Missionnaires d'Afrique


Jean-Michel Laurent M.Afr
Secrétaire à la formation

Rome

Notre prière est un témoignage


J’ai été frappé par une phrase qui apparaissait dans le rapport d’une communauté sur son stagiaire. Le même point est revenu plusieurs fois dans des conversations avec des confrères durant les mois écoulés. J’ai pensé écrire une lettre destinée à tous nos candidats en formation. Je laisse le soin aux différentes communautés où réside un candidat de décider s’il vaut mieux en faire une lecture personnelle ou s’il convient de la discuter en équipe ou en communauté. J’espère que cette lettre aidera nos jeunes à réfléchir à leur manière de faire et les aidera dans leur croissance spirituelle.

Les Missionnaires d’Afrique sont des témoins

Les Missionnaires d’Afrique sont des témoins : “Soyez des apôtres et rien d’autre que des apôtres.” Nos prédécesseurs avaient une vision missionnaire très claire : évangéliser l’Afrique. Toute leur vie, toutes leurs activités étaient organisées en fonction de ce but d’évangélisation : le catéchuménat, l’apprentissage des langues et de la culture, l’ouverture d’écoles, les soins de santé, etc. Les Pères Blancs, presque partout dans le monde, se levaient à la même heure, disaient les mêmes prières, avaient la même structure de vie... de façon à répondre à l’appel de leur fondateur : être des apôtres. Leur prière personnelle (méditation) entrait dans ce cadre. Elle était faite en communauté, à une heure et à un endroit fixes.

Après Vatican II, pas mal de structures ont été abandonnées. D’un style de vie où tout était organisé, nous sommes passés à une manière de vivre laissant beaucoup plus de place à l’initiative et à la liberté individuelles. La prière personnelle donne maintenant l’impression d’être considérée par certains comme une activité privée. “Je prie là où je le désire, à l’endroit et à l’heure qui me conviennent.” Sans vouloir retomber dans la rigidité du passé, on peut cependant se demander si nous n’avons pas oublié un aspect important de notre prière : son aspect de témoignage.

Fruits d’une prière visible

La prière des autres est importante sous plusieurs rapports. En premier lieu, elle me soutient et m’encourage. Je ne suis pas seul à croire en Dieu, à passer du temps avec lui ; je vois autour de moi mes frères en prière. L’amour et l’enthousiasme sont contagieux, la prière aussi.

En second lieu, prier ensemble crée une communion entre les personnes. C’est une expérience habituelle que nous faisons dans les retraites en groupe. Sans que les retraitants se connaissent ou s’adressent la parole, dans le silence s’établit une fraternité : nous sommes frères et sœurs car enfants du même Père à qui nous consacrons du temps dans la prière. Nous nous retrouvons unis aux autres par cette relation à Dieu qui nous est commune. La prière faite ensemble nous montre bien que nous sommes de la même famille.

En dernier lieu, une prière visible a valeur de témoignage. Lorsque les gens me voient consacrer des heures à la relation à Dieu, dans la prière silencieuse, ils savent que cette relation m’est particulièrement importante. Pas d’hypocrisie mais un témoignage que Jésus lui-même nous a donné, lui dont les apôtres savaient qu’il passait des heures en prière avec son Père. Et de la même manière que la prière des autres m’encourage à prier, ma prière les encourage.

Les Missionnaires d’Afrique sont connus pour leur esprit de corps. “Soyez unis, soyez un.” Est-ce encore l’esprit que notre fondateur avait en tête s’il n’est pas ancré dans une prière commune ? Une fraternité purement humaine ne nous mènera pas loin et ne nous permettra pas de garder cette part de notre héritage. Un esprit de corps basé uniquement sur notre engagement commun à une tâche commune ne serait guère différent de celui d’une équipe de football où les joueurs sont liés par le désir de la coupe. Le nôtre doit être basé sur l’appel de Dieu auquel nous répondons par notre engagement à la prière.

La prière de nos prédécesseurs avait un aspect indéniable de témoignage. Combien des premiers chrétiens de nos paroisses se souviennent avoir vu les Pères disant leur chapelet le soir en se promenant ? Lorsque nos prédécesseurs parlaient de l’importance de la prière, leurs paroles avaient du poids car les actes montraient qu’ils étaient bien convaincus de ce qu’ils disaient.

Depuis que j’ai commencé ce travail comme secrétaire à la formation initiale, j’ai été frappé par une réflexion entendue plusieurs fois déjà en quelques mois : le manque de visibilité de la prière de nombreux confrères (jeunes ou moins jeunes). Dans un rapport de stage se trouvait la réflexion suivante : “Pour sa prière personnelle, nous n’en savons rien. Nous ne l’avons jamais vu prier.” Douloureuse constatation : les confrères n’avaient jamais vu prier ce jeune en dehors des exercices communautaires prescrits. Ils ne l’avaient jamais vu dans le cœur à cœur silencieux avec son Seigneur.

Éléments de discernement

Tout choix se fait en mesurant le poids respectif des arguments “pour” une certaine alternative et des arguments “contre”. Quels arguments avons-nous pour préférer prier en privé et quels sont ceux en faveur d’une prière habituellement visible ?

Pour la première alternative, il y a l’argument du choix personnel. Je préfère rester en chambre avec un peu de musique douce car cet environnement m’est plus favorable que l’église bruyante ou une chapelle qui ne me plaît pas. Tout choix suivant une préférence personnelle devrait cependant être soumis à une question : “Où est la volonté de Dieu ? Où Dieu me désire-t-il ?” La prière est un don de Dieu et produira un bien meilleur fruit si elle est faite non pas selon ma volonté mais selon la sienne. Prier là où cela me convient ne devrait pas être l’unique critère de mon choix, ni le plus fondamental, loin de là. Dieu est capable de me donner des fruits beaucoup plus grands à l’endroit qui me plaît moins plutôt que là où j’ai décidé moi-même de prier.

En dehors de cette préférence personnelle, il ne me semble pas y avoir beaucoup de raisons en faveur de la première alternative. Il y en a par contre un bon nombre pour la seconde. Pourquoi rendre ma prière personnelle visible ? Pour construire avec mes frères une unité basée sur la prière et pas seulement sur la fraternité humaine. Parce que ma prière les encourage et les soutient. Parce que la prière est une manière de rendre témoignage. Quels amoureux de Dieu sommes-nous si nous n’osons guère montrer la relation que nous entretenons avec lui ? Nous croira-t-on lorsque nous parlons de l’amour du Père si nous ne montrons pas que cet amour nous est important ? Comment parlerons-nous de l’importance de la prière si nos auditeurs ne nous voient jamais en prière silencieuse ?

L’être humain est incarné. Ce qui nous est important se célèbre avec rituel dans un endroit privilégié. Nous ne disons pas la messe à la cuisine (sauf circonstances spéciales). Pourquoi en serait-il différemment de notre prière ? Saint Ignace sait bien que la prière est don de Dieu ; il n’en insiste pas moins sur l’importance de son cadre et de sa préparation.

Les humains sont fragiles et notre vocation est difficile. Nous avons besoin de mettre toutes les chances de notre côté. Lorsque la prière est faite en privé, nul ne sait si je suis resté au lit ou si j’ai envoyé des courriels au lieu de m’adresser à Dieu. Le regard des autres est souvent la petite pression nécessaire pour me garder fidèle en cas de fatigue ou de déprime. “Que penseront les étudiants (ou les confrères) si je ne suis pas là ou si je suis en retard ?” Ce n’est pas la meilleure motivation, j’en conviens, mais mieux vaut un confrère qui prie en partie pour des raisons discutables qu’un autre qui les méprise et en arrive à ne plus prier. Qui veut faire l’ange en visant la perfection des motivations risque de se retrouver à faire… ce qu’il ne désirait pas.

Dans les endroits dangereux, on met des garde-fous. La visibilité de ma prière en est un. Si j’arrête de prier aux moments de découragement, je désire que mon supérieur ou mes confrères soient à même de me demander : “Que se passe-t-il, on ne te voit plus à la chapelle ?” Support minime sans doute mais qui peut être précieux. Pour rester fidèle, mieux vaut faire flèche de tout bois et employer tous les moyens possibles et imaginables.

Vers quelle alternative penche la balance ? Il me semble clair qu’elle penche vers la visibilité de notre prière, surtout pour les deux premières raisons invoquées ci-dessus et que nous perdons une valeur fondamentale de notre prière en la transformant en activité privée.

Objections
On peut objecter en se basant sur des textes bibliques. Respectons cependant leur intention. Dans Mt 6, 6, il semble clair que la “chambre secrète” n’est pas un endroit physique mais le cœur de la personne. Mt 6, 5 ne condamne pas la visibilité de la prière mais l’intention perverse, hypocrite derrière une action bonne en soi. Cette condamnation reste valide si une personne cherche le profit en se montrant en prière. Les apôtres ont vu Jésus prier, même s’il se retirait pour le faire et ils en ont été frappés, au point qu’ils lui demandèrent : “Apprends-nous à prier…” Est-ce faire violence au texte que d’ajouter “comme toi” ?

Durant les années de formation, la relation entre formateurs et candidats n’est pas facile. Dans certains centres, il peut régner un climat de suspicion où tout candidat montrant un “zèle, plus qu’ordinaire” est vite jugé : “Tu veux te faire bien voir, être le chouchou des formateurs !” La prière personnelle des candidats se voit ainsi soumise à une étrange contrainte. Elle ne doit pas être trop visible sous peine de se voir taxer d’hypocrisie : au lieu de nous encourager les uns les autres à rester fidèles à la prière, notre manière de vivre va se baser sur le plus petit commun dénominateur, le minimum qui est acceptable à tous… y compris ceux qui n’ont guère de zèle.

Conclusion
Il semble donc souhaitable, pour toutes ces raisons, que notre prière soit habituellement visible. Ce n’est pas de l’hypocrisie, mais du bon sens. Je n’ai pas à cacher ma vie de prière mais, au contraire, à en rendre grâces. “Le Seigneur a fait pour moi des merveilles !” Je le reconnais et suis heureux de l’en remercier. Si la relation à Dieu est le centre de ma vie, il est logique que cela se manifeste et qu’on me voie prier. La prière personnelle visible fait partie de notre témoignage missionnaire. Il est bon de s’en souvenir.

Jean-Michel Laurent
Secrétaire à la formation initiale


Tiré du Petit Echo N° 1027 2012/1

 


 

Missionaries of Africa


Jean-Michel Laurent M.Afr
Secrétaire à la formation

Rome

Our prayer is an example

A sentence read in the community report on a stagiaire struck my attention, all the more that the same topic came back in a couple of conversations with confreres. So, here is a letter addressed to all the candidates. Each of them should receive a copy. I leave it to you to see how to use it, either to let candidates read it personally or discuss it in teams or in community. Hoping it will help our young men to reflect on their practice and foster the growth of their spiritual life.

The Missionaries of Africa are witnesses
The Missionaries of Africa are witnesses: ‘Be apostles and nothing but apostles.’ Our predecessors had the very clear missionary vision of evangelising Africa. Their whole lives and all their activities were organised in view of this aim of evangelisation comprising the catechumenate, the learning of languages and cultures, opening schools, health care...

White Fathers almost everywhere in the world rose at the same time, said the same prayers, had the same structure of life... in order to respond to the appeal of their Founder: to be apostles. Their personal prayer (meditation) was included in this framework. Prayer was said in common, at a fixed place and time.

After Vatican II, quite a few structures were abandoned. From a lifestyle in which everything was organised, we moved to a way of life that gave more leeway to personal initiative and individual freedom. Personal prayer now gives the impression of being considered by some as a private activity. ‘I pray where I want at the time and place that suits me.’ Without wishing to fall back into the strictness of the past, we could nevertheless ask ourselves if we have not forgotten example as an important aspect of our prayer.

The Outcome of Visible Prayer
The visibility of other people’s prayer is important from several points of view: Firstly, it supports and encourages me. I am not alone in believing in God, in spending time with him. Around me, I see my brothers in prayer. Just as love and enthusiasm are contagious, so is prayer.

Secondly, praying together creates communion between individuals. This is a common experience at group retreats. Without knowing or speaking to one another, retreatants create fraternity in spirit. We are sisters and brothers of one another because we are children of the same Father to whom we devote time in prayer. We find ourselves in union with others because of this shared relationship to God. Praying together clearly demonstrates that we belong to the same family.

Finally, a visible prayer has the value of example. When people see me devoting hours per day to my relationship to God in silent prayer, they know that this relationship is particularly important for me. It is not hypocrisy, but an example which Jesus himself gave us. The Apostles knew he spent hours in prayer with his Father. Moreover, in the same way that other people’s prayer time encourages me to pray, my prayer encourages them.

The Missionaries of Africa are known for their sense of belonging. Be united; be one. Is this still the spirit Our Founder had in mind if it is not anchored in prayer in common? A purely human fraternity would not take us far and would not enable us to safeguard this part of our heritage. A sense of belonging based only on our joint commitment to a shared task would hardly be different to that of a football team bound together with the objective of winning the cup. Ours has to be grounded in the call of God to which we reply by our commitment to prayer.

The prayer of our predecessors had an undeniable feature of example. How many of the first Christians in our parishes remember having seen the Fathers reciting their rosary in an evening walk? When our predecessors spoke of the importance of prayer, their words carried weight, for their actions proved that they were convinced of what they said.

Since I began this task as Secretary for Initial Formation, I have been struck by a reflection voiced several times over the last few months. It concerns the lack of visibility in prayer of many young and not-so-young confreres. In the report on a candidate’s apostolic practice, there was the following reflection: ‘As for his personal prayer, we know nothing. We have never seen him pray.’ This is a sad state of affairs: confreres have never seen this young man pray outside the prescribed community exercises. They never saw him in a silent heart-to-heart colloquy with his Lord.

Elements for discernment
Every choice is made by weighing the pro and cons. What arguments do we have for preferring to pray in private and what are those in favour of habitually praying visibly?

For the first alternative, there is the argument of personal choice. I prefer to remain in my room with a little soft music, as this atmosphere is more favourable than a noisy church or chapel that I dislike. Every choice based on a personal preference should nevertheless be tested by a question: ‘Where is God’s will; where does God want me to be?’ Prayer is a gift of God and will produce a much better fruit if it is done not only according to my will, but according to his. Praying where it suits me should not be the only criterion of my choice or the most basic, far from it. God is capable of giving me much greater fruit where it pleases me least rather than where I myself decided to pray.

Apart from this personal preference, it seems to me there are not many reasons in favour of the first alternative. By contrast, there are plenty for the second. Why should I make my personal prayer visible?

It is to build a unity based on prayer with my brothers and not just on human fraternity. It is because my prayer encourages and supports them. It is because prayer is a way of giving example. What kind of lovers of God are we if we do not risk showing the relationship we maintain with him? Would we be credible if we speak of the Father’s love without showing that his love for us is important? How can we speak of the importance of prayer if our listeners never see us in silent prayer?

The human being is body and soul. What is important to us is celebrated with ritual in a special place. We do not celebrate Mass in a kitchen (except in exceptional circumstances). Why would it be different for our prayer? Saint Ignatius of Loyola knows very well that prayer is the gift of God; he is no less insistent on its setting and preparation.
Human beings are fragile and our vocation is difficult. We need to stack our cards properly for our benefit. When prayer is in private, no one knows if I am still in bed or if I am sending emails instead of conversing with God. Other peoples’ scrutiny is often the little push needed to keep me faithful in case of fatigue or depression. ‘What would the students (or confreres) think if I am not there or if I am late?’ It is not the best motive, I agree, but it is better for a confrere to pray partly for debatable reasons than for another to scorn them and end up not praying anymore. Whoever wants to play at being angelic by aiming at perfect motives risks ending up doing what he would rather not.

Guardrails are set up where there is danger. The visibility of my prayer is a guardrail. If I stop praying at times of discouragement, I want my Superior or my confreres to be able to ask me, ‘What is going on? We do not see you in chapel anymore.’ This is perhaps minimal, but it can be very valuable. In order to remain faithful, it is better to leave no stone unturned and use every means possible and imaginable.

To which alternative is the arrow pointing? It seems clear to me it is pointing to visibility in our prayer, especially for the two reasons mentioned above and that we lose a basic value in our prayer by changing it into a private act.

Objections
We can object by basing ourselves on biblical texts. However, let us respect their intention. In Matthew 6:6, it seems clear that ‘secret place’ is not a physical setting, but someone’s heart. Matthew 6:5 does not censure visibility in prayer but a perverted hypocritical intention behind an intrinsically good act; this censure remains valid if someone is looking for esteem by showing off in prayer. The Apostles saw Jesus in prayer, even if he withdrew to do so and they were struck by it to the point of asking him, ‘Teach us to pray’. Would it be violating the text to add, ‘like you do’?

During the years of Formation, the relationship between the members of the Formation Staff and the candidates is not easy. In some Centres, a climate of suspicion can prevail where any candidate showing some ‘more than ordinary zeal’ is quickly criticised. ‘You want to be noticed, to be the favourite of the Staff!’ The personal prayer of the candidates is thus seen as under an odd pressure. It must not be too visible under pain of being reproached for hypocrisy. Instead of encouraging one another to be faithful to prayer, our way of life is going to be based on the lowest common denominator, the minimum that is acceptable to all… including those who have little zeal.

Conclusion
For all these reasons, it therefore seems desirable for our prayer to be habitually visible. It is not hypocrisy, but common sense. I am not to hide my prayer life, but rather give thanks for it. ‘The Lord has done marvels for me!’ I acknowledge it and I am pleased to thank him for it. If my relationship to God is the centre of my life, it is logical that it will show and that I will be seen praying. Personal visible prayer forms part of my giving good missionary example. It is good to be reminded of it.

Jean-Michel Laurent
Secretary for Initial Formation

From Petit Echo n° 1027 2012/1