Messe d’action de grâces après la béatification de Charles de Foucauld.

Rome. Tre Fontane. 14 novembre 05.

Homélie prononcée par Mgr Claude RAULT, évêque du Sahara lors de la messe d'action de grâces célébrée par le Diocèse -selon la tradition à Rome, le lendemain de la proclamation de la Béatification . Pour le diocèse du Sahara, c'est à l'abbaye de Tre Fontane , abbaye de la Trappe Générale, proche des Petites soeurs de Jésus, et proche de la Basilique St Paul hors les murs, " apôtre des Gentils".

HOMELIE de Mgr RAULT, évêque du Diocèse du Sahara, porteur de la Béatification de Charles de Foucauld



Bien chers frères et sœurs,

Permettez-moi d’abord de remercier mon frère évêque Vincent Landel d’avoir accepté de célébrer notre messe d’action de grâces. Il préside la Conférence des Évêques du Maghreb et rend présente ici toute notre Eglise d‘Afrique du Nord. Il nous rappelle aussi que le Maroc n’a pas été un pays tout à fait étranger au cheminement humain et spirituel de notre Bienheureux!

La béatification de Charles de Foucauld ne constitue pas tellement un événement en soi, comme si nous lui avions fait subir un bien long examen de passage vers la sainteté.
Ce qui constitue un événement, c’est la vie peu commune et à vrai dire quelque peu chaotique, de cet homme et les fruits qu’il a portés.
Il lui aura fallu du temps pour qu’ils mûrissent, mais ils sont là! Et c’est cela qui revêt de l’importance à nos yeux. C’est cela que nous venons célébrer au cours de ces quelques journées.
Pour donner tout son sens au don que Dieu nous fait à travers lui, nous venons de lire deux passages de l’Écriture. Ces textes lui vont bien.
Le livre de la Sagesse nous rappelle l’attachement de Dieu pour toute personne, au-delà de ses errances, et celles de Charles ne nous ont pas été cachées.
L’Evangile de Jean nous remet sous les yeux l’amour fou dont Jésus nous a aimés et auquel Il nous convie. Cet amour a brûlé le cœur de Charles.

Que vous dire de Charles le Bienheureux? Tant de choses ont déjà été soulignées… écrites, dites, révélées… Que pourrais-je ajouter encore?

Je m’arrêterai d’abord sur sa conversion, cette irruption de Dieu dans sa vie. Un Dieu qu’il avait peu à peu oublié, dès son adolescence, mis de côté sans peut-être même s’en apercevoir.
Et voici qu’au fil de son existence d’élève paresseux, d’officier bien peu zélé, d’amateur des réceptions raffinées, au fil de son réveil tardif de patriote, puis d’explorateur audacieux, voici que peu à peu, s’est éveillé en lui la soif d’une autre vie, d’une vie qui ait du sens, vers l’En Haut.

Le sentiment d’un grand vide avait fini par le hanter: " Je faisais le mal, mais je ne l’approuvais ni ne l’aimais. Vous me faisiez sentir un vide douloureux, une tristesse que je n’ai jamais éprouvée qu’alors, elle me revenait chaque soir, lorsque je me trouvais seul dans mon appartement " écrit-il dans l’une de ses méditations. Mais Dieu n’abandonne pas les siens: " Tu as pitié de tous parce que tu peux tout. Tu fermes les yeux sur les péchés des hommes pour qu’ils se repentent ", avons-nous entendu dans le Livre de la Sagesse. Dieu est patient. Il attend son heure.

Et c’est grâce au témoignage de vie de musulmans que va s’amorcer ce réveil: " L’Islam a produit en moi un profond bouleversement. La vue de cette foi, de ces hommes vivant continuellement en présence de Dieu, m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines ". Cette expérience d’une existence vécue aux côtés d’hommes de l’Islam va le provoquer, l’amener à retrouver la foi de son enfance. Il a 28 ans.
Les retrouvailles avec son Dieu se passent dans le secret du confessionnal, sans bruit, dans un murmure, une reconnaissance enfin avouée, un engagement pour la vie, le désir de ne vivre que pour ce Dieu encore à découvrir. Mais il a été séduit.

Et cette séduction prendra la forme d’une blessure d’amour. Un amour toujours à affiner, une recherche incessante et brûlante qui le ne quittera guère. Le voilà parti pour un long voyage intérieur qui va le mener jusqu’au bout de lui-même. Vaste désert que le cœur humain!
Le premier appel entendu, commence une longue errance, une longue vie à la poursuite de ce Dieu. D’abord dans la vie monastique. Mais ce n’est pas assez.
Et voici que le Dieu qu’il cherche va prendre visage humain dans ce Jésus de Nazareth dont il visite le pays, là bas, en Galilée. Jésus de Nazareth. C’est la découverte d’un Dieu pauvre, démuni, humble, toujours à cette place impossible à lui ravir: la dernière.
Le Dieu de l’En-Haut est à rechercher dans l’En-Bas.

Ce nomadisme spirituel va finalement l’amener aux confins du Sahara. Il a alors 43 ans. Il y va non pas pour l’amour romantique de ce désert, mais pour l’amour du plus lointain.
Et cet amour là va encore s’élargir. Ce Jésus rencontré, contemplé, recherché dans les longues méditations de Nazareth, il va le trouver de façon plus concrète et moins romantique, à Beni Abbès et au Hoggar, dans les petits et les exclus, ceux qui n’ont pas leur place dans la société humaine. Il va le rencontrer dans ceux qui ne partagent ni son univers religieux ni sa culture.
Et il va leur consacrer son temps, son énergie. Non pas de façon condescendante, mais en s’incarnant le plus possible, avec cette blessure continuelle et lancinante de ne pas pouvoir les rejoindre à cette dernière place, toujours occupée par son " Bien Aimé et Seigneur Jésus ".
Vivant au sein d’une population qui ne partage pas sa foi, il aimerait bien leur communiquer la sienne.

Lui, qui était animé du feu de l’Évangile, il va le taire, dans ce respect infini de l’autre et découvrir que c’est par toute sa vie qu’il est appelé à crier l’Évangile: c’est sans doute le plus bel héritage qu’il nous laisse. Il se contentera de parler au Bien Aimé dans l’Eucharistie, célébrée et contemplée et à travers L’Evangile incessamment médité..

Lui qui rêvait de donner sa vie pour les autres, c’est d’eux qu’il va la recevoir au moment où atteint de scorbut, il allait mourir. Ce sont les pauvres qui lui ont donné la leur.
Toujours Nazareth. Il va pousser plus loin encore cette incarnation en se mettant à l’école de la culture et de la langue de l’autre car c’est lui l’étranger, c’est à lui de faire le pas, en commençant par les premiers balbutiements de l’enfant. Au cours de longues heures de travail et d’acharnement, il se met à l’école de la langue, relève plus de 6000 vers de poésie, compose un dictionnaire de 4 volumes.

Sa vie va se passer ainsi, partagée entre l’accueil, l’adoration, et l’étude, jusqu’au jour de ce 1er décembre 1916, où il sera tué sur le seuil de son bordj à Tamanrasset.

Allons-nous rester maintenant à contempler la vie de cet homme, comme s’il avait obtenu enfin quelque brevet de perfection?
Mais nous savons qu’il n’a pas relevé avec succès tous les défis qu’il s’est donnés tout au long de sa vie!
Il serait dommage de nous méprendre sur ce point: il n’est de perfection qu’en Dieu. Dieu seul est Le Saint. Dieu seul est Le Parfait.

Son existence sera sans cesse tiraillée par la souffrance d’être si loin de ce Dieu qui pourtant lui est si proche!
Lui qui a rêvé d’une vie de fraternité avec des compagnons s’est avéré inapte à la vie communautaire.
Lui qui a tant médité sur la fraternité universelle a eu des propos sur les protagonistes adverses de la première guerre mondiale que nous ne pouvons pas admettre.

Tout proche qu’il était des populations du Sud Saharien, il n’a pas pu imaginer leur développement en dehors du colonialisme, fut-il à visage humain. Son sang guerrier se réveillait parfois devant les conflits engendrés par des populations rebelles.
Il rêvait de martyr, et il s’est laissé enfermer dans son bordj avec des armes dont il avait interdit la possession à ses éventuels compagnons de Fraternité. Et c’est peut-être cela qui a provoqué sa mort!

Et nous pourrions facilement nous faire l’avocat du diable sur bien d’autres ombres encore de son existence! Mais je crois que c’est déjà fait…

Vous allez -peut-être penser que je suis en train de ternir la figure d’un homme dont j’ai tracé tout à l’heure les grandes lignes en termes plutôt élogieux?
Non! Nous ne devons jamais oublier que Charles était un homme, pétri de la même terre que nous, animé par les mêmes remous intérieurs, les mêmes contradictions, les mêmes errances.
Et si cela nous en disait plus sur la sainteté?
Et si cela nous en disait plus sur l’amour tel que Jésus nous le propose? " Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés "… " Voici mon commandement: aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés ".
Ah! S’il n’y avait pas ce " comme " qui nous rend à jamais impossible d’aimer comme Jésus a aimé!
Voilà, je crois la grande blessure de Charles, qui est aussi la nôtre, à chacun et chacune d’entre nous: celle d’un désir d’aimer qui ne peut atteindre à sa plénitude.
Mais heureuse plaie de l’amour blessé, car elle peut être un stimulant pour aller de l’avant.


Charles de Foucauld nous laisse un héritage à faire fructifier, des défis à relever. Il nous laisse une œuvre inachevée.
Allons-nous l’enfermer dans un musée de piété ou relever nos manches pour continuer le sillon tracé?

Les grands défis évangéliques demeurent ouverts devant nous:

Défi de la douceur et de la non-violence évangélique.
Défi de l’amour fraternel à vivre au sein d’une communauté.
Défi d’une fraternité vécue à l’échelle planétaire, au-delà de toute manifestation de haine ethnique et revancharde, au-delà de tout sentiment de supériorité nationale ou culturelle.

Que nous ayons voulu ou non la béatification de Charles de Foucauld, nous sommes pris au piège de son propre message et de son œuvre inachevée.
Il ne s’agit pas tant pour nous de placer notre bienheureux sur des autels, de porter sa médaille à notre cou, d’honorer ses reliques, que de nous mettre à son école, c’est-à-dire à l’école de Jésus, son Bien Aimé et Maître Jésus. Si nous voulons marcher sur les pas de Charles, il n’y a pas d’autre chemin que celui qui passe par Jésus de Nazareth, Celui qui a pris la dernière place.

+Claude Rault.
Evêque de Laghouat-Ghardaia (Algérie)


Mgr Landel, archevêque de Rabat,
président de la CERNA, et à sa gauche Mgr Rault saluent une partie de la délégation touareg
(d àg)Mgr G Casmoussa, évêque irakien de Mossoul, Mgr Georger, évêque d'Oran

Devant l'Abbatiale de la Trappe Générale de Tre Fontane

(de g à dr )Frère Alain de l'Assekrem,
Père Paul de Blic, petit neveu de Charles de Foucauld, Frère Antoine Chatelard de Tamanrasset (en arrière plan), et P. Diego Sarrio.

retrouvailles entre Nadjem,Mohamed Achour et Père Raphaël Deillon,assistant général M. Afr


Crédit photos Amis du diocèse du sahara

Voir aussi

* Confirmation de la date de béatification de frère Charles
* Annonce de la béatification de Charles de Foucauld
Biographie de Charles de Foucauld
* Revoir * Charles de Foucauld et les Pères Blancs de Philippe Thiriez.