché les cœurs. Familier de l'abbaye de Tamié de longue date, j'avais eu l'occasion de lire des lettres de Frère Christophe et des textes du Prieur C. de Chergé qui m'avaient profondément touché et nourri à l'époque. C'est donc avec joie que j'ai appris l'annonce du projet puis du succès du film " Des hommes et des dieux " qui a profondément remué non seulement les chrétiens mais aussi des musulmans, des indifférents religieux ou des athées. C'est la preuve que leur choix - rien que sur le plan humain - ne pouvait laisser insensible aucune personne concernée par la justice et par la rencontre entre les cultures et les religions. Muni de plusieurs copies du DVD, je vais faire découvrir ce film qui m'a ému en R.D. du Congo où je travaille actuellement.

J'ai cependant ressenti un certain malaise par rapport au fait qu'à aucun moment il n'y est fait allusion à tous les autres religieux, religieuses, missionnaires assassinés à la même époque en Algérie . Terminer le générique en évoquant leur existence, en citant leur nom ou même en leur dédicaçant le film me serait paru normal et juste. On sait qu'il existe encore un certain flou concernant les conditions de la mort des moines. Leurs ravisseurs avaient-ils vraiment l'intention de les tuer ? Ou bien leur mort fut-elle le résultat d'une bavure militaire, comme c'est également évoqué ?

En tout cas, ce qui est sûr c'est que le grand nombre de religieux assassinés à bout portant en Algérie à la même époque l'ont été volontairement, parce qu'ils étaient chrétiens et parfois pour faire fuir les chrétiens. Quatre Missionnaires d'Afrique (Pères Blancs) ont été abattus à la même époque à Tizi Ouzou (Kabylie) sans que les médias ou les éditeurs ne se soient beaucoup emparés de leur histoire dramatique. Toutes ces personnes ont été assassinées après qu'elles aient décidé en communauté de rester sur place malgré les risques. Le débat communautaire entre les moines de Tibhirine a donc été vécu par des dizaines de communautés à la même époque.


Mais pourquoi ne parler que du passé ? Et uniquement de l'Algérie ? Qu'en est-il aujourd'hui de ceux et celles qui sont en Côte d'Ivoire, en Egypte, en Lybie, au Soudan… ?

Revenu depuis 14 mois en R.D. du Congo, chargé de la formation permanente, pour l'Afrique, de mes confrères Missionnaires d'Afrique, j'ai l'occasion de circuler dans la région des Grands Lacs où je réside. Elle a été marquée par de graves massacres et de multiples rébellions durant les dernières décennies. On parle de 6 millions de morts en R.D. Congo. Dans le diocèse où je travaille, c'est chaque semaine que de nouvelles victimes sont encore amenées en ville, femmes violées, enfants soldats ou devenus orphelins, réfugiés de villages pillés et brûlés, etc. bien que la région soit officiellement considérée comme en situation de " post-conflit ".

A l'occasion de mes nombreux contacts, j'ai découvert progressivement - car sur ce point mes confrères sont très discrets - ce qu'ont veut vécu certains d'entre eux qui sont revenus dans leur diocèse après des troubles. J'apprends qu'un tel a eu les deux jambes traversées par une balle de kalachnikov, qu'un autre a été ligoté poussé à plat ventre et mis en joue avant d'être épargné à la dernière minute, que plusieurs se sont cachés pendait des journées protégés par la population, d'autres ont été poursuivis car ils avaient caché des réfugiés, d'autres évacués urgence…. La plupart sont revenus. Presque tous avaient décidé de rester malgré le danger. Certains ont été tués, d'autres n'ont pas pu revenir tellement ils avaient été traumatisés par ce qu'ils avaient subi ou par les scènes de massacres de leur paroissiens auxquelles ils avaient assisté.

Tous ceux là avaient pris un jour, gravement, la décision de rester, quelque soit le risque, par solidarité avec leur peuple. Inutile de décrire l'accueil qui a été prodigué aux blessés évacués quand ils sont revenus à leur poste. Nous le percevons encore dans la façon dont les gens que nous rencontrons changent soudain d'attitude quand ils découvrent que nous sommes des missionnaires et non des membres d'ONG passagères et bien installées.

Aujourd'hui encore, dans cette région de l'Afrique, nous sommes tous conscients qu'à tout moment nous pouvons être menacés par de nouvelles flambées d'antagonisme interethnique ou par des dérapages dans la cadre des élections (on vient de déjouer une " attaque terroriste " contre le Chef de l'état au Congo en cette période préélectorale). Nous n'en parlons pas entre nous, car c'est une réalité permanente que nous partageons avec les populations locales, souvent encore plus menacées que nous. Nous ne prenons ni pour des héros ni pour de martyrs. Notre fondateur, le Cardinal Lavigerie, nous écrivait : " j'attends de vous un dévouement plus qu'ordinaire "… C'est ce que nous essayons de vivre tant bien que mal avec la grâce de Dieu et soutenus par l'extraordinaire confiance des populations.

Un exemple éclairant date de cette semaine. Dans l'immense région forestière du Maniema, un confrère est parti à environ 150 km de la paroisse centrale pour préparer au carême une communauté isolée. Seule la moto tout terrain permet de rejoindre difficilement ces communautés. Là bas, pas d'électricité, ni d'eau courante, pas d'internet évidemment, par de couverture pour les téléphones portables, par de route carrossable, pas de médecin… Il se fait qu'Hans-Otto, Allemand de 59 ans, a ressenti un soir une douleur à la poitrine… Aucune possibilité de consulter, évidemment. Le matin, on l'a retrouvé mort dans son lit. C'est alors que les chrétiens ont montré ce que représente pour eux un prêtre qui est venu d'au-delà des mers pour leur apporter les sacrements dans leur grand isolement. Ils ont décidé que le Père devait être enterré à la paroisse. Ils se sont donc relayés, par centaines, sur environ 150 km de sentiers et durant près de deux jours de marche, pour amener le corps à la mission centrale où eurent lieu les obsèques au milieu d'un immense afflux de paroissiens.

Hans-Otto ne sera pas le héro d'un film, il n'y aura pas d'expert de la vie missionnaire pour donner des conseils pour le tournage mais il continuera à vivre dans le cœur des communautés du Maniema ni dans celui de ses confrères.

Alors, quand j'entends parler de " film culte " (même dans des revues catholiques) et que je vois se succéder les publications sur le film (avant, pendant, après…), le délire à propos des oscars et les déclarations d'autosatisfaction de certains auteurs, je ressens un certain malaise. J'ai envie de mettre en garde. Je suis un homme de médias. Je crois que c'était nécessaire de faire connaitre l'épopée de nos frères de Tibhirine et je me réjouis du succès du film. Mais gardons une certaine pudeur. Il peut y avoir de l' indécence dans la façon de médiatiser le sang de martyrs et d'isoler des " vedettes " qui ne sont que les frères de tant d'autres inconnus qui hier ont été ou qui sont aujourd'hui encore aussi menacés qu'eux. Que ce drame de la foi et de l'amour ne devienne pas un fonds de commerce.

Oui, gardons en mémoire leur sacrifice, et n'oublions pas tous les autres " témoins tout ordinaires " parmi les nations en tumulte (et pas seulement en Afrique). Prions pour que leur détermination ne faiblisse pas au moment de l'épreuve ultime.

Bernard Ugeux, le 20 mars 2011, sur mon blog pour www.lavie.fr

 


Missionaries of Africa

D.R.Congo
Bernard Ugeux M.Afr


Tibhirine Multiplied?

The success of the film ‘Of Men and of Gods’ should not obscure the reality experienced by so many Religious and Sisters today who are exposed to death and who remain faithful to their post by solidarity with the people among whom they live.

The discovery made public of the heads of the seven decapitated Tibhirine monks in May 1996 caused deep turmoil throughout the world and particularly in France. The example of their fidelity to the Algerian people, the quality of their relations with the local Muslim population, and the conditions of their abduction deeply moved the hearts of many. As a long time close friend of the Abbot of Tamié, I had the opportunity to read the letters of Brother Christophe and some writings of Prior C. de Chergé that deeply touched me and nurtured my soul at the time. I was therefore delighted with the news of the plan and success of the film ‘Of Men and of Gods’ which profoundly affected not only Christians but Muslims, as well as agnostics and atheists. It was proof that their choice – if only on the human level – could not leave anyone indifferent who claims to be concerned for justice and with encounter between cultures and religions. Armed with several copies of the DVD, I intend to have this film which moved me made known in DR Congo, where I am working at present.

Nevertheless, I felt somewhat disturbed by the fact that at no time was there any allusion to all the other Religious, Sisters and Missionaries murdered at the same time in Algeria. Inserting their existence in the final credits by mentioning their names or even in dedicating the film to them would seem to me normal and fair. It is known that there is still a modicum of doubt about the conditions in which the monks died. Did their abductors really intend to kill them, or was their death the result of a military blunder, as is also put forward?

In any case, what is sure is that the vast majority of Religious shot at point blank range in Algeria at around the same time were deliberately murdered because they were Christians or sometimes to make Christians flee. Just at that time, four Missionaries of Africa (White Fathers) were shot to death in Tizi Ouzou (Kabylia) without the media or editors paying much attention to their tragic circumstances. All those people were murdered after they had decided in community to remain where they were in spite of the risks. The community debate among the Tibhirine monks was therefore experienced by dozens of communities in the same period.

 

Let us speak of today
However, why are we only speaking of the past and just Algeria? What about those men and women who today are in Côte d’Ivoire, Egypt, Libya and Sudan?

Returning after 14 months to the DR Congo, in charge for Africa of Ongoing Formation for my Missionary of Africa confreres, I had the opportunity of touring the region of the Great Lakes where I live. It has been marked by devastating massacres and innumerable rebellions over the last few decades. An estimated 6 million people have lost their lives in the DR Congo. In the diocese in which I work, there are new victims still being brought into town every week; women victims of rape, child soldiers or who have become orphans, refugees from pillaged and burned villages, etc. This is in a region that is officially considered to be in a ‘post-conflict’ situation.

Through my many contacts, I gradually discovered – because my confreres on this issue are very discreet – what some of them lived through and who returned to their dioceses after the troubles.
I learned than so-and-so was shot through both legs by a Kalachnikov bullet; another was tied up, thrown face down and in the cross hairs of a rifle before being spared at the last minute; several hid for days, protected by the people; others were pursued for having hidden refugees; others again were speedily evacuated. Most of them returned. Almost all had decided to remain in spite of the danger. Some were killed, others did not return, as they had been too traumatised by what they had undergone or by scenes of the massacre of their parishioners which they had witnessed.

All those missionaries had one day taken a conscious decision to remain, whatever the risk, out of solidarity with the people who had no choice but to stay. There is no need to describe the welcome reserved to those wounded evacuees when they returned to their posts! We still sense it in the way the people we meet suddenly change their attitude when they discover that we are missionaries and not passing through, well-equipped NGO personnel.

Even today, we can be threatened
Even today, in this region of Africa, we are aware that at any time we can be threatened by new flare-ups of inter-tribal antagonism or by loss of control in the context of elections (a ‘terrorist attack’ against the Congolese Head of State has just been foiled, in this electoral period). We do not speak about this insecurity among ourselves, for it is an ongoing reality that we share with the local people, often more at risk than we are. We do not take ourselves for heroes or martyrs. Our Founder, Cardinal Lavigerie, wrote, ‘I expect from you a more than ordinary dedication.’ This is what we are trying to live as well as we can with the grace of God and supported by the extraordinary confidence of the people.

There was a clear example of this last March. A confrere left for the immense forest region of Maniema, 150km from the central parish, in order to prepare an isolated community for Lent. Only a cross-country motorbike can, with difficulty, reach these communities. Out there, there is no electricity, no running water, no internet, of course, and out of range for mobile phones, no roads suitable for vehicles and no doctor. One evening, Hans-Otto Wienen, a 59 year old German, experienced severe chest pains. Naturally, there was no possibility of seeking medical advice. The next morning, he was found in bed, having passed away in his sleep. The Christians then mounted an operation to demonstrate what a priest who came from overseas to bring them the Sacraments in their great isolation meant to them. They decided that Father Hans-Otto should be buried at the parish. They therefore formed a relay of hundreds of parishioners for the 150km, treading through the forest, bringing the body to the central mission, where the funeral ceremonies took place amid an immense tide of parishioners.

Hans-Otto is not the star of a film, there will be no expert on missionary life to give advice for the production, but he will continue to live in the hearts of the Maniema community and in that of his confreres.

Therefore, when I hear of a ‘cult film’ (even in Catholic magazines) and I see a series of publications on the film (before, during and after), accompanied with the fever pitch of the Oscars and the self-satisfied statements of some of the authors, I feel ill at ease. I want to give a word of warning. I am a media person. I think it was necessary to make known the saga of our Tibhirine brothers and I am very pleased with the film’s success. However, let’s keep a sense of proportion and modesty. There can be a kind of impropriety in the way the blood of martyrs is made a media event, as well as isolating ‘stars’ who are only the brothers of so many undisclosed others that yesterday, and even today, are just as at risk as they were. Hopefully, this drama of faith and love will not become a commercial venture.

By all means, let us cherish the memory of their sacrifice and let us not forget all the other ‘quite ordinary witnesses to faith’ among the ‘nations in tumult’ (and not only in Africa.) Let us pray that their determination may not weaken at the moment of their final ordeal.

Bernard Ugeux,
www.lavie.fr